La géopolitique du PQ: vers une biélorussisation du Québec?
Depuis la fin de l'année 2022, plusieurs ont remarqué le virage à droite dans le discours du chef du Parti québécois Paul St-Pierre-Plamondon (PSPP). Cela se manifeste au niveau des enjeux identitaires: critique répétée de l'immigration massive, lutte contre "l'entrisme religieux", dénonciation du wokisme, alignement sur le nationalisme conservateur, positions politiques constamment encensées par le chroniqueur de droite radicale Mathieu Bock-Côté, etc.
Dans les derniers mois, l'élection partielle d'Arthabaska a aussi rendu visible un virage conservateur au niveau économique. Selon l'aveu du nouveau député Alex Boissonneault, cette campagne du PQ a été gagnée à droite. L'objectif était de couper l'herbe sous le pied au Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime, qui espérait faire des gains sur l'effondrement de la CAQ. Était-ce là une simple tactique électorale, ou bien un repositionnement vers la droite économique? Lors du congrès du PQ de novembre 2025, "le chef péquiste a entre autres promis de réduire massivement la paperasse et la bureaucratie et de remplacer le bar ouvert des subventions [de la CAQ] par un allègement fiscal de nos PME québécoises."
Mais le virage à droite du PQ ne se joue pas seulement au niveau identitaire et économique; il se manifeste aussi dans sa diplomatie et ses alliances à l'échelle internationale. Quelle est la position actuelle du PQ au niveau géopolitique, dans un contexte de forte instabilité liée à l'administration fascisante et impérialiste de Donald Trump? Quels sont les impacts de cette conjoncture inédite sur une éventuelle campagne référendaire dès le premier mandat d'un gouvernement péquiste? Quelles alliances internationales devrions-nous créer dans un scénario d'accession à l'indépendance du Québec?
Dans ce texte, je souhaite jeter un pavé dans la marre par un exercice de realpolitik, c'est-à-dire une analyse de « la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l'intérêt national ». Mon hypothèse est que PSPP a récemment misé sur une alliance avec la droite populiste et indépendantiste albertaine, puis un alignement sur les politiques économiques et militaires de l'administration Trump, en vue d'obtenir leur soutien dans l'éventualité d'un processus référendaire et la création d'un Québec indépendant.
La stratégie de la droite indépendantiste albertaine
Cette idée m'est venue à l'esprit lorsque j'ai pris connaissance d'un article d'actualité du Edmonton Journal datant du 15 janvier 2026 qui a été partagé par la psychiatre et autrice Marie-Ève Cotton. Un événement d'apparence banale de la droite indépendantiste albertaine a été l'occasion pour ses militant·e·s de dévoiler leur stratégie d'alliance avec le PQ et les États-Unis. Je traduis ici un extrait de cet article intitulé "What Alberta separatist leaders are telling supporters at secession petitition events": "Lors d'un événement à Red Deer, l'Alberta Prosperity Project vante son alliance avec le Parti québécois et affirme bénéficier du soutien du département d'État américain." Ce n'est pas rien.
Pour mettre tout ça en contexte, notons que l'Alberta Prosperity Project (APP) est une organisation de la société civile qui milite pour une plus grande autonomie et l'indépendance potentielle de l'Alberta vis-à-vis du Canada, dans le but de garantir la prospérité économique, les libertés individuelles et l'identité culturelle de la province en restructurant ses relations avec le gouvernement fédéral. Dans les derniers mois, ils ont amorcé un processus pour lancer un référendum sur l'indépendance de l'Alberta d'ici l'automne 2026. Comme le relate l'article:
Si environ 177 000 signatures sont recueillies et vérifiées avant début mai, un référendum sur le statut d'État de l'Alberta aura lieu à l'automne. Dennis Modry, ancien PDG de l'APP, a déclaré que le véritable objectif n'était pas d'atteindre 177 000 signatures, mais d'en recueillir plus d'un million. [...] Modry a admis que si l'Alberta se séparait, le Canada pourrait prétendre que la province n'a pas le droit légal de le faire — et c'est pourquoi il est essentiel que l'État de l'Alberta soit reconnu par les autres le plus rapidement possible.
