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30 thèses sur le discours de Carney, entre rupture et exceptionnalisme canadian

30 thèses sur le discours de Carney, entre rupture et exceptionnalisme canadian
Photo: Markus Schreiber/The Associated Press. Source CBC Canada.
  1. Le discours de Mark Carney du 20 janvier 2026 au Forum économique mondial de Davos est historique, comme le remarquent plusieurs. C'est un discours qui marque un point de rupture pour la politique étrangère du Canada, et il révèle Mark Carney en véritable "homme d'État". Il faut écouter ou lire le discours en intégralité pour en saisir la profondeur, le ton, la vision, et les pistes d'action pour la suite des choses face à l'impérialisme fasciste américain.
  2. Néanmoins, c'est aussi un discours problématique et même dangereux, et je soulignerais quelques points de vigilance à garder en tête, même pour les gens du camp libéral, centriste et/ou progressiste qui seraient tentés d'encenser Carney pour sa franchise et sa vision stratégique.
  3. J'ai moi-même eu des frissons en écoutant les premières minutes du discours de Carney qui m'a surpris en remettant en question l'hypocrisie de l'ordre mondial libéral et des puissances occidentales qui ont longtemps bénéficié de la protection des États-Unis au détriment des pays du Sud global. Je me serais attendu à ce genre de discours s'il avait été prononcé par une députée de gauche radicale ou un président progressiste latino-américain, mais pas d'un banquier qui gouverne à droite depuis son arrivée au pouvoir.
  4. Cela dit, outre la force percutante de son discours et plusieurs points stratégiques pertinents au niveau des relations internationales, il y a plusieurs angles morts à souligner pour les forces émancipatrices au Canada, au Québec et à travers le monde. Faisons un bref récapitulatif pour identifier les mérites et les défauts de la vision du premier ministre canadien dans son discours de Davos, en quelques thèses simplifiées.
  5. Mark Carney commence son discours avec une perspective anti-impérialiste et anti-autoritaire, en prenant l'exemple du dissident tchèque Václav Havel qui s'opposa au régime autoritaire et communiste de son pays à partir des années 1970. Il rappelle le fait que l'autoritarisme se met en place non seulement par la peur et la force, mais aussi par des mécanismes qui relèvent du conformisme, de l'obéissance préventive et de la servitude volontaire. Les gens obéissent et font semblant d'être d'accord avec le régime, tout en sachant intérieurement que tout cela est faux, afin d'éviter des ennuis. Cela est compréhensible, mais ce mimétisme fait en sorte que personne n'ose agir, par peur d'être mal vu, dénoncé ou persécuté. Le régime se maintient en place par ce consentement généralisé.
  6. Carney tient ce discours à Davos parce qu'il sait pertinemment que le Canada est maintenant menacé par l'impérialisme américain, qui représente aujourd'hui, en 2026, une menace existentielle pour son intégrité économique, politique et territoriale, avec les menaces d'invasion du Groenland, les blagues sur le 51e État, l'invasion du Vénézuéla et les récents discours de Trump qui affirment que la seule loi qui compte, c'est la loi du plus fort.
  7. Alors que des dizaines de pays du Sud global ont dénoncé l'impérialisme américain pendant des décennies, le Canada réalise soudainement qu'il se devient lui aussi une cible de l'Empire, un pays parmi d'autres à être méprisé, spolié, dominé ou annexé au besoin. Carney a bien essayé de négocier et de faire entendre raison à Donald Trump au début de son mandat, et il a vite réalisé que la belle entente historique Canada/États-Unis avait été jetée à la poubelle, de facto.
  8. De façon tout à fait lucide, Carney admet que l'ordre mondial libéral, basé sur le multilatéralisme et des institutions comme l'Organisation des Nations Unies (ONU), l'OTAN, l'OMC, le FMI, etc., est aujourd'hui révolu. Il affirme à la fin de son discours: "We know the old order is not coming back". Bref, il acte le fait que l'alliance de l'OTAN est sur le point de disparaître, que Trump est prêt à attaquer un pays de l'Union européenne, et que la belle alliance occidentale avec les États-Unis est déjà morte et enterrée.
