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L'art de monétiser son angoisse

L'art de monétiser son angoisse
Polymarket, plateforme spécialisée en marchés prédictifs et paris en ligne.

Ma publication d'hier sur mes "prédictions" sombres pour 2026 ont généré beaucoup de réactions sur Facebook. Pour éviter tout malentendu, il s'agissait d'abord d'hypothèses, d'impressions, d'anticipations et de craintes liées aux bouleversements de l'ordre mondial sous l'impérialisme fascisant du gouvernement Trump.

Rien de scientifique donc, ce n'était pas une analyse rigoureuse, ni un traité de géopolitique. C'était plutôt le fruit de mon imagination, en fin de soirée, basé sur un sentiment d'angoisse, mais qui semble partagé par un grand nombre de personnes actuellement.

Pour canaliser cette angoisse de façon "productive", j'ai donc pris une résolution; monétiser mes spéculations pour gagner de l'argent.

Ça peut sembler farfelu, mais c'est maintenant possible de le faire via des plateformes de paris en ligne, où on peut miser sur tout et n'importe quoi. Même les guerres, les invasions et les conflits futurs, question de s'enrichir sur le malheur des autres.

Par exemple, j'ai formulé hier au moins 14 prédictions que je pourrais convertir en paris, en ajoutant des dates, et en misant une somme en argent ou en cryptomonnaie. Prenons les dollars canadiens pour faire simple.

1. Les États-Unis prennent contrôle du Groenland avant le 15 février 2026: 20$.
2. La Chine envahit Taïwan avant le 1er mars: 10$
3. La Russie reste en guerre contre l'Ukraine toute l'année 2026: 50$.
4. Les États-unis envoient des navires de guerre dans l’archipel arctique canadien avant le 1er avril 2026: 10$
5. Elon Musk redevient ami avec Trump et joue un nouveau rôle dans son administration avant le 1er juillet 2026: 30$
6. Mark Carney continue de se plier face aux menaces du géant américain dans la majorité de ses demandes en 2026: 50$
7. Les États-Unis envahissent Cuba d'ici septembre 2026: 10$
8. Au moins quatre soulèvements populaires initiés par la Gen-Z surgissent dans les pays du Sud global avant la fin de 2026: 20$
9. Israël reprend le contrôle de Gaza et prévoit créer "Trump Gaza": 20$
10. Les États-Unis interviennent militairement dans au moins un autre pays africain d'ici octobre 2026: 20$
11. La bulle de l'IA explose d'ici novembre 2026: 20$
12. Le régime théocratique de l'Iran se fait renverser avant décembre 2026: 20$
13. Les États-Unis envahissent le Canada d'ici mars 2027: 10$
14. Le début d'une Troisième Guerre mondiale d'une ampleur analogue ou supérieure à la deuxième avant juin 2027: 10$.

Mine de rien, ça fait 300$ en paris. En fonction du nombre de gens qui embarquent, même un seul pari gagné pourrait me rapporter beaucoup d'argent, et ce même si je perds mes 13 autres prédictions. Vous voyez l'opportunité?

Tant qu'à angoisser sur les guerres et la fin du monde, aussi bien faire de l'argent, monétiser des scénarios de politique-fiction, et prendre cet argent pour faire la fête, acheter des bitcoins, payer mon hypothèque, construire un bunker derrière ma maison, etc.

Pour les gens qui me suivent ou qui me connaissent, vous aurez aussitôt compris l'ironie. Cette attitude est celle du survivalisme libertarien ou des tech-bros qui voit l'opportunité dans un "capitalisme du désastre" qui représente de nouvelles sources d'enrichissement. Pour des esprits assez tordus, même la catastrophe devient payante.

Or, toute cette réflexion sur les paris morbides sur les guerres en cours n'est pas le fruit de mon imagination, mais d'une réalité sociale émergente, rendue possible par des moyens technologiques inédits. Les paris sur les guerres ne datent pas d'hier, mais l'arrivée de marchés prédictifs, des cryptomonnaies et de sites web permettant à n'importe quel utilisateur de parier sur des événements futurs, accélèrent cette tendance. Comme le note cet article de Wikipédia:

Un marché prédictif, ou marché de prédiction, est un type de marché où des participants (traders) échangent des contrats dont la valeur dépend de la réalisation d'un événement futur, comme le résultat d'une élection ou d'une compétition sportive. Ces marchés reposent sur la finance comportementale et sur des modèles statistiques, utilisés pour estimer la probabilité qu'un événement se produise. Ils fonctionnent comme des paris collectifs : chaque transaction reflète l'opinion d'un agent sur la probabilité d'un résultat, et l'ensemble des échanges est supposée produire une estimation globale de cette probabilité. Les marchés prédictifs sont supposés ainsi refléter (et donc mesurer) l'état de l'opinion publique sur différents sujets.

Dans cet article du Devoir du journaliste Stéphane Baillargeon que j'ai lu avec stupéfaction ce matin, j'ai réalisé, encore une fois, que la réalité rattrape la fiction. Je vous le partage en intégralité tellement il est fascinant, et qu'il recoupe deux de mes champs de recherche: le capitalisme algorithmique et la montée des autoritarismes d'extrême droite.

Des paris en ligne sur les guerres en cours

Par Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 7 janvier 2025. Source en ligne.