Il a déclaré qu'une réunion en septembre entre les dirigeants de l'APP et le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, avait contribué à préparer le terrain pour cette reconnaissance. Le PQ est en tête dans les sondages au Québec, et si St-Pierre Plamondon est élu, il devra honorer son engagement à soutenir l'indépendance de l'Alberta. Modry a qualifié le PQ d'allié de l'APP, chacun travaillant depuis des côtés opposés du pays pour faire pression sur Ottawa. De plus, l'APP a revendiqué trois réunions distinctes avec le département d'État américain. [...] « Tous les niveaux soutiennent la souveraineté de l'Alberta », a déclaré Modry à propos des réunions présumées avec le département d'État.
Ceci est très gros. Rappelons que le département d'État des États-Unis (U.S. Department of State) est le département exécutif fédéral des États-Unis chargé des relations internationales, et donc l'équivalent du ministère Affaires mondiales Canada. Est-ce que ce département névralgique des relations internationales des États-Unis a véritablement négocié avec le mouvement indépendantiste albertain et/ou québécois, ou est-ce là une stratégie de communication publique visant à prétendre que ces mouvements disposent déjà d'un appui des États-Unis?
Nul ne le sait avec certitude, et une enquête journalistique sur les stratégies diplomatiques de ces mouvements souverainistes permettrait de lever le voile sur l'état d'avancement de ces possibles alliances. Cela dit, hormis la véracité ou la fausseté de ces discussions en coulisses, il semble ici y avoir un véritable alignement d'intérêts entre la droite indépendantiste albertaine, le PQ et la nouvelle administration Trump.
Que cet "alignement des astres" entre l'indépendantisme québécois, l'État pétrolier de l'Alberta et les velléités expansionnistes de Trump soit le fruit d'une stratégie délibérée, un hasard de circonstances ou encore un rapprochement inconscient, cela importe peu. Tout porte à croire qu'il y a une convergence d'intérêts entre le Québec, l'Alberta et les États-Unis contre l'État fédéral canadien. Bref, ce n'est pas étonnant que le gouvernement de Mark Carney devienne une cible de choix dans le contexte politique actuel.
Rappelons d'ailleurs qu'en septembre dernier, le chef du PQ a fait une visite de "diplomatie internationale" en Alberta pour nouer des alliances. Malgré plusieurs différences entre l'indépendantisme albertain et québécois, PSPP s'est réjouit de cette visite de 48h où il a pu faire plusieurs rapprochements avec l'APP et d'autres organisations proches de la droite indépendantiste. Comme il le dit lui-même dans cet article: "Il y a un certain nombre de points en commun, notamment la lecture de l’abus de pouvoir du fédéral dans des champs de compétences provinciales, qui crée également du gaspillage, c’est-à-dire des impôts qui s’en vont à Ottawa pour dédoubler ce qu’on fait déjà." Voilà un argument classique du souverainisme québécois, et sur ce point, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Cela dit, comme je l'ai mentionné dans mon texte "La gauche radicale est l'Ennemi", PSPP a donné une longue entrevue au podcast de Derek Fildebrandt, un animateur du média conservateur Western Standard. Notons que Fildebrandt a appuyé Maxime Bernier en 2017, avant de créer le Freedom Conservative Party of Alberta en 2018, qui se définit comme un regroupement de conservateurs, de libertariens et de patriotes en faveur de l'indépendance albertaine.
