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La police et l'enjeu de l'entrisme réactionnaire

La police et l'enjeu de l'entrisme réactionnaire
Source: Le Devoir

C'est un secret de polichinelle: il y a du racisme dans la police. Je ne dis pas que tous les policiers sont racistes, mais qu'il y a bien quelque chose comme du racisme systématique (souvent inconscient), et parfois même du racisme assumé, dégoulinant et pleinement conscient, comme l'indique le récent scandale d'une équipe de policiers suspendue à Montréal-Nord le 12 juin 2026:

Une équipe de policiers de Montréal-Nord a été démantelée vendredi soir par la haute direction du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Soupçonnés de comportements racistes, certains auraient collectionné des mèches de cheveux de personnes qu’ils appréhendaient, à la manière d’un « scalp ».

On ne parle pas ici de quelques pommes pourries, mais d'une équipe complète de 16 policiers et patrouilleurs de nuit du poste de quartier 39 de Montréal-Nord, un arrondissement à forte concentration de personnes noires, racisées et issues de l'immigration. Pour que la haute direction du SPVM démantèle une équipe complète suite à de multiples plaintes et dénonciations à l'interne, il fallait que la situation soit grave, très grave.

On ne parle pas ici de biais inconscients qui augmentent la probabilité d'interpellations policières ciblant des groupes spécifiques, en raison d'un manque de formation sur les enjeux de discrimination et le profilage racial par exemple. On parle d'une culture toxique ouvertement raciste d'une équipe complète, utilisant la coupe forcée de cheveux comme pratique d'humiliation et trophée de guerre.

Un pas en avant, deux pas en arrière

Face à la gravité de la situation, la première Christine Fréchette souhaite mandater un « observateur indépendant » chargé de surveiller l’enquête sur le poste 39. De son côté, le ministre de la Sécurité intérieure Ian Lafrenière n’a pas exclu d’éventuellement lancer une enquête publique, même s'il ne s'est engagé à rien.

Comme on pouvait s'y attendre, le gouvernement caquiste refuse toujours de reconnaître la présence du « racisme systématique ». Sur ce point, rien n'a bougé depuis 2018, le gouvernement Legault s'obstinant à nier le phénomène. Encore aujourd'hui, le gouvernement Fréchette maintient cette tradition, comme en témoigne le ministre caquiste Christopher Skeete qui a affirmé:

Le débat du racisme systémique, c’est une discussion philosophique. […] Pour moi, c’est de la sémantique [...]. Ça nous enlève la chance de travailler sur le racisme.

Ah bon, le fait de considérer le racisme comme un phénomène complexe agissant à différents niveaux (conscient, inconscient, institutionnel) nous empêcherait de le combattre? Quel drôle d'argument. C'est comme dire qu'un épidémiologiste qui ose distinguer le virus, ses modes de transmission et ses foyers de contagion se privait lui-même de toute chance d'enrayer l'épidémie. Vivement le retour aux saignées et aux prières.

De son côté, Québec solidaire souhaite une enquête indépendante et publique sur le profilage racial et le racisme systémique au sein du SPVM, demande qui a été refusée bien évidemment. Si une telle enquête serait utile pour relancer le débat sur le racisme systémique, celle-ci a déjà eu lieu à diverses reprises.

Rappelons-nous qu'en 2018, une large mobilisation du milieu communautaire et du mouvement antiraciste s'est saisi du droit d'initiative pour forcer la tenue d'une consultation publique sur le racisme et les discriminations systémiques à Montréal. L'Office de consultation publique de Montréal a publié son rapport en juin 2020, avec plus de 38 recommandations dont certaines ont été appliquées depuis.

Par exemple, la recommandation #2 était de créer une fonction de Commissaire à la lutte au racisme et à la discrimination, poste qui a été occupé par Bochra Manaï de 2021 à 2025. Sa nomination avait fait scandale dans les milieux nationalistes et conservateurs à l'époque. Malheureusement, son bureau a été démantelé par la nouvelle administration de la mairesse Soraya Martinez en 2026. Un pas en avant, deux pas en arrière.

En ce qui concerne le profilage racial et les services de police, la recommandation #17 était de faire en sorte que la personne nommée à la direction du SPVM « soit conditionnelle à sa connaissance et à sa reconnaissance du problème de profilage racial et social ainsi qu’à sa maîtrise des compétences nécessaires pour mener un changement de culture organisationnelle ».

