Hommage à Thomas De Koninck
Hier, j'ai appris que le grand philosophe Thomas De Koninck est décédé, à l'âge vénérable de 91 ans. Cette nouvelle m'a ébranlé, car il a été mon directeur de thèse lorsque j'étais étudiant à la maîtrise en philosophie à l'Université Laval, entre 2009 et 2011.
Thomas De Koninck était l'aîné de la célèbre famille De Koninck, composée de onze enfants dont la plupart sont des chercheur·e·s et professeur·e·s d'université: philosophie, histoire de l'art, géographie, médecine, psychologie, mathématiques, linguistique, biochimie, etc. Ce type de "dynastie" est rare au Québec, les familles de personnalités connues se retrouvant davantage dans la sphère culturelle, politique ou économique. Le père de la famille, Charles de Koninck, était philosophe et théologien, et un pavillon de l'Université Laval porte son nom.
Pour revenir à Thomas De Koninck, la légende veut qu'il aie été la source d'inspiration du personnage du "Petit Prince". Lors de son passage au Québec en 1942, l'écrivain Antoine de Saint-Exupéry résidait dans la famille De Koninck, et il aurait été étonné par ce jeune garçon de huit ans aux cheveux bouclés, avec son émerveillement et ses nombreuses questions philosophiques.
Lorsque je l'ai connu, il avait déjà 74 ans. J'avais déménagé à Québec pour poursuivre mes études supérieures en philosophie, et c'était le seul professeur au Québec, à ma connaissance, qui maîtrisait la pensée du philosophe Alfred North Whitehead, sur lequel j'ai réalisé mon mémoire. Je me souviens de ma première rencontre avec lui dans son bureau, où il m'a dit:
Ah oui, Whitehead, c'est un grand philosophe cet homme, son œuvre est aujourd'hui oubliée, mais il est tellement important, et beaucoup plus intéressant que Bertrand Russell qui lui a volé la vedette.
J'étais d'accord avec lui, et il m'a accompagné pendant deux ans dans mes recherches sur l'articulation entre la science, la religion et la métaphysique chez Whitehead. Il était un homme ouvert, souriant, plein d'humour et de douceur, généreux et calme, intelligent et humble à la fois. Sa personnalité était radieuse, et je n'ai pas eu de la difficulté à l'imaginer enfant, discutant dans son salon avec Antoine de Saint-Exupéry.
J'ai aussi eu la chance de suivre un cours avec lui sur la philosophie de l'éducation, où j'ai pu découvrir son style bien à lui. Il s'agissait souvent d'un cours magistral, où il citait de mémoire des centaines d'auteurs, comme si sa pensée était un flux de pensées de philosophes et d'intellectuels allant d'Héraclite à Wittgenstein, Thomas d'Aquin à Marx, en passant par La Boétie, Simone Weil, Theodor W. Adorno ou Jacques Derrida.
J'avais parfois l'impression de ne pas pouvoir saisir la pensée propre de mon directeur, tellement sa réflexion était une gigantesque fresque de citations de toute l'histoire de la philosophie. Il nous disait parfois qu'il était essentiel de nous appuyer sur les épaules des géants, car la vaste majorité de nos idées, nous les devons aux autres qui ont pensé avant nous.
J'avais entendu dire qu'à l'époque, Thomas de Koninck était l'héritier de la tradition "aristo-thomiste" qui fut très présente à l'Université Laval jusqu'au début des années 2000. Si certaines personnes m'ont dit qu'il était plutôt dogmatique sur le plan intellectuel et religieux quand il était plus jeune, l'homme de 74 ans que j'ai rencontré était l'antithèse de ce portrait.
Thomas de Koninck faisait dialoguer librement la tradition avec les théories critiques et les nouvelles approches philosophiques, par une érudition générale et un éclectisme inhabituel. C'était avant tout un humaniste, comme il s'en fait peu aujourd'hui, dans la lignée de Pic de la Mirandole ou encore d'Érasme.
C'est d'ailleurs pourquoi le concept clé de sa pensée a toujours été la "dignité humaine", qui est à la fois une notion ontologique, éthique et politique. Il ne s'agit pas de seulement respecter la personne humaine dans sa singularité, mais aussi de reconnaître la perfectibilité de l'être humain, qui combine sa vulnérabilité, son autonomie, sa capacité à se remettre en question et à se dépasser.
L'être humain est indéterminé, un réservoir de possibilités, il appelle au devenir, à l'expérimentation, à se créer soi-même. Dans ce contexte, la "Tradition" n'est pas un modèle à répliquer, une série de codes à imposer, mais un réservoir de sens et d'inspiration, dans lequel on peut puiser pour se re-définir.