Dans cette entrevue, PSPP précise le positionnement du PQ: « I think we could say we're anti-radical left social democrats ». L'opposition forte à la "gauche radicale" est une caractéristique partagée tant par la droite albertaine, le nationalisme conservateur au Québec, et l'administration Trump. On peut trouver d'autres éléments de ce récit comme les menaces de l'islamisation de l'Occident, la domination de la gauche woke dans les universités, la panique morale autour de la théorie du genre, les personnes trans, etc. À titre d'exemple, l'article du Edmonton Journal cité précédemment rapporte ce discours de Kathy Flett, une figure importante de la droite indépendantiste albertaine:
« Tout va mal au Canada », a-t-elle déclaré, ajoutant que l'Alberta et la Saskatchewan n'avaient eu ni choix ni possibilité de négocier lorsqu'elles ont rejoint la Confédération - que les deux provinces avaient été, selon ses propres termes, « colonisées par Ottawa ». Elle a déclaré que le gouvernement fédéral soutenait la « population extrémiste djihadiste » et a évoqué une récente décision de la Cour suprême qui a annulé les peines minimales pour les possesseurs de pornographie infantile. « Ce ne sont pas nos valeurs », a-t-elle déclaré, sous les applaudissements. Elle a ajouté que les partis communistes et socialistes étaient présents sur les campus universitaires et tentaient de recruter des étudiants. « Les marxistes sont là et tentent de séduire nos enfants. » Elle a clairement indiqué que l'idée n'était pas que l'Alberta quitte le Canada, mais que la séparation de cette province marque le début d'un processus visant à diviser le pays. « Nous ouvrirons la voie à d'autres provinces qui suivront notre exemple ».
Cette citation peut sembler banale, mais elle fait écho aux récentes positions de PSPP qui a invité des figures comme Éric Duhaime et Maxime Bernier à rejoindre le "camp du OUI". Dans la grande coalition souverainiste, il y aurait de la place pour tout le monde. Même si on tape constamment sur la "gauche radicale", on ouvre grand la porte à des figures de la droite populiste radicale qui n'aiment pas trop Ottawa. Si on prend l'exemple de Maxime Bernier qui a milité toute sa vie au sein de partis fédéralistes, celui-ci semble avoir récemment changé d'idée comme le rapporte cet article du 11 août 2025:
Les souverainistes ont un nouvel allié insoupçonné : le chef du Parti populaire du Canada (PPC), Maxime Bernier, entend appuyer le camp du OUI dans un éventuel référendum sur la souveraineté du Québec ou en Alberta pour « briser l’emprise du fédéralisme impérial et ouvrir la voie à une dernière tentative de rééquilibrer notre fédération ».
Soulignons que Maxime Bernier n'est pas vraiment un nationaliste amoureux du Québec (il a élevé ses enfants en anglais et a affirmé en 2011 que la loi 101 n'était plus nécessaire), mais plutôt un conservateur libertarien relayant des théories du complot et des idées trumpistes en sol canadien. Cela dit, Bernier semble aujourd'hui vouloir accélérer la fragmentation du Canada et s'allier aux mouvances de droite indépendantiste au Québec et en Alberta.
Bref, le virage à droite du PQ sur le plan identitaire, économique et géopolitique ne sont pas trois phénomènes isolés; ce sont trois aspects d'une même stratégie visant à renforcer les alliances avec la droite populiste albertaine et états-unienne, qui ont un intérêt commun à vouloir briser l'unité canadienne.
D'un point de vue séparatiste, cela est tout à fait rationnel et cohérent: les mouvements indépendantistes en Alberta et au Québec se soutiennent mutuellement. Face à l'anticipation du refus d'Ottawa, ils cherchent leur meilleur allié potentiel pour reconnaître la légitimité de leurs revendications: les États-Unis. Ils défendent ainsi leur leur propre "intérêt national" au niveau économique et politique par cette triade Alberta/Québec/États-Unis. Et comme leurs discours s'appuient sur la droite anti-woke, voyant dans le Canada l'incarnation du Mal (libéralisme, multiculturalisme, immigrationnisme), ils défendent une ligne commune tant au niveau idéologique que géopolitique.
Une question de pétrole?
Un autre signe de cette convergence se trouve autour de l'industrie pétrolière. Tout le monde sait que l'Alberta se positionne parmi les plus grands producteurs mondiaux de pétrole, et ce n'est pas un hasard si les États-Unis cherchent à se rapprocher de cette province pour déstabiliser le Canada et consolider sa mainmise sur ces ressources énergétiques.