Ce vœu fut exaucé en décembre 2022 par la nomination de Fady Dadgher comme chef du SPVM, ce qui a été perçu comme un geste de bonne volonté de l'administration Plante. Dans le camp réactionnaire, on a plutôt interprété cela comme la confirmation que le « régime diversitaire » avait pris le contrôle de la police de Montréal. Mathieu Bock-Côté avait d'ailleurs écrit une chronique intitulée Saint-Fady Dagher qu'il voyait comme un adepte de l'idéologie woke.

Depuis ce temps, Fady Dagher contribue à faire bouger tranquillement la culture interne du SPVM, mais il a tout de même refusé d'appliquer la recommandation #18 qui demande d'interdire les interpellations policières sans motif (ou aléatoires), qui sont la pratique clé conduisant au profilage social et racial.

En juin 2023, un rapport issu de chercheurs indépendants a démontré que les interpellations policières sans motif visent toujours de façon disproportionnée les personnes noires, arabes et autochtones à Montréal, et que la culture interne du SPVM n'a pas changé ce phénomène sur le terrain.

Prenant acte du rapport, Fady Dagher a tout de même décidé de maintenir les interpellations policières dans leur forme actuelle, prônant ainsi le statu quo. Par ailleurs, le budget du SPVM est passé d'environ 665 millions $ en 2020 à 860 millions $ en 2026, ce qui représente une hausse significative d'environ 29 %. On est loin des revendications du mouvement Defund the police, et on refuse toujours d'appliquer plusieurs recommandations de rapports datant de 2020 et 2024. Un pas en avant, deux pas en arrière.

Une enquête sur l'entrisme réactionnaire?

À mes yeux, une enquête indépendante sur le racisme systématique au sein du SPVM serait utile pour réintroduire cet enjeu dans le débat public, mais elle serait un peu redondante. Il y a de bonnes chances qu'elle réitère les mêmes constats et recommandations qui ont été exprimés de 2007 à 2024, comme le rappelle Fabrice Vil dans sa chronique La surprise de M. Dagher. Il rappelle d'ailleurs qu'en 2024:

l’un des officiers de haut rang du SPVM, le commandant Patrice Vilcéus, a même affirmé que le racisme était un « cancer qui ronge le SPVM ». Comment se fait-il, alors, qu’un homme intelligent comme M. Dagher se dise étonné de gestes répréhensibles au sein de son équipe ?

Ce qu'il nous faut, c'est d'appliquer les nombreuses recommandations des derniers rapports qui ont été tablettés, et de pousser l'enquête beaucoup plus loin.

Par exemple, nous pourrions ouvrir une enquête sur l'influence des idées réactionnaires et d'extrême droite au sein du corps policier, provoquant parfois une radicalisation violente chez certains individus et équipes de travail. Pour revenir au cas du poste 39 à Montréal-Nord, avec la coupe de mèches de cheveux comme trophée et de multiples dénonciations à l'interne, on atteint le comble de la déshumanisation. On se demande même si ces policiers ne se disent pas eux aussi: « je me souviens d'un Québec blanc ».

Encore une fois, je ne dis pas que tous les policiers sont des fascistes en puissance ; mais il semble y avoir une influence des idées autoritaires, racistes et fascisantes sur une partie des forces de l'ordre. Quelle est l'ampleur exacte de ce phénomène? Je l'ignore, et c'est précisément ce qu'une enquête pourrait mesurer. Une étude empirique des opinions sociales et politiques au sein des forces policières pourrait vérifier s'il y a, oui ou non, une surreprésentation des idées réactionnaires ou de l'autoritarisme de droite dans ses rangs. Bref, évitons les généralisations du type ACAB (All cops are bastards), même si on devine que l'équipe des 16 policiers suspendus n'avait pas un grand souci de l'inclusion.

Une enquête sur les idées réactionnaires au sein du SPVM pourrait compléter d'autres études qui ont été menées sur la montée d'idées rétrogrades dans d'autres milieux. Pensons à l'enquête sur la misogynie, l'homophobie et la transphobie dans les écoles secondaires qui fut réalisée par le chercheur Francis Dupuis-Déri en partenariat avec la Fédération autonome de l'enseignement. Cette étude a permis d'approfondir l'ampleur d'un phénomène observé dans certaines écoles, soit la montée d'idées masculinistes, conservatrices et parfois même d'extrême droite, notamment chez les jeunes hommes du secondaire.

