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Du trumpisme tranquille au duplessisme 2.0

Du trumpisme tranquille au duplessisme 2.0

Déjà en 2016, François Legault aimait se comparer à Donald Trump. En 2025, cette comparaison semble se confirmer avec la vision économique de la CAQ qui propose de s'adapter à ce "nouveau contexte mondial". Quelles sont les priorités économiques de Legault pour la prochaine année?

  1. Un boom électrique

Selon cet article du Devoir, on aura affaire à "l'ajout de 60 térawattheures d’électricité, une augmentation d’environ 25 % de la capacité de production de la société d’État, d’ici 2035 et les investissements qui iront jusqu’à 200 milliards de dollars." Pourquoi faire? Pour nourrir l'intelligence artificielle et les centres de données qui consomment toujours plus d'énergie à l'échelle mondiale.

Selon le dernier rapport du Shift Project, la consommation électrique globale des centres de données était de 165TWh en 2014, a grimpé à 420TWh en 2024, et elle pourrait atteindre 1500TWh en 2030 selon les tendances actuelles. À titre de comparaison, le Québec a consommé 192,3TWh en 2024. Vous l'avez bien compris, avec son fort potentiel hydroélectrique, le Québec souhaite se positionner comme un acteur clé de ce nouveau marché, lequel a été accéléré par des centaines de milliards d'investissements de l'administration Trump pour booster son industrie de l'IA. Dans sa présentation intitulée Le pouvoir québécois, Legault fait de l'énergie la clé de voûte de sa politique économique:

Exemple de projet qui bénéficierait d’une forte présence de l’énergie renouvelable au Québec : les centres de données. Dans un monde où l’intelligence artificielle générative s’impose, ces infrastructures énergivores sont de plus en plus recherchées et utilisées. Même si le gouvernement québécois s’est par le passé montré réticent à en construire, puisque la quantité d’emplois générés à la suite de la construction n’est pas énorme, François Legault a fait état du fait que les entreprises « sont prêtes à payer des coûts de fou pour l’électricité ». « Puis, pour l’intelligence artificielle [en croissance au Québec], ça prend des centres de données. Ce qu’on se rend compte, en plus, c’est que les entreprises manufacturières s’installent de plus en plus proches des centres de données physiquement. Ça fait que, il va falloir avoir quelques centres de données au Québec. Ça peut être très payant. »


2. Démantèlement des règlements pour les grands projets industriels

Comme on l'a vu avec le gouvernement de Mark Carney et son projet de loi C-5 visant à court-circuiter les mesures environnementales afin d'accélérer les grands projets visant à accroître la "souveraineté économique" du Canada face aux États-Unis, François Legault s'inspire de la même logique néolibérale et autoritaire.

Surnommée « Q-5 » à l’interne, la loi viendrait créer une voie rapide pour les « projets stratégiques » afin de réduire les délais liés à la bureaucratie. Le premier ministre assure que cela ne signifie pas que son gouvernement fera des « compromis sur la rigueur », notamment en ce qui a trait aux normes et études environnementales. Le projet du ministre Girard s’inscrit dans une initiative plus vaste au gouvernement visant à « être plus agile » économiquement parlant en s’assurant que l’environnement d’affaires de la province soit « plus simple ».

3. Extractivisme et militarisation

Legault ne reste pas les bras croisés. Tant qu'à suivre aveuglément les diktats de l'administration Trump et à servir de valet à l'impérialisme américain, pourquoi ne pas vendre nos minéraux critiques au plus offrant et investir davantage dans l'industrie militaire pendant qu'on coupe dans les services publics essentiels comme la santé et l'éducation?

La nouvelle vision économique présente notamment deux «opportunités stratégiques» qui serviront de «locomotive à l’ensemble de l’économie» : la défense et les minéraux critiques. Dans la foulée du récent budget du gouvernement canadien, où les investissements en défense sont prédominants, Québec compte se positionner comme une province de choix pour développer le secteur, notamment en ce qui a trait à l’aérospatiale et à la construction navale. François Legault dit vouloir voir naître, à terme, et grâce aux contrats en défense, «plusieurs milliers d’emplois» dans la province, notamment par l’intermédiaire de la construction d’avions militaire au Québec. Le premier ministre demande ainsi au gouvernement de troquer l’achat des avions F-35 américains par des avions militaires construits par des entreprises désirant s’installer dans la Belle Province, tels que Dassault (France) ou SAAB (Suède)."

La Belle Province pourra enfin produire ses propres avions militaires revendus à la France, à la Suède et d'autres pays étrangers. Comme le disait jadis Elvis Gratton: Think Big Sti!