Il s'agit bien pour les États-Unis de consolider leurs intérêts, car les compagnies qui exploitent les sables bitumineux en Alberta sont déjà sous contrôle du capital américain. Comme le souligne Karel Mayrand dans un article de l'Actualité: "Derrière le nationalisme pétrolier canadien, c’est l’aigle américain qui tire les ficelles et s’empare des profits". Je cite ici longuement son article À qui appartient vraiment l'industrie pétrolière canadienne?, car il met en lumière une intégration au niveau économique, énergétique et géopolitique.
Un rapport publié en octobre dernier par le groupe Canadiens pour une fiscalité équitable apporte un éclairage nouveau sur les entreprises qui exploitent les sables bitumineux. On y apprend que quatre membres de l’Alliance nouvelles voies, soit Canadian Natural Resources, Cenovus Energy, Imperial Oil et Suncor Energy, représentent à elles seules 80 % de la production des sables bitumineux. Au total, la propriété de ces quatre entreprises est à 73 % étrangère, dont 60 % américaine. Les deux autres membres de l’Alliance sont ConocoPhillips Canada, filiale canadienne de la pétrolière américaine, et MEG Energy, qui vient d’être rachetée par Cenovus, dont 85 % de la propriété est étrangère. Le lobby veut « énergiser l’économie canadienne », mais il est au service d’intérêts américains.
Par ailleurs, il faut noter le repositionnement du Parti québécois en matière de politique énergétique, qui ouvre maintenant la porte aux oléoducs et gazoducs. Si le mouvement souverainiste et le PQ ont souvent répété leur opposition au pétro-nationalisme canadien, en affirmant que le Québec serait un pays plus vert et vertueux en raison de son hydro-électricité, cette ouverture aux hydrocarbures au dernier congrès du PQ a de quoi étonner. Comme le note cet article de La Presse:
Les projets de gazoduc et d’oléoduc visant à favoriser l’exportation des hydrocarbures de l’Ouest du Canada et à leur trouver des débouchés aux États-Unis ou outre-mer sont revenus à l’avant-scène de l’actualité dans les dernières années. D’ailleurs, l’année dernière, un projet de gazoduc de plusieurs centaines de kilomètres reliant l’Ouest canadien à Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, en vue de construire un terminal d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), a fait les manchettes.
D'un point de vue moral ou écologique, ce virage du PQ peut sembler étrange, mais d'un point de vue géopolitique, le nouvel alignement sur les intérêts de l'Alberta et des États-Unis offre un autre éclairage. Si le PQ rejette l'État pétrolier canadien (de manière rhétorique), il tisse une alliance avec le nationalisme pétrolier albertain, lequel est subordonné à l'impérialisme américain.
Comme le dit l'adage, "il faut rendre à César ce qui appartient à César"; le nationalisme au XXIe siècle, en Amérique du Nord, est très bien campé à droite.
Le Québec comme "mauvais voisin"
Le retour de Trump à la Maison-Blanche fut un accélérateur de ce réalignement géopolitique. En janvier 2025, Trump accusa le Canada d'encourager une trop forte porosité de la frontière canadienne avec les États-Unis. Le chef du PQ n'avait pas hésité à dire: "on a été de mauvais voisins".
En gros, il donna raison à Trump concernant ses allégations de laxisme au niveau du trafic d'armes, de fentanyl et d'immigrants illégaux circulant à la frontière. Le discours du PQ depuis la fin de l'année 2022 plaidait déjà pour la fermeture des frontières, notamment au niveau du chemin Roxham qui était considéré comme un symptôme de l'échec du fédéralisme et du caquisme. En réalité, moins de 2% des contrôles migratoires des États-Unis ont lieu au Nord, et moins de 1% du fentanyl saisi aux États-Unis vient de la frontière canadienne. Bref, PSPP a erré en relayant les mensonges du président Trump, sans doute pour calmer la situation.