  9. Mais de façon plus surprenante, au lieu de déplorer la fin de cet ordre mondial qui a surtout bénéficié aux pays de l'Occident, Carney admet dans le même souffle que cette architecture du droit international reposait ultimement sur l'impérialisme américain, une hypocrisie et une domination centre/périphérie.
  10. Carney souligne que les puissances occidentales intermédiaires (comme le Canada et les pays européens) bénéficiaient d'une asymétrie structurelle entre le Nord et le Sud global, et se fermaient les yeux sur l'exploitation de plusieurs pays, avec de doubles standards, des formes de prédation et de domination qui reproduisaient des avantages pour le centre au détriment de la périphérie. Les membres de l'Occident jouissaient alors d'une protection militaire, d'échanges inégaux au niveau du commerce international, et d'une application variable du droit international qui reposaient en dernière instance sur l'exceptionnalisme américain. Je reformule le discours de Carney dans mes mots, mais il dit clairement que la majorité des pays occidentaux ont été complices de cet ordre mondial asymétrique, en se fermant les yeux volontairement sur des aberrations, et que cela ne peut plus durer.
  11. Ainsi, Mark Carney a admis cette vassalisation du Canada aux intérêts impérialistes des États-Unis comme aucun autre premier ministre avant lui. Ce n'est plus seulement la gauche et les pays du Sud global qui le disent, mais la droite libérale canadienne qui réalise que son rêve vient de tomber à l'eau. Bravo pour ce geste de lucidité. Il était temps.
  12. Pour se sortir de l'effondrement de l'ordre mondial institutionnalisé créé suite à la Deuxième Guerre mondiale (je reprends le concept de ma conjointe Maïka Sondarjee dans son livre Perdre le Sud), Mark Carney appelle à un "value-based realism" qu'il emprunte à la politique étrangère de la Finlande. Ce "réalisme fondé sur les valeurs" combine l'engagement en faveur de la démocratie, de l'État de droit et des droits humains (valeurs) à des actions pragmatiques et à une défense forte (réalisme) afin de protéger la sécurité, l'indépendance et le bien-être d'un pays dans monde complexe et incertain. Cette approche reconnaît que les défis mondiaux nécessitent une coopération et parfois des compromis, même avec des pays non-alignés, tout en maintenant une défense nationale solide (augmentation du budget militaire) et des liens étroits avec l'OTAN.
  13. On comprend ainsi pourquoi Mark Carney a récemment signé un accord commercial avec la Chine au niveau des voitures électriques et des exportations agricoles, par souci de réalisme, et ce malgré les entraves aux droits humains et à la démocratie en Chine. Depuis son arrivée au pouvoir, le premier ministre multiplie les voyages à l'étranger et la signature d'accords commerciaux, politiques et militaires avec une série de partenaires de l'Europe, de l'Asie et d'autres continents pour essayer de diversifier son économie et de retrouver le plus rapidement possible la souveraineté économique du Canada, qu'il avait accepté de confier à la bienveillance des États-Unis pendant des décennies.
  14. Ce souci de vouloir combiner un pragmatisme radical et de fortes convictions au niveau des relations internationales, en multipliant les relations bilatérales et les coalitions inédites en fonction de valeurs et d'intérêts communs sur des enjeux spécifiques, représente une stratégie géopolitique intelligente. Cela permet également de comprendre les récentes actions du gouvernement Carney, ses tentatives sincères mais ratées de négocier avec Trump sur les tarifs douaniers, et donc sa volonté de trouver d'autres partenaires et alliés pour se sortir de l'embarras.
  15. Cela incarne un véritable point de rupture au niveau de la politique étrangère canadienne; si elle n'était pas 100% alignée sur celle des États-Unis, le Canada cultivait une certaine amitié ou alliance entre les deux pays. Or, cette amitié est brisée, et Carney soutient qu'il faut reconstruire la souveraineté nationale sans tomber dans le piège des forteresses et du repli sur soi. Il faut arrêter de plaire aux grandes puissances pour espérer obtenir leurs faveurs ou leur protection, se tenir debout face aux menaces, et créer de plus larges coalitions de "pays intermédiaires".