4. Ajournement de la transition écologique

Le dernier point mais non le moindre: comme l'économie verte est sur pause, que le projet Northvolt a échoué en coûtant des centaines de millions de dollars à l'État québécois, et que Trump a mis la hache dans l'électrification des transports et les énergies renouvelables, le Québec devrait-il continuer seul dans sa voie de la transition verte, ou bien s'aligner sur les intérêts des États-Unis? Comment on pouvait s'en douter, la réponse est prévisible:

Grande perdante de ce plan économique, la transition verte subit un recul, François Legault prévoyant la reporter à après le départ de Trump à la tête des États-Unis. « Tant qu’à moi, la transition énergétique, à cause de Donald Trump, elle est reportée de quatre ans », a admis le premier ministre lors de son entrevue au Devoir.

Cela arrive pourtant au moment où le Comité consultatif sur les changements climatiques mis sur pied par le gouvernement Legault vient de publier un avis qui soutient que l'avenir économique passe par l'ambition climatique: « La poursuite d’une trajectoire cohérente de décarbonation et l’adaptation aux risques climatiques croissants représentent pour le Québec des conditions nécessaires à la stabilité à moyen et à long terme de notre société ».

On le savait déjà, la philosophie du gouvernement Legault s'inspire directement du nationalisme conservateur, qui repose sur la perspective du duplessisme pré-Révolution tranquille. Sur quoi reposait ce régime politique qui fut nommé la "Grande Noirceur"? Sur une idéologie réactionnaire qui refusait le mouvement de modernisation de la société québécoise, au profit d'une alliance avec l'Église catholique, l'opposition au syndicalisme, un nationalisme autonomiste opposé aux immigrants, une lutte farouche contre le communisme (le wokisme d'autrefois), et la marchandisation du sous-sol québécois via le "fer à une cent la tonne". Ça vous rappelle quelque chose? Selon l'historien Emmanuel Bernier:

Apôtre du laisser-faire en matière économique, le premier ministre Maurice Duplessis ne se fait pas prier pour faire voter, à peine 16 jours après la capitulation des nazis, une loi permettant à l’exécutif de concéder, de manière discrétionnaire, de larges pans du territoire québécois à des compagnies minières. Dès janvier 1946, il utilise les pouvoirs qu’il s’est octroyés pour autoriser la Hollinger North Shore Exploration Co., de l’Ontarien Jules Timmins, associée à la M. A. Hanna Co., de Cleveland, à commencer des travaux exploratoires au lac Knob, sur les rives duquel allait s’élever la ville de Schefferville huit ans plus tard.

Bien sûr, Legault n'est pas un calque parfait de Duplessis, et l'adhésion fervente à l'Église fut remplacée par un militantisme pro-laïcité. Outre ce point, les parallèles sont frappants entre les régimes de Duplessis et Legault, tous deux étant axés sur un "nationalisme de survivance" visant à protéger le "majorité historique" contre des menaces intérieures ou extérieures, tout en vendant nos ressources aux plus offrants.

Tout le monde déteste la CAQ

Dans la conjoncture actuelle, on peut sentir un rejet généralisé des politiques du gouvernement Legault. Le niveau de mécontentement à l'endroit de la CAQ atteint des sommets. Ce dimanche 9 novembre, ce sont les médecins qui remplissaient le Centre Bell en montrant leur colère contre le gouvernement. Le 29 novembre prochain, ce sont les syndicats qui prendront la rue pour s'opposer à la réforme du régime syndical qui représente une menace existentielle pour leurs organisations.

À cela s'ajoute les mesures liberticides de leur "projet de constitution" imposé par le haut, en plus des mesures d'austérité en éducation, en santé, et les restructurations menées par la députée bourgeoise France-Élaine Duranceau.

Si on tente de dresser la liste des personnes et groupes susceptibles de rejeter la CAQ et leurs politiques, la liste commencer à s'allonger. Citons notamment: les classes moyennes et populaires qui subissant la crise du logement et du coût de la vie, les personnes issues de l'immigration qui se sentent ignorées ou méprisées, les médecins qui se font imposer une réforme inefficace et liberticide, les écologistes qui s'opposent à la fonderie Horne, le projet Stablex ou d'autres mesures de ce gouvernement pro-business, les communautés autochtones qui n'ont que faire de ce gouvernement qui refuse la reconnaissance du principe de Joyce, les électeurs de la région de Québec qui espéraient désespérément un troisième lien, les antivax qui n'ont pas digéré la période de la crise sanitaire, les jeunes conservateurs de la génération Z qui se tournent davantage vers le PQ ou le PCQ. Dans tous les cas, la CAQ est en perte de vitesse et risque de disparaître de la carte électorale en 2026.

L'élastique va-t-il péter sous peu? Mon petit doigt me dit que le gouvernement Legault risque de ne pas terminer son mandat qui s'achève dans un an, avec des démissions et des député·e·s qui commencent à regarder ailleurs. Ça reste à voir, mais j'aimerais bien que ce gouvernement tombe sous la pression populaire, pour une fois.