Le Grand Démantèlement
Une amie m'a récemment posé une question simple, mais d'une importance stratégique centrale: comment décrire la situation dans laquelle nous vivons ? Si nous prenons un pas de recul et regardons vers les luttes du passé, il y a eu en 2011 le slogan « Nous sommes le 99% », popularisé par le mouvement Occupy Wall Street. On traça alors une frontière symbolique entre un « Nous » (le peuple, les gens) et le fameux « 1% », c'est-à-dire la minorité privilégiée qui s'enrichit au détriment de la majorité.
Le slogan n'était pas exact d'un point de vue théorique (la classe dominante ne correspond pas exactement au 1% le plus riche). Mais ce mot d'ordre avait une résonance réelle au niveau des imaginaires, tout en étant lié à des pratiques sociales comme l'occupation de places publiques, les assemblées populaires, la volonté de réinventer la démocratie au-delà du système représentatif. Ce terme catalysait la révolte suite à la crise financière mondiale de 2007-2008, tout en faisant écho aux soulèvements du Printemps Arabe. D'un point de vue communicationnel, ce slogan était clair, accessible et mobilisateur, tout en ayant une forte portée critique: il soulève l'indignation et appelle à l'action collective.
Cette mobilisation de l'automne 2011 fut d'ailleurs mon « baptême militant », c'est-à-dire le moment où j'ai pris conscience qu'il était plus utile et stimulant d'agir dans la rue que de lire Guy Debord seul dans son salon. Les gens qui me connaissent un peu savent que je ne rejette pas la théorie. Bien au contraire, j'adore les concepts, et j'ai trois diplômes universitaires en philosophie après tout. Mais il faut admettre que la théorie est plus riche et féconde lorsqu'elle entre en contact avec le réel, qu'elle alimente la pratique, et qu'elle se fait dépasser par les événements. Pour moi, l'expérience concrète du monde est première, et la théorie n'est qu'une image imparfaite du devenir.
Comme l'a souligné Karl Marx au XIXe siècle, la « réