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Critique du Fascisme tranquille

Critique du Fascisme tranquille

Je suis ravi: Pierre Dubuc, syndicaliste et rédacteur en chef de L'Aut'Journal, a récemment publié une recension critique de mon ouvrage Fascisme tranquille. Il est en désaccord avec plusieurs de mes analyses, mais il semble saluer mon travail et manifester des points de convergence.

Cela contraste avec la plupart des réactions vis-à-vis mon livre que j'ai reçues jusqu'à maintenant, lesquelles sont souvent tranchées. D'un côté, beaucoup de gens issus de la nébuleuse conservatrice, identitaire et/ou anti-woke s'en donnent à cœur joie en dénigrant le livre simplement en raison du titre, de telle image, citation ou de ma simple présence, me qualifiant de gauchiste extrémiste ou d'autres anathèmes, et ce sans avoir lu une ligne du livre. D'un autre côté, je reçois aussi beaucoup d'éloges du camp progressiste, libéral, socialiste ou antifasciste, qui saluent mon courage, la qualité de mon ouvrage, mes prises de parole sur les médias sociaux, mais sans avoir lu le livre...

J'ai également reçu des échos très positifs de personnes sérieuses ayant lu une bonne partie ou la totalité de l'ouvrage. C'est très flatteur, et je suis heureux de voir que mes réflexions résonnent chez plusieurs personnes qui partagent le même horizon politique que moi.

Cela dit, ça me semble essentiel de recevoir des commentaires critiques sur les angles morts de mon livre, que ce soit par des gens de mon propre camp ou mes adversaires, afin de pousser la réflexion plus loin, apporter des nuances, et rectifier le tir au besoin. Dans sa recension, Dubuc salue l'importance de mon livre, tout en exprimant des critiques qui visent parfois juste. Par exemple, il écrit:

Mais le cœur de son livre est consacré au Québec (87 pages). Au départ, soulignons l’absence totale de chapitre sur le Canada. À peine quelques mentions dans cet ouvrage de 415 pages ! Les intellectuels anglophones nous ont habitués à des livres sur le Canada sans mention du Québec, voici un livre sur le fascisme au Canada avec seulement deux petites mentions du Convoi de la «liberté», qui a occupé Ottawa pendant la pandémie, et le nom de Pierre Poilièvre, l’émule de Trump, qui n’apparaît que trois fois! Faut le faire!

En effet, mon livre n'aborde pas l'émergence du "fascisme tranquille" au Canada, et il aurait été utile d'ajouter un chapitre à cet effet pour éviter de donner l'impression que ce phénomène se limitait seulement au Québec. Les chefs Pierre Poilièvre et Maxime Bernier jouent un rôle clé en ce sens, et l'analyse du contexte québécois doit être liée à celle plus large du Canada et des États-Unis. Je mentionne certes le virage autoritaire de Carney qui épouse les diktats du trumpisme avec un visage libéral, mais mon analyse reste plutôt sommaire.

Cela dit, Dubuc affirme que le Québec serait "seul au banc des accusés", alors que mon introduction affirme le contraire. En fait, la montée de l'autoritarisme et de l'extrême droite affecte la vaste majorité des sociétés à travers le monde, les pays occidentaux et ceux du Sud global. Je spécifie d'emblée que j'analyse les conditions générales du néofascisme à notre époque, tout en me concentrant sur deux "études de cas": le Québec et les États-Unis. Je ne pouvais pas aborder le cas français dans mon ouvrage, comme la plupart des pays proches de nous, faute d'espace et d'expertise. J'aurais pu certes parler de l'extrême droite au Canada, mais cela m'apparaissait comme un phénomène connexe face à la montée de la droite identitaire au Québec.

Ensuite, Dubuc me reproche de faire une "obsession" sur la figure de Mathieu Bock-Côté. Je dédie en effet un chapitre de mon livre sur son œuvre et sa trajectoire, mais cela représente à peine 33 pages sur 418, soit environ 8% du livre. Je le cite longuement ici:


Pour Folco, le danger du fascisme vient du Québec et il cible plus particulièrement Mathieu Bock-Côté (198 occurrences), auquel il consacre un chapitre complet (33 pages). Avec raison, il présente MBC comme le chef de file de la nébuleuse conservatrice québécoise. Il décrit son cheminement politique du conservatisme de jeunesse au « populisme de droite décomplexé», lui faisant jouer le rôle d’un «pont» entre la droite et l’extrême droite, particulièrement en France. En fait, la «pensée» de MBC n’a pas évolué. Dès 2001, il citait Charles Maurras de l’Action française dans une publication du Forum Jeunesse du Bloc Québécois, s’attirant les foudres du parti. Il a alors compris, comme il l’écrit dans Le Nouveau régime (Boréal, 2017), que, plutôt qu’une «opposition frontale», il valait mieux une «contestation dans les limites du système, en se permettant d’en repousser chaque fois les marges». MBC a toujours campé du même côté du «pont». Lors de l’élection présidentielle française de 2022, il a appuyé Éric Zemmour – le plus à droite sur le spectre de l’extrême droite française – dont il est toujours un des proches. Bien sûr, il faut combattre les idées de MBC et de son entourage – et nous le faisons à L’aut’journal – mais il ne pas laisser croire que l’ensemble du Québec est sous sa coupe.

