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La chape de plomb est-elle tombée?

La chape de plomb est-elle tombée?
Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel. Source.

Tout le monde s'entend pour dire que François Legault a été un premier ministre marquant pour l'histoire du Québec contemporain, et que son legs est immense.

Il a restructuré la vie politique de la province autour de thèmes comme l'identité, la laïcité, le contrôle de l'immigration, la protection de la langue française et des valeurs québécoises. Comme le disent certains, il y aura un avant et un après François Legault.

Or, le bilan de huit années de règne majoritaire de la CAQ est-il globalement positif, globalement négatif, ou un mélange des deux? C'est là que les avis divergeront, en faisant réapparaître le bon vieux clivage gauche/droite.

À mes yeux, le gouvernement Legault aura eu un impact immense par la "chape de plomb" qu'il a réussi à imposer sur l'ensemble de la société québécoise. Il aura réussi à instaurer un régime néoduplessiste, adapté aux circonstances du XXIe siècle. Même si on s'y oppose, il faut reconnaître ce tour de force.

Les forces de Legault

Durant son premier mandat, Legault a gouverné par hégémonie, c'est-à-dire par sa capacité à susciter le consentement spontané d'une majorité de la population. Son style, authentique, populiste et paternaliste à la fois, suscitait l'adhésion d'une majorité, longtemps habituée aux technocrates et à la langue de bois. Il "parlait vrai", même pour dire parfois des énormités.

Le règne de la CAQ ne venait pas de nulle part ou de l'unique talent de Legault, mais bien d'une dizaine d'années de martelage médiatique sur les enjeux identitaires qui ont bien préparé le terrain en labourant les esprits.

La victoire triomphante de la CAQ est aussi le fruit de l'essoufflement du néolibéralisme gestionnaire qui a régné depuis le gouvernement de Lucien Bouchard et son déficit zéro. Le néolibéralisme est toujours parmi nous, mais revêtu d'un manteau nationaliste conservateur.

La victoire de la CAQ venait aussi d'un épuisement du bipartisme PQ/PLQ qui a dominé la scène politique québécoise depuis les années 1970. Une bonne partie de la population en avait marre du sempiternel débat souverainisme vs fédéralisme, et l'autonomisme de la CAQ a réussi à briser le clivage entre péquistes et libéraux en créant une véritable coalition nationaliste et affairiste.

L'arrivée de la CAQ s'est aussi accompagnée de la remontée de la gauche, et d'une réaction face aux nouvelles revendications des mouvements progressistes contemporains: féminisme, antiracisme, écologisme, luttes autochtones et LGBTQ+. Lorsque Legault traita Gabriel Nadeau-Dubois de "chef des wokes" dans l'enceinte de l'Assemblée nationale en 2021, on voyait là un clivage politique net qui n'existait pas une décennie plus tôt.

Les raisons d'une chute

Or, avec la fin de la pandémie et un épuisement des politiques publiques identitaires (que reste-t-il après la loi 21, la loi 96 et la réduction des seuils d'immigration?), la CAQ s'est retrouvée les culottes baissées, en mode improvisation. Ses grands projets économiques ont échoué (comme Northvolt), ses va-et-vient sur le Troisième lien ont démobilisé sa base électorale, et ses attaques contre les syndicats, les immigrants et la société civile se sont durcies.

Sans vision stratégique, en dégringolade dans les sondages, la CAQ a perdu sa légitimité, son élan, sa boussole. Le gouvernement Legault a donc décidé de radicaliser son projet de droite populiste, d'imposer des mesures d'austérité, de renforcer encore plus les mesures contre les minorités religieuses et les réfugiés, de limiter les droits individuels et collectifs, et de verrouiller le tout avec un projet de constitution anti-démocratique élaboré en catimini.

Bref, la CAQ ne gouvernait plus par hégémonie ou par consentement, mais de plus en plus par coercition, par répression. Ce n'est pas pour rien que le Barreau du Québec a souligné cet automne qu'on vivait au Québec une érosion de l'État de droit et une dérive autoritaire. Et c'est là au final que se trouve l'héritage de Legault: il aura essayé de maintenir sa chape de plomb à tout prix, en vissant le couvercle sur la marmite, mais ça n'a pas fonctionné.