Si une proportion croissante d'adolescents sont maintenant séduits par des idées antiféministes, virilistes voire réactionnaires, pourquoi les services policiers seraient-ils immunisés contre ces tendances sociales et culturelles? Au-delà de la question des inégalités hommes/femmes ou du racisme, il y a bien une vague de fond au sein de la société qui rejette toujours plus les idées d'équité, d'inclusion et de diversité au profit de la restauration d'une identité majoritaire menacée.

Cette réflexion m'amène à formuler une hypothèse pouvant abreuver certaines enquêtes et un programme de recherche plus vaste: sommes-nous devant la présence d'un entrisme idéologique particulier, celui des idées réactionnaires, qui contaminerait différentes sphères de la société à différents degrés ?

La propagation des idées réactionnaires dans la dernière décennie ne représente pas un grand mystère. Il suffit de voir comment les médias sociaux, des comptes d'influenceurs masculinistes, des web-télés d'extrême droite, des podcasts financés par des milliardaires libertariens, ou encore certains chroniqueurs réactionnaires très visibles dans les grands médias traditionnels répandent leur discours et récits.

Mais le terme « entrisme » désigne quelque chose de plus précis qu'une diffusion large d'opinions dans l'espace public. Il s'agit d'une stratégie délibérée pour prendre le contrôle d'une organisation en la transformant de l'intérieur. Avant de nous lancer dans des spéculations, vaut mieux définir le concept pour mieux le circonscrire et étudier ses effets.

Variétés de l'entrisme

Prenons comme point de départ la définition usuelle de l'entrisme comme on peut la retrouver dans l'encyclopédie Wikipédia:

l'entrisme ou noyautage est une tactique politique qui consiste à faire entrer de manière concertée des membres d'une organisation militante dans une organisation rivale afin d'en infléchir les orientations ou d'en favoriser la désorganisation, la déstabilisation ou la destruction.

Cette tactique fut notamment théorisée par le révolutionnaire Léon Trotski, qui préconisait d'investir les grands partis de gauche en essayant de les influencer de l'intérieur, plutôt que de créer de petits partis communistes condamnés à rester à la marge. En d'autres termes, l'entrisme est une pratique d'infiltration d'un milieu ou d'une organisation pour atteindre certains objectifs idéologiques ou politiques.

Mais cette infiltration n'a toujours besoin d'être secrète ou sournoise. Trotski préconisait un entrisme « à drapeaux déployés ». Cela signifie que le groupe militant agit ouvertement, de façon assumée, en misant sur la transparence plutôt que le complot. On peut aussi désigner une forme d'entrisme clandestin, qui se fonde plutôt sur des méthodes plus discrètes et subtiles, afin d'influencer une organisation progressivement sans que ses membres s'en aperçoivent.

Autrement dit, l'entrisme prend des formes variées, et n'est pas l'apanage d'un seul groupe religieux ou politique. Il peut y avoir de l'entrisme communiste, conservateur, multiculturel, réactionnaire, islamiste ou écologiste dans une pluralité de milieux, opérant avec des stratégies et méthodes très différentes.

D'ailleurs, le récit dominant de la droite identitaire n'hésite pas à parler d'entrisme religieux, que ce soit en France ou au Québec, en ciblant les groupes « islamistes » dans les écoles (ou les prières de rue). Le discours sur l'islamisation des sociétés occidentales, ou encore le récit du Grand Remplacement, consistent à suggérer une tentative de transformer la société par des manœuvres plus ou moins cachées d'infiltration. Pensons à la « submersion migratoire » soi-disant planifiée par les élites libérales, ou à la viande halal qui se se répandrait à notre insu dans les épiceries, ou encore par aux tentatives d'infiltration du « frérisme » visant ultimement à imposer la charia.

Ce grand récit de l'entrisme religieux, woke et/ou islamo-gauchiste, amplement mobilisé par la droite nationaliste et l'extrême droite, affirme actuellement que les idées progressistes ou de gauche radicale auraient le contrôle sur plusieurs institutions clés de la société : les universités, les grands médias, les institutions culturelles, etc.