On sait que depuis le début son deuxième mandat, Trump utilise une foule de prétextes pour imposer sa volonté à l'échelle internationale, y compris auprès de ses voisins et principaux partenaires. Une première stratégie consiste à se plier à ses caprices afin d'éviter des représailles, comme lorsque le gouvernement Trudeau nomma un "tsar du fentanyl" du Canada, quand Mark Carney décida de retirer les contre-tarifs, d'abolir la taxe sur les services numériques des Géants américains, ou d'amadouer Trump pour lui faire entendre raison. Visiblement, ces tentatives d'apaisement n'ont pas fonctionné. C'est une raison pour laquelle Mark Carney a choisi la rupture avec les États-Unis dans son récent discours à Davos, pour ne plus dépendre de leur protectorat toxique.
Malgré les choix étranges et brutaux de l'administration Trump, PSPP considère qu'un Québec indépendant "devra aligner ses politiques économique et militaire sur celles des États-Unis, malgré la guerre tarifaire menée par Donald Trump". Dans cette entrevue du 6 novembre 2025, Paul St-Pierre-Plamondon dit:
Si on se met à jouer aux plus forts avec les États-Unis, et qu'on commence à jouer avec des pays dont les intérêts géopolitiques sont directement opposés aux intérêts des États-Unis, on commence à se mettre les pieds dans les plats. Notre avenir est régional, nous sommes un bloc régional [...] mais au final, en termes de sécurité et d'intérêts économiques, il faut être capables de se parler et de se doter d'une stratégie commune, parce que les démocraties sont fragiles. Notre loyauté commence par le Canada et les États-Unis, ce sont nos partenaires naturels avant toute chose."
À première vue, on pourrait voir là un signe de prudence sur le plan diplomatique. Or, PSPP a objectivement intérêt à ne pas froisser l'administration Trump ou à couper les ponts comme l'a fait Carney au Forum économique mondial de 2026. Un projet de sécession vis-à-vis une "moyenne puissance" comme le Canada n'est pas un pique-nique, une tasse de thé ou un dîner de gala.
Si le Québec devait un jour proclamer son indépendance, il lui faudrait inévitablement une reconnaissance à l'échelle internationale. C'est pourquoi le mouvement indépendantiste québécois requiert des "alliés forts" susceptibles de soutenir son processus d'auto-détermination, sans quoi cela risque de reproduire l'épisode catastrophique de la Catalogne, dont le référendum de 2017 fut écrasé par la force de l'État espagnol, dans une violence inouïe, avec le silence complet des membres de l'Union européenne (UE).
Si l'Europe se prétend souvent vertueuse sur le plan moral et politique, on a pu constaté dans la dernière décennie comment elle a été complice de mesures brutales, que ce soit en imposant un traitement-choc à la Grèce, ou en fermant les yeux sur le génocide à Gaza. PSPP aurait pu amorcé sa stratégie de diplomatie internationale en tissant des alliances avec la France et l'UE, mais il a trouvé plus utile de se rapprocher de l'Alberta et des États-Unis en raison de leur proximité géographique, économique et idéologique. Ce n'est pas bête, malgré tout.
Le Canada comme ennemi #1
Le fait de présenter le Québec comme un "mauvais voisin" des États-Unis a comme corollaire l'idée de présenter le Canada comme un danger existentiel pour les intérêts du Québec et la survie de sa culture. Au niveau des politiques migratoires, le PQ a raison en partie d'identifier l'Initiative du siècle visant une augmentation drastique de l'immigration au Canada comme un enjeu important ayant des conséquences néfastes sur le Québec. À ce titre, le plan du PQ Un Québec libre de ses choix est une réponse directe à cette augmentation rapide des seuils d'immigration sous le gouvernement Trudeau.
Or, PSPP verse aussi dans l'exagération lorsqu'il prétend que le Canada souhaite délibérément "effacer le Québec" par ses politiques, comme il l'a affirmé au Conseil national du PQ en avril 2024. Bock-Côté a lui-même rajouté une couche en disant que la nation québécoise est vouée à disparaître en raison de ces politiques libérales immigrationnistes, faisant ici écho à la théorie du Grand Remplacement.