Je finirais ici par quelques extraits de l'introduction de son plus célèbre ouvrage, De la dignité humaine (1995), qui a remporté le prix la Bruyère de l'Académie française. Celui-ci garde une étonnante actualité, surtout avec la montée des autoritarismes et du fascisme aujourd'hui:
"Tout être humain, quel qu'il soit, possède une dignité propre, inaliénable, au sens non équivoque que Kant a donné à ce terme: ce qui est au-dessus de tout prix et n'admet nul équivalent, n'ayant pas une valeur relative, mais une valeur absolue. Ce livre voudrait contribuer à le faire entrevoir en orientant le regard vers un peu de cette humanité qui passe infiniment l'homme, conformément au mot de Pascal. Les obstacles sont redoutables, mais la tâche s'impose aujourd'hui comme sans doute jamais auparavant, pour des raisons multiples.
Notre temps est passé maître dans l'invention de catégories permettant d'immoler «à l'être abstrait les êtres réels», selon la juste formule de Benjamin Constant, et en particulier d'exclure tels ou tels humains de l'humanité. Faut-il le répéter, «nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l'excuse de l'amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable: c'est la philosophie qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges».
Au crime banal s'est ajouté le crime que Camus appelait «logique» : «Dès l'instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme.» En réalité, laissée à elle-même, déracinée du concret, la raison se mue facilement en déraison — «de beaucoup le plus grand de tous les malheurs qui puisse frapper un mortel», disait déjà Sophocle.
Ainsi, des idéologies ont autorisé, au XXe siècle, des humains à torturer et à exterminer massivement, par millions, d'autres humains, en gardant «le regard clair». Voici que telle idée de l'humanité sert à justifier, à rendre logiquement louables, les actes pourtant les plus vils. Rappelons ce décret de Nuremberg: «Il existe une différence plus grande entre les formes les plus inférieures appelées humaines et nos races supérieures qu'entre l'homme le plus inférieur et les singes d'ordre plus élevé.»
Selon l'idéologie nazie, certains hommes, les Slaves et quelques autres, étaient des «sous-hommes», d'autres, les Juifs, étaient «non-hommes», c'est-à-dire n'appartenaient pas à l'espèce humaine. Adorno a écrit : «Dans les camps, ce n'était plus l'individu qui mourait, mais l'exemplaire.» Jean-Luc Nancy commente excellemment : «Nous savons [que le libre et résolu renoncement à la liberté] peut aller jusqu'à l'horreur absolue d'une "humanité" (se voulant "surhumaine") exécutant exemplairement toute une autre partie de l'humanité (déclarée "sous-humaine"), afin de se définir elle-même comme l’exemplum de l'humanité. C'est Auschwitz.»
Le crime contre l'humanité germe dans les cœurs, dans les concepts et les mots avant de passer aux actes. Il faudrait être bien naïf, ou niais, pour douter encore, de nos jours, de l'impact de la pensée — ou de ce qu'on fait passer pour de la pensée — sur l'agir humain. La question d'Adorno doit être sans cesse posée à nouveau : comment pense-t-on, ou ne pense-t-on pas, après Auschwitz, certes, mais aussi avant. [...]
Un des textes importants hérités de la tradition touchant notre thème est de la Renaissance ; il s'agit du discours Sur la dignité de l'homme de Jean Pic de La Mirandole. [...] Pour Pic l'image humaine est «indistincte» — thème essentiel que nous retrouverons à plusieurs reprises, sous des jours différents. [...] Même ceux que ce point de vue classique sur la dignité humaine n'intéresse pas, accorderont que plus l'enquête sur l'humain s'approfondit et s'enrichit, moins elle approche d'une fin. Il y a infinité et «indéfinité» au moins en ce sens; notre finitude si évidente d'autre part — les sciences contemporaines en font assez foi — ne fait qu'accroître un paradoxe et une énigme qui ne seront pas dissipés ici.
Il n'est guère de sujet où «nous» soit aussi manifestement préférable à «je» que le nôtre ici, tant il s'y trouve, suivant la remarque de Pascal, «du bien d'autrui». On aura vite constaté de toute manière, par les renvois multiples parsemant notre texte, que nous sommes conscient de devoir pratiquement tout à d'autres. Nous avons désiré aussi partager ces sources diverses avec des lecteurs qui, jugeant sévèrement peut-être nos interprétations, seront à même dès lors de critiquer celles-ci et de faire meilleur usage de celles-là.
D'autres sauront au reste illustrer avec plus de succès notre thèse centrale: c'est sur le terrain de la culture au sens dit que se laisse reconnaître l'humanité inaliénable de chacun. Un des traits les plus fondamentaux de l'être humain en tant que tel — la culture en témoigne — est précisément de chercher à déchiffrer l'énigme de cette humanité qui fait chaque être humain unique au monde."
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Merci Thomas de Koninck d'avoir d'avoir laissé une trace durable sur mon parcours et celui de milliers d'étudiant·e·s au fil des années. J'espère que vos réflexions essentielles sur la dignité humaine rayonneront davantage dans une époque qui en manque cruellement. ❤️
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