Soulignons ici le rôle clé des mouvements sociaux dans cette dégringolade spectaculaire des deux dernières années. Il faut rappeler que la CAQ avait remporté haut la main les élections générales de 2022, face au Parti québécois et au Parti libéral du Québec qui ont perdu des plumes, Québec solidaire qui a stagné malgré ses ambitions, et le Parti conservateur du Québec qui n'a pas réussi à faire élire un seul député. Personne n'aurait cru que la CAQ, hégémonique alors, allait s'effondrer aussi vite moins d'un an plus tard.

Si on regarde ce graphique de cet article du journal Le Devoir qui illustre les variations d'intentions de vote sur la longue durée, la chute a commencé au début de l'automne 2023.

La CAQ récolta alors un mécontentement face à plusieurs décisions impopulaires: abandon du 3e lien, hausse majeure du salaire des députés jointe à une subvention de 7 millions pour une game de hockey des Kings de Los Angeles, la réforme Dubé en santé, puis la grève du secteur public qui fut la plus forte mobilisation syndicale des dernières années. Dans son hommage à François Legault suite à sa démission, le député solidaire Gabriel Nadeau-Dubois souligne que malgré leurs divergences politiques, Legault avait à cœur l'éducation:

Je dis que tout nous opposait, mais il y a peut-être une exception: l’éducation. En quittant ses fonctions aujourd’hui, il a eu cette très belle phrase: « les enseignants sont les personnes les plus importantes du Québec, après les parents». C’est bien vrai, et l’augmentation du salaire des enseignantes est sans doute une des meilleures décisions qu’il ait pris comme premier ministre.

C'est sans doute vrai, et nul ne connaît les intentions réelles ou les expériences subjectives de François Legault. Or, il faut rappeler qu'objectivement, Legault n'aurait jamais augmenté le salaire des enseignant·e·s s'il n'y avait pas eu le soulèvement historique du secteur public de l'automne 2023, ni l'appui massif de la population à l'endroit du corps enseignant et leurs revendications. Comme le dit l'adage: seule la lutte paie.

À l'automne 2025, on assiste aussi à un large soulèvement de la société civile québécoise suite à la batterie de mesures autoritaires du gouvernement Legault: les projets de loi 1, 2, 3, 5, 7, 9 contiennent tous des éléments affaiblissant les contre-pouvoirs et l'autonomie de la société civile face à l'autorité de l'État. On n'assiste pas à une grève générale aussi imposante que celle du secteur public en 2023, mais lorsque 10 000 médecins remplissent le Centre Bell pour protester contre une loi, il y a quand même quelque chose qui se passe.

Le milieu communautaire et les centrales syndicales qui furent attaquées de plein fouet par ces réformes, se soulèvent et menacent d'organiser une grève générale au printemps 2026. On peut encore ajouter les réactions négatives du milieu des affaires face aux annonces de réduction massive de l'immigration, la petite et moyenne bourgeoisie représentant une base électorale importante de la CAQ. Bref, François Legault était encerclé de tous bords tous côtés. Ce n'est pas que les sondages qui déterminent les décisions des gouvernants, mais un mélange complexe de rapports de force dans la société civile.

Mais que va-t-il se passer ensuite?

La suite

Lorsque Maurice Duplessis décéda le 7 septembre 1959 d'une hémorragie cérébrale, il fut remplacé par Paul Sauvé qui fut premier ministre du 11 septembre 1959 au 2 janvier 1960. Son mandat fut bref, car il a été aussitôt remplacé par le libéral Jean Lesage qui amorça la Révolution tranquille et transforma le Québec de façon substantielle pour les décennies à venir.

Peut-on espérer un même scénario en 2026? Rien n'est moins sûr.

Dans un monde hypothétique où Québec solidaire aurait réussi son pari de 2022, en faisant élire une quinzaine de député·e·s à la grandeur du Québec, qu'un dépliant n'aurait pas été volé dans la circonscription de Camille-Laurin, et donc que Paul Saint-Pierre-Plamondon (PSPP) n'aurait pas été élu, cela aurait entraîné la mort du PQ, l'hégémonie de QS à gauche et sur le mouvement souverainiste, et donc le scénario de la gauche solidaire comme opposition officielle devenant un "parti de gouvernement" capable de prendre le pouvoir en 2026. Mais il s'agit ici de politique-fiction.