Néanmoins, plusieurs analyses ont remarqué que malgré les défis occasionnés par cette augmentation rapide de l'immigration au Canada, il n'est pas possible d'attribuer l'ensemble des problèmes sociaux du Québec à cette cause unique. La crise du logement, l'augmentation du coût de la vie, la perte de repères, le recul du français, tout cela n'est pas exclusivement causé par la seule hausse de l'immigration. Lorsque Legault affirme que 100% de la crise du logement est causée par les travailleurs étrangers temporaires, ou que PSPP soutient que les "seuils astronomiques d'immigration" sont responsables de la baisse de natalité au Québec, c'est de la foutaise.
En somme, tout discours soi-disant "anti-système" qui n'a pas le courage de nommer le capitalisme ou d'autres systèmes d'oppression comme étant à la source de nos problèmes sociaux, se doit d'inventer un bouc-émissaire et/ou un ennemi imaginaire: islamisation, wokisme, totalitarisme communiste chinois, etc.
Dans le cas du souverainisme québécois, c'est surtout le gouvernement fédéral qui serait la source ultime de tous nos problèmes. Ce n'est pas nouveau, hormis le fait que la droite indépendantiste attribue maintenant à l'État canadien d'autres intentions: favoriser l'islam radical, le wokisme, l'immigration de masse pour accélérer la "noyade démographique", etc.
C'est pourquoi le chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet a récemment affirmé que le Québec devrait plus craindre le Canada que les États-Unis. Le fait de minimiser la menace de l'impérialisme américain tout en dramatisant les risques que font peser la fédération canadienne sur le Québec n'est pas un fait accidentel ou anodin; cela fait partie d'une stratégie géopolitique.
Démembrer le Canada
En résumé, PSPP semble souhaiter une alliance, voire un protectorat avec les États-Unis, les deux entités ayant comme intérêt commun d'affaiblir le Canada sur le plan politique et économique. Cela n'est pas fou d'un point de vue géopolitique: l'administration Trump cherche à réaffirmer sa puissance impériale sur l'hémisphère Nord, et a donc intérêt à appuyer les velléités séparatistes au Canada, qu'elles viennent de l'Alberta ou du Québec.
Le mouvement indépendantiste québécois, sous hégémonie péquiste, a tout intérêt à présenter le Canada et ses alliés comme l'ennemi #1 de l'intérêt national du Québec, et à ménager l'administration Trump et les États-Unis qui représentent un "allié potentiel" dans l'éventualité d'une rupture avec l'État canadien. Cela explique pourquoi PSPP, s'il n'endosse pas l'ensemble des mesures de Trump, évite de critiquer les États-Unis depuis 2025. Lui et d'autres députés comme Pascal Paradis montent aux barricades dès que le Canada signe une entente avec la Chine pour 40 000 voitures électriques. PSPP a raison de rappeler que la Chine est une "dictature communiste et totalitaire". Mais pourquoi reste-il silencieux sur le virage fasciste et autoritaire aux États-Unis?
Dans une entrevue de TVA avec l'animateur Paul Larocque, PSPP critique le fait que Carney souhaite multiplier des ententes avec des régimes autoritaires comme la Chine, la Russie, le Qatar ou l'Iran, en omettant soigneusement de nommer les États-Unis. Lorsque Larocque évoque le fait que les États-Unis ne respectent pas davantage le droit international, PSPP admet du bout des lèvres "de moins en moins, c'est un bon point", pour aussitôt changer de sujet. Le chef du PQ adopte donc une approche timide, prudente ou de "désescalade" vis-à-vis l'Amérique trumpiste, car il a objectivement intérêt à nouer une alliance à long terme avec les États-Unis si le Québec souhaite se séparer du Canada.
C'est compréhensible, mais vaut-il mieux s'allier aux États-Unis sous Trump qui souhaite conquérir l'ensemble des Amériques, ou bien faire un partenariat ciblé avec la Chine, des pays de l'Union européenne et d'autres nations à travers le monde comme le suggère Carney?