  16. Aujourd'hui, Carney dit que nous ne sommes plus dans une ère de transition ou d'adaptation, mais dans une ère de ruptures. Le mot rupture vient plusieurs fois dans son discours, ce qui le rend d'autant plus percutant, tellement ce mot est étranger au vocabulaire politique canadien axé sur le consensus, la paix et la candeur. Les fameux Casques bleus sont loin dernière nous.
  17. Or, malgré son apparence de rupture au niveau de la politique étrangère canadienne, Mark Carney incarne le paroxysme du capitalisme canadien. Si Carney remet en question l'ordre géopolitique mondial fondé sur hypocrisie libérale et l'hégémonie des États-Unis, il reproduit à l'interne, au niveau domestique, les pires aberrations en termes de politiques économiques, sociales et environnementales.
  18. Pour toute personne ayant une grille d'analyse moindrement de gauche, la deuxième partie du discours de Carney donne froid dans le dos. Depuis son arrivée au pouvoir, Carney se vante d'avoir baissé les impôts pour les ménages, mais aussi les entreprises privées, les grandes fortunes et le gain en capital. Il a a accéléré le libre-échange entre les provinces, doublé le budget militaire du pays, accéléré l'extraction des industries énergétiques (fossiles), des minéraux critiques sur son territoire, tout stimulant le déploiement de l'intelligence artificielle. Si Carney change son fusil d'épaule au niveau des alliances internationales, il pèse sur l'accélérateur du capitalisme néolibéral, extractiviste et algorithmique, mais en diversifiant ses partenaires.
  19. Carney répète enfin la belle ritournelle du Canada comme havre de paix, représentant un pays inclusif, diversifié et fonctionnel, avec un État de droit en santé, un engagement fort en faveur de la démocratie libérale et de la durabilité. S'il venait de rejeter de façon nette le récit de l'exceptionnalisme américain, il reprend aussitôt le mythe de l'exceptionnalisme canadien. Carney répète le discours creux du caractère moral et grandiose du Canada, en faisant fi non seulement de son passé et présent colonial, mais aussi de son rôle stratégique comme partenaire de l'impérialisme américain, des industries minières et des paradis fiscaux qui continuent de spolier le Sud global.
  20. Qui plus est, si le Canada commençait tranquillement à se diriger vers un modèle de "capitalisme vert" inspiré du développement durable, de la finance verte et des politiques libérales de Steven Guilbeault, Carney a démoli les timides avancées environnementales de l'ère Trudeau en un claquement de doigts, au nom du "réalisme" et de compromis avec l'administration Trump. Beau gâchis. Carney prétend incarner une rupture avec le vieil ordre mondial, mais il ressort des boules à mites le modèle d'une économie de guerre des années 1930.
  21. Le Canada tentait de se redéfinir par une "croissance verte et inclusive" pour affronter les défis du XXIe siècle, mais il revient paradoxalement au modèle de développement à ses origines: une économie extractivise basée sur l'exploitation et l'exportation matières premières (staples economy) comme l'avait bien analysé l'économiste Harold Innis. Pour ce faire, Carney a adopté des lois et mécanismes permettant de contourner les contre-pouvoirs au niveau démocratique et environnemental pour accélérer la réalisation de projets stratégiques "d'intérêt national", via la loi C-5 notamment. Il a resserré les politiques en matière d'immigration et de sécurité, en s'alignant sur les États-Unis, reproduisant ainsi une version adoucie de la logique autoritaire trumpiste. Est-ce qu'on a encore ici un exemple de "value-based realism" ?
  22. Carney exprime une vérité sur l'impérialisme américain tout en réhabilitant aussitôt un mensonge sur le rêve canadien, qui serait un havre de paix, de sécurité, de démocratie et de développement durable. Il se lève contre l'autoritarisme de notre voisin du Sud, récemment converti à la logique fasciste, mais pour appliquer aussitôt un néolibéralisme autoritaire plus mesquin à l'interne, au nom de l'économie canadienne, de la souveraineté et du "réalisme basé sur des valeurs". Il accélère la logique capitaliste, coloniale et extractiviste, mais à l'échelle canadienne.