Je partage ici l'analyse de Dubuc, et je mentionne à la page 202 que MBC défendait déjà en 1998 "la nécessité d’une alliance entre la droite conservatrice et l’extrême droite en France, «la collaboration avec le Front national permettrait de réintégrer dans le giron républicain 15 % de l’électorat de l’Hexagone». Mais je souligne aussitôt dans mon livre:

Selon cette grille de lecture, Bock-Côté plaiderait depuis ses débuts pour une «union de toutes les droites», en faisant sauter le cordon sanitaire entre le conservatisme et l’extrême droite. Le ver était déjà dans la pomme, en quelque sorte. Cela dit, à la suite de cette prise de position controversée, Mathieu Bock-Côté fut marginalisé au sein des cercles souverainistes, et il dut prendre un détour pour réhabiliter progressivement un nationalisme conservateur qui allait à contre-courant de la doxa de l’époque. Autrement dit, la thèse selon laquelle Bock-Côté flirtait avec l’extrême droite française au départ n’est pas incompatible avec l’idée d’une radicalisation progressive de sa philosophie et de ses écrits, qui deviennent de plus en plus décomplexés avec le temps.

Enfin, voici un dernier point de divergence avec Pierre Dubuc qui me reproche de délaisser le cadre national au profit d'une vision altermondialiste. Il est vrai que mon livre n'adopte pas une posture nationaliste, bien que je considère que les nationalistes de gauche peuvent faire partie d'un front populaire large opposé à l'extrême droite. Mais pour Dubuc, mon projet de société visant une démocratie économique néglige complètement la question nationale. Il écrit:


Dans la présentation des objectifs politiques de Folco, le cadre national est totalement absent. Il propose, au plan économique, une société post-capitaliste fondée sur des coopératives autogérées, des systèmes d’échange non monétaires, des communautés de soin et d’entraide, des réseaux de production et de distribution autogérées, le tout dans un système politique postnational basé sur la décentralisation politique. Ce n’est là qu'une reprise du discours anarchiste classique, véhiculé par les tenants de l’altermondialisme, qui n’était que l’envers par effet miroir du néolibéralisme, avec comme caractéristique commune l’oblitération de la nation. [...] Les "termes «classe ouvrière» et «peuple» rebutent Folco. Il propose plutôt comme sujet politique « la multitude» (un concept plus inclusif, à ses yeux) pour affronter «l’oligarchie», un terme plus «accessible» à la grande masse de la population que « capitalisme». Ce n’est là qu’une réactualisation de la lutte contre le 1% d’Occupy."

Il est vrai que les pistes de solution vers la fin de mon livre ne tournent pas autour de la réhabilitation de la nation comme figure centrale de l'émancipation. Cela dit, il est faux d'affirmer que les termes "classe ouvrière" et "peuple" me rebutent. En réalité, je dis qu'il faut essayer de renouveler notre imaginaire politique en dépassant les idées reçues à l'endroit de la classe ouvrière, du peuple et de la nation, sans répudier ces mots pour autant. On peut par exemple réinterpréter la notion de peuple de manière processuelle et dynamique. Le peuple peut être vu comme une "multitude" se déployant à travers l'histoire, comme lorsqu'on dit "un peuple ce n'est pas des gens tous pareils, mais des gens tous ensemble". Il faut délaisser l'idée d'un peuple ethnique homogène, au profit d'une conception large d'un peuple en mouvement, qui se redéfinit à travers l'histoire, et dont les intérêts s'opposent directement aux élites et à la concentration du pouvoir.

Outre ces divergences sur la question nationale, je salue tout de même l'ouverture de Pierre Dubuc qui souhaite converger en créant un front plus large contre l'extrême droite. Il termine son texte en disant:

Ceci étant dit, malgré nos divergences, nous sommes prêts à collaborer avec Jonathan Durand Folco et avec tous ceux qui partagent ses vues. Dans cette perspective, nous accueillons avec plaisir sa proposition d’une « gauche transversale » et trouvons fort pertinente sa critique du sectarisme de la gauche intersectionnelle. Nous devons nous unir pour faire barrage à l’extrême droite et au fascisme.

Je critique effectivement certains excès de la "gauche intersectionnelle" et de la "gauche universaliste" dans mon livre, mais dans l'espoir de trouver des voies de passage et des points de convergence face à la droite décomplexée qui domine le paysage politique, idéologique et médiatique actuel. Malgré les divergences et les querelles de chapelles, il est temps d'élargir le front antifasciste au-delà des cercles des personnes convaincues.