Même si le gouvernement de la CAQ s'est identifié au nationalisme conservateur depuis 2018, les réactionnaires croient dur comme fer que les wokes dominent le monde par leur emprise sur l'appareil idéologique d’État, pour reprendre la notion d'Althusser. Malgré leur infériorité numérique, les wokes imposeraient leur hégémonie culturelle par le biais des écoles, la famille, les syndicats, le sport, le cinéma, les médias de masse et même la restauration, en forgeant l'ossature d'un régime diversitaire ou d'un « totalitarisme sans le goulag ».

Même les grandes entreprises seraient colonisées par l'idéologie de l'EDI, menant à la formation d'un « capitalisme woke » où Monsieur patate serait annulé, où les pâtes carbonara seraient remplacées par des « pâtes inclusives », où la chaîne Master poulet en France imposerait un « grand remplacement gastronomique ».

Le détournement stratégique de l'entrisme

L'entrisme dans le monde gastronomique par le halal est déjà bien théorisé par le camp des identitaires islamophobes ; pourquoi ne pas parler de l'entrisme des lobbys pro-pesticides de l'industrie pétrochimique, que le gouvernement Carney souhaite favoriser en autorisant des pesticides dangereux pour la santé en 2026 ?

Pourquoi ne pas faire enquête sur l'entrisme de l'extrême droite ou des suprémacistes blancs au sein du SPVM, ou d'autres groupes policiers ailleurs au Québec? Cela inclut et déborde le cas du racisme systémique, qui est déjà largement documenté.

Pourquoi ne pas faire la lumière sur l'entrisme du groupe d'extrême droite Nouvelle Alliance au sein du Parti québécois, comme l'a révélé un reportage de 2024 ? Pourquoi ne pas faire enquête sur les liens entre l'actuel chef du PQ et ses connivences avec la droite populiste indépendantiste albertaine, ou encore ses relations avec Mathieu Bock-Côté qui est l'une des principales courroies de transmission des idées réactionnaires entre la France et le Québec ?

Bien sûr, la droite nationaliste pourra rétorquer la gauche radicale infiltre aussi différents milieux, comme les universités et certains médias. Mais le récit de l'entrisme permet de créer une certaine symétrie: la droite réactionnaire a depuis longtemps infiltré certains grands médias (dont l'Empire Québecor) et des partis au pouvoir comme CAQ, ou encore le PQ si celui-ci prend le pouvoir en 2026. La gauche le fait aussi.

L'objectif n'est pas d'écarter la question de l'entrisme comme simple rhétorique conspirationniste, mais de la mobiliser adéquatement, en faisant des enquêtes appropriés, appuyées sur des faits. Il s'agit de mettre en évidence que l'infiltration et l'entrisme sont des méthodes déjà mobilisées par différents groupes de la société, qu'ils soient liés aux intérêts capitalistes, aux groupes progressistes, ou think tanks réactionnaires, etc. Bref, il s'agit d'une stratégie métapolitique: récupérer un discours de la droite réactionnaire pour déplacer la fenêtre d'Overton vers les enjeux de la gauche.

Pour revenir à la question du SPVM, une enquête sur l'entrisme réactionnaire ne vise pas à discréditer la police en bloc, tout comme le scandale de l'école Bedford n'invalide pas d'emblée l'ensemble de la profession enseignante, ni la totalité de la communauté musulmane. Mais je pose ici une question : si on a facilement tendance à parler d'entrisme religieux, de frérisme ou d'islamisation de la société, serait-il possible que la droitisation des esprits touche aussi une partie de l'institution policière, notamment au sein d'équipes locales anti-wokes, racistes ou réactionnaires?

Je ne crois pas que les forces policières soient plus méchantes ou mal-intentionnées que le reste de la société. Mais je fais l'hypothèse que si la société penche de plus en plus vers la droite et l'extrême droite ces dernières années, il y a de bonnes chances que le corps policier ne sera pas le groupe spontanément acquis à la « culture woke » ou aux idées de la gauche radicale.

Je souhaite ainsi l'ouverture d'une enquête sur les idées réactionnaires au sein du corps policier, car il en va de la confiance envers un organe central de la sécurité publique qui est autorisé à exercer le monopole de la violence légitime de l'État. Y a-t-il un entrisme des idées d'extrême droite dans les forces policières ? Je pose la question, tout simplement.