"Les sites en ligne comme Polymarket ou Kalshi permettent de parier de l’argent sur tout et n’importe quoi. Sur le choix du candidat démocrate aux prochaines élections présidentielles étasuniennes. Sur la plus haute température qu’il fera à Miami aujourd’hui. Sur l’œuvre qui remportera bientôt l’Oscar du meilleur film (One Battle After Another est favori).

On peut y parier sur tout, y compris sur les guerres et les interventions militaires en cours dans le monde. Les mises sur le moment du déclenchement d’une opération au Venezuela ont commencé avant même la capture et le rapt par les États-Unis du président Nicolás Maduro et de sa femme dans la nuit du 2 au 3 janvier. Les enjeux se portent maintenant sur la date du dévoilement de la photo de prisonnier (mugshot) captif à New York.

Polymarket, leader de ce marché, fondé en 2020, cumule déjà 11 millions de dollars de cagnotte en ce qui concerne la date de l’invasion du pays sud-américain, soit d’ici la fin janvier ou la fin mars. On peut aussi jouer sur un refus ou pas par le Congrès d’une occupation subséquente.

Une entrée du site Kalshi demande si les États-Unis vont s’emparer du Groenland, possibilité exprimée par le président Trump et ses conseillers. Une autre envisage que la grande île de l’Arctique devienne le prochain État de l’Union, avant Porto Rico… ou le Canada.

La tragédie en Ukraine, qui dure depuis plus de trois ans, surstimule l’imagination enténébrée des spéculateurs. Y aura-t-il un cessez-le-feu en 2026 ? Un autre pétrolier russe sera-t-il coulé en mer Noire ? Le président Poutine va-t-il mourir ? Avant quelle date une arme nucléaire sera-t-elle utilisée dans le conflit ?

Rien qu’en novembre 2025, Polymarket proposait une centaine d’enjeux du même ordre liée à la très meurtrière guerre entre les deux pays slaves.

Le Canada comme la France interdisent ce genre de paris permis aux États-Unis. L’utilisation de chaînes de blocs de la cryptomonnaie ou de connexions truquées peut permettre de s’affranchir des barrières étatiques.

« Mon hypothèse c’est que ce phénomène est à la confluence des cultures cryptos, des cultures numériques et des cultures nationales », commente Léo-Paul Barthélémy, doctorant contractuel en information et en communication de l’Université de Lorraine, en France.

Il termine une thèse sur la couverture par le journalisme citoyen et le journalisme numérique de la guerre en Ukraine. Ce travail oblige une veille constante de l’actualité sur le pays agressé qui lui a fait découvrir la spéculation morbide en ligne. Il a diffusé cette semaine une analyse du rebutant phénomène sur le site de vulgarisation des recherches universitaires The Conversation.


Éthique en stock

La question morale demeure inévitable : est-il convenable de parier sur une guerre meurtrière ? « Chacun mettra le curseur en fonction de sa vision des choses, enchaîne le doctorant. Pour moi, c’est clairement inacceptable. C’est quelque chose que je ne pourrais pas faire en sachant que je pourrais gagner de l’argent en misant sur la capture d’une ville qui entraîne des destructions, des blessés, des morts. »

La pratique amplifie à sa manière la médiatisation des rapports contemporains à la violence comme aux tragédies. Telegram et d’autres réseaux sociaux inondent les écrans du monde d’images de drones faisant exploser des chars ou des soldats. Elles sont consommées avec la même indifférence qui accompagne la spéculation de parieurs sur les batailles réelles.

M. Barthélémy ajoute l’importance des traditions collectives pour juger. « Je pense qu’en fonction de notre nationalité, on n’aura pas du tout la même vision sur ces sujets-là. Je sais qu’en France et en Europe en général, c’est quelque chose qui peut vraiment choquer alors qu’aux États-Unis [ou en Angleterre] ce genre de paris n’est pas remis en question. »

You bet ! En Angleterre, dès 1691, des mises se prenaient sur l’issue du siège de Limerick, en Irlande. La famille royale suscite aussi une infinité de variantes sur le marché prédictif concernant la couleur de la robe de la reine consort ou la durée d’un discours du roi.

Le dispositif de spéculation collective en ligne étend et raffine la pratique. Les participants achètent et vendent des « contrats » indexés sur la réalisation d’un événement futur défini de manière précise. « Le prix de ces contrats fluctue en fonction de l’offre et de la demande, résume l’article de M. Barthélémy. Plus un événement est jugé probable par les participants, plus le contrat associé est recherché et plus son prix augmente. »

Pour désigner un gagnant, il faut s’entendre sur les faits, sur la réponse à la question mise en jeu, ce qui ne semble pas toujours évident. La petite ville de Myrhorod, objet de spéculations il y a quelques semaines, a été déclarée prise et reprise.

Un cas plus léger concernait les vêtements du président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Le pari demandait s’il allait porter un costume pour une nouvelle rencontre à la Maison-Blanche après s’être fait ridiculiser pour son choix de vêtement militaire à la première visite du Bureau ovale. Il a fallu faire appel à un expert en mode pour trancher. Il a surtout jugé la question mal formulée.

La mécanique spéculative fait finalement s’interroger sur les liens entre les paris et les événements jugés ? Des soupçons de délits d’initié se pointent. Le cas de la prise (ou pas) par l’armée russe de la ville de Myrhorod il y a quelques semaines a montré que la diffusion puis le retrait d’informations empruntées à des cartes interactives de sites hyperspécialisés posent des enjeux de désinformation tout en compactant davantage le brouillard de la guerre."