  23. Au final, n'est-ce pas là une poursuite du libre-échange par d'autres moyens, ou un déguisement du néolibéralisme qui tente de survivre malgré l'effondrement de l'ordre mondial libéral issu de la Deuxième Guerre mondiale ? N'est-ce pas la dernière tentative, malgré un mea culpa de l'hypocrisie occidentale, de sauver l'Occident par des transactions libérales négociées entre des banquiers et des puissances intermédiaires, pour résister à l'impérialisme brutal de Trump, tout en reproduisant une logique autoritaire à l'interne?
  24. On verra ce que l'avenir nous réserve. À mon avis, l'hypocrisie libérale et canadienne se répète, mais sous un habit de "rupture" et de soi-disant "souveraineté", avec des ententes à la pièce négociées entre élites économiques et puissances intermédiaires. C'est le capitalisme médiocre et affolé d'un ordre mondial en déliquescence, qui cherche des voies de sortie tout en maintenant le même système économique sur le respirateur artificiel.
  25. Le capitalisme canadian ressuscité par Carney reste un projet moins pire, comparativement au fascisme impérial délirant de l'administration Trump. Mais le projet reste au final une dystopie du moindre mal: un néolibéralisme local basé sur le réarmement massif, l'IA, le démantèlement de l'État social, l'extraction du pétrole et des minéraux critiques, pour résister tant bien que mal à l'autoritarisme des États-Unis, de la Chine ou de la Russie.
  26. Le discours de Carney met la table pour un capitalisme algorithmique régulé par l'État, avec un souci minimal de l'État de droit et de l'environnement, basé sur la realpolitik plutôt que sur l'idéalisme diversitaire version Trudeau. Pour ma part, je préfère vivre dans ce monde dystopique canadien que dans le monde du technofascisme de l'administration Trump, avec ses forces paramilitaires qui pourraient capturer mes ami·e·s, mes voisins et mes camarades, et qui m'obligeraient à m'exiler pour sauver ma famille. Cela dit, ce rêve canadien n'est pas un rêve, mais un projet politique anti-démocratique imposé au nom du "réalisme".
  27. Carney a 100% raison de critiquer les discours mous et consensuels qui prônent "l'adaptation" ou la "transition", afin de ne pas faire peur à la population ou aux grandes puissances. Le premier ministre du Canada nous invite donc à rompre avec le conformisme et l'obéissance en faveur du statu quo, ce qui est une bonne chose en soi.
  28. L'ère de l'hypocrisie libérale et des demi-mesures est bel et bien terminée. Or, la "rupture" prônée par Mark Carney est elle aussi une réaffirmation du capitalisme autoritaire et militarisé, sous prétexte de rebâtir la souveraineté nationale face à l'hégémon américain. En ce sens, c'est une fausse rupture, une rupture sur papier, qui reproduit le même modèle mais avec de nouveaux partenaires commerciaux.
  29. La question n'est donc pas de savoir s'il faut ou non une rupture, mais quel est le type de rupture que nous devrions accomplir sur le plan social, politique, économique et technologique. La "rupture" proposée par Carney est une continuité du même logiciel capitaliste désuet, mais remis à jour in extremis face au technofascisme trumpiste. Les débats sur la transition socioécologique deviennent malheureusement caducs. Il nous faut une rupture démocratique et écologique face au capitalisme cannibal, que ce lui-ci soit américain ou libéral-canadian.
  30. Il est temps d'inventer un nouveau logiciel véritablement libre, démocratique et écologique. Nous ne faisons pas face à une, mais à trois ruptures possibles: 1) la rupture facho-trumpiste et techno-impériale, ; 2) la rupture néolibérale, carnyste et bilatérale ; 3) la rupture écosocialiste et internationaliste. C'est dans ces paramètres que les luttes de classes, des groupes subordonnés et des peuples opprimés devront opérer dans les prochaines années.