Le scénario le plus probable aujourd'hui est une prise du pouvoir par le Parti québécois lors des prochaines élections, avec comme prochain premier ministre PSPP. Si celui-ci avait gardé une ligne politique analogue à celle qu'il avait en 2016 lors de sa première course à la chefferie du PQ, alors on aurait pu s'attendre à un projet politique social-démocrate et inclusif, mettant de l'avant la nécessité de l'indépendance du Québec. On aurait eu une sorte de gouvernement Lesage 2.0, légèrement différent mais tout de même assez proche du projet de "gauche pragmatique" de GND, avec un brin de radicalité en moins.

Malheureusement, depuis 2023, PSPP a pris un virage à droite assumé, que ce soit sur la question identitaire où il rivalise avec la CAQ en matière de nationalisme conservateur, de réduction des seuils d'immigration et de guerre anti-woke, ou encore au niveau économique avec un discours de droite visant à rivaliser avec la montée du PCQ qui pourrait aussi bénéficier de l'effondrement de la CAQ. Le prochain PQ gouvernera assurément à droite, autant sinon plus que la CAQ qui se retrouve maintenant sur le respirateur artificiel.

La seule rupture pourrait s'effectuer autour de la question constitutionnelle, ramenant le bon vieux clivage souverainiste/fédéraliste. Si PSPP promet qu'il y aura un référendum sur l'indépendance du Québec dans un premier mandat, et il risque fort bien de tenir sa promesse d'ici là, on ne sait pas s'il se ravisera une fois au pouvoir, que ce soit par pragmatisme compte tenu des tumultes à l'échelle internationale, ou en raison de sondages trop défavorables.

Si PSPP décide de maintenir le cap sur l'indépendance, on sait déjà qu'il privilégie une alliance avec Éric Duhaime et Maxime Bernier, tout en invitant formellement Québec solidaire à la table et en rouspétant contre la "gauche radicale" à la moindre occasion. Le prochain "Camp du Oui", si la campagne référendaire a lieu en 2027 ou 2028, a bien des chances d'être très à droite, surtout dans le contexte politique mondial de remontée des autoritarismes dans lequel nous sommes plongés, qui est à l'exact opposé du contexte des années 196o-1970.

Comme le note à juste titre l'ancien conseiller politique et rédacteur des discours de François Legault, Étienne-Alexandre Beauregard, dont je partage le constat malgré mon désaccord politique profond, le prochain dirigeant du Québec empruntera fort probablement la voie tracée par le gouvernement Legault:

Dans notre culture politique, il y aura un avant et un après François Legault. Désormais, il est impensable de gouverner le Québec si l’on n’est pas un sincère nationaliste, prêt à prendre à bras le corps le déclin du français, une immigration hors de contrôle et la défense des valeurs québécoises. C’est un legs précieux pour lequel notre nation lui doit énormément.

Bref, la chape de plomb instaurée par les deux mandats du gouvernement Legault ne tombera pas magiquement avec le départ de son fondateur. Elle restera bien là, et ce même dans le cas d'une éventuelle victoire de l'indépendance au référendum.

L'épineuse question des relations internationales

Le gouvernement de PSPP pourra dès lors consolider ce régime politique nationaliste-conservateur dans une nouvelle constitution d'un Québec souverain, lequel sera à la fois culturellement homogène, et aligné aux politiques économiques et militaires des États-Unis, selon l'actuel chef du PQ.

Au niveau des relations internationales, selon le camp nationaliste-conservateur, le Québec aurait tout intérêt à craindre davantage le Canada et la Chine que l'impérialisme fasciste de l'administration Trump et ses menaces d'annexion. Cela vous donne un aperçu d'un "Québec indépendant" sous hégémonie péquiste et trumpiste, aligné sur un populisme de droite décomplexé.

Personnellement, je crois que le défi maintenant sera d'attaquer cette "chape de plomb" en tant que telle, qu'elle se manifeste au niveau provincial avec le régime néoduplessiste, à l'échelle fédérale avec le durcissement conservateur du gouvernement Carney, et au niveau international avec une lutte globale contre l'impérialisme américain, mais aussi la multiplication des régimes autoritaires à travers le monde.

Pour 2026, je nous souhaite une bonne dose de solidarités translocales inspirées du municipalisme, de résistances transnationales à l'image des soulèvements récents de la Gen-Z, d'un internationalisme progressiste renouvelé, et d'une cosmopolitique des communs, car nous nous en aurons cruellement besoin. L'indépendance du Québec a peut-être encore un rôle à jouer dans tout ça, mais une indépendance assujettie à la chape de plomb nationale-conservatrice ou au trumpisme, non merci. L'auto-détermination des peuples sera translocale et internationaliste, ou ne sera pas.