Si Paul St-Pierre-Plamondon reprochait récemment au milieu culturel québécois son "aplaventrisme" face au Canada, en affirmant que les artistes "manquent de loyauté envers le milieu culturel francophone parce que le régime fédéral travaille explicitement à les affaiblir", on pourrait lui reprocher au même titre qu'il succombe lui aussi à une forme d'aplaventrisme face à l'administration Trump.
Si PSPP veut maximiser ses chances de créer un Québec indépendant en misant sur la realpolitik, il semble privilégier la loyauté envers l'impérialisme américain, en espérant y trouver là une protection de ses intérêts. Par le fait même, il risque d'arrimer l'indépendance politique du Québec à sa vassalisation par les États-Unis. Voilà un beau projet de "souveraineté".
Le cas de la Biéolorussie
C'est pourquoi nous aboutissons sur une analogie avec la Biélorussie. Ce petit pays d'Europe de l'Est, situé à proximité de la Russie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et l'Ukraine, a acquis son indépendance en 1991 dans le sillage de l'effondrement de l'Union soviétique. Malgré son indépendance formelle, ce pays reste un État russophone largement inféodé aux intérêts de la Russie, avec une économie de marché et un régime autoritaire dominé par le président Alexandre Loukachenko qui est au pouvoir depuis 1994. La Biélorussie est largement considérée comme un État vassal de la Russie de Vladimir Poutine. Dépendante économiquement et militairement, elle sert de base arrière stratégique pour Moscou, tout en harmonisant sa législation avec la Russie.
La question se pose donc de savoir si la création d'un Québec indépendant, dans le sillage d'un affaiblissement de l'État canadien et d'un alignement stratégique avec l'impérialisme américain, reproduirait une dynamique similaire. Assisterons-nous à la création de l'État indépendant du Québec, souverain au niveau politique, mais inféodé aux intérêts économiques et militaires des États-Unis, tout comme la Biélorussie avec la Russie?
Cela semble relever de la science-fiction, mais le scénario d'une alliance entre la droite indépendantiste de l'Alberta, le mouvement souverainiste québécois et l'impérialisme américain nous mène tout doit dans cette direction; le Québec serait appelé à devenir un État formellement indépendant, mais un État vassal des États-Unis, aligné sur ses politiques économiques et militaires comme le rappelle PSPP.
Certains objecteront sans doute que ce rapprochement entre le Québec et la Biélorussie est une fausse analogie, que PSPP n'a jamais prétendu faire une alliance avec les États-Unis, que tout ce texte n'est qu'une fabulation ou un procès d'intention pour disqualifier le projet souverainiste en bloc. Mon seul objectif serait d'associer la démarche indépendantiste au trumpisme et à l'autoritarisme. Soulignons ici que ce n'est nullement mon intention, et voici pourquoi.
- Je suis personnellement indépendantiste, même si je ne considère pas l'indépendance comme une valeur suprême ou un idéal supérieur à toute autre considération (comme la démocratie, la justice sociale, etc.). Si jamais le projet d'indépendance était instrumentalisé, coopté, détourné ou récupéré pour en faire un projet politique hostile à d'autres valeurs importantes (comme les droits humains) ou pour vassaliser notre pays à une superpuissance impérialiste, disons que j'aurais quelques hésitations avant de voter Oui.
- Si l'objectif de PSPP était simplement de chercher des appuis à l'international pour obtenir un soutien à sa démarche référendaire (y compris l'Alberta), il n'y aurait pas de problème en soi. L'enjeu devient plutôt l'alignement idéologique, économique et géopolitique du PQ avec les forces de droite populiste, au Canada et aux États-Unis, qui semblent devenir les "premiers alliés" de PSPP dans la dernière année. C'est d'abord cet alignement qui me semble dangereux, en amenant le mouvement indépendantiste sur la mauvaise voie en termes de diplomatie internationale.
- Si PSPP voulait dissiper cette impression d'alignement avec la droite albertaine et l'administration Trump, il faudrait minimalement que le PQ exprime des critiques plus fortes et assumées à l'endroit de l'Alberta et des États-Unis. Si l'alliance avec l'indépendantisme albertain n'est pas particulièrement inquiétante en tant que telle, le silence du PQ et du mouvement nationaliste à l'endroit du fascisme aux États-Unis est assez préoccupant.
- L'alignement entre le discours de PSPP et celui de Mathieu Bock-Côté se fait déjà sentir sur la question identitaire depuis 2023. On pourrait y avoir là une convergence au niveau de la politique intérieure du Québec; mais il semble aussi y avoir un alignement au niveau géopolitique, qui est à mes yeux encore plus grave et compromettant.
Dans son dernier livre Les Deux Occidents, Bock-Côté met en évidence la fracture entre l'Amérique trumpienne et l'Europe progressiste, et on sait évidemment vers qui son cœur balance. S'il n'endosse pas chaque fait et geste de Donald Trump, Bock-Côté voit dans le mouvement qui le porte un réveil des peuples contre le "wokisme totalitaire". Bien que Bock-Côté évite soigneusement d'appuyer directement le dirigeant de la Maison-Blanche, sa pensée s'aligne aisément sur la mouvance trumpiste, populiste, autoritaire et hyper-conservatrice.
On me dira enfin que Bock-Côté ne soutient pas Trump, avec son style grossier et brutal. Mais il minimise, banalise, normalise et même justifie le virage de droite décomplexée et anti-démocratique qui sévit actuellement aux États-Unis. Qui plus est, il diabolise l'Europe avec ses valeurs libérales et la défense de l'État de droit, qu'il associe à une forme de "soviétisation", rien de moins. Le "totalitarisme woke" ou chinois seraient donc les deux principales menaces pour nous actuellement, et non l'autoritarisme fascisant aux États-Unis.
De son côté, PSPP ne fait pas l'éloge de l'Amérique trumpienne, mais il reste assez silencieux sur ses dérives, et n'ose pas nommer les excès actuels de l'extrême droite, au Sud de la frontière ou au Québec même. Si le chef du PQ avait comme stratégie de critiquer à la fois les menaces de la gauche radicale et de l'extrême droite, en prétendant incarner un "centre politique raisonnable", alors on pourrait mieux saisir son engagement envers l'État de droit et la démocratie.
Or, je n'ai pas vu PSPP critiquer l'extrême droite ou le fascisme une seule fois depuis 2023. Je me trompe peut-être, et il me faudra des contre-exemples pour me prouver le contraire. Le principal ennemi du PQ reste Mark Carney et la "gauche radicale", qui seraient des alliés du statu quo et l'incarnation d'un régime autoritaire hostile aux intérêts du Québec. La principale menace serait la "louisianisation" de la nation québécoise, soit une forme de lente assimilation comparable à celle des francophones en Louisiane depuis plus de trois siècles.
Le récit selon lequel le Québec serait menacé d'une lousianisation relève du fantasme, mais la formule reste parlante et évocatrice pour une partie du mouvement nationaliste et indépendantiste. Dans le même esprit, je souhaite proposer un contre-discours montrant que la stratégie géopolitique du PQ dans les derniers mois nous mène plutôt vers une biélorussisation du Québec: un État indépendant sur papier, mais un pays vassal des États-Unis ; un pays sans souveraineté économique ou militaire, mais en français. Ainsi, à moins d'un changement de stratégie au niveau géopolitique, le principal véhicule du mouvement indépendantiste au Québec semble acquiescer tacitement à sa vassalisation par l'impérialisme américain.
Si PSPP détourne le discours de Carney en affirmant: "Combien de fois le Québec a été au menu au lieu d'être à la table?", il semble paradoxalement offrir le Québec au menu de Donald Trump. Si le Québec veut véritablement être à la table des nations libres et des "puissances intermédiaires", il devra rompre avec le populisme autoritaire de droite et l'impérialisme américain. En sera-t-il capable? Là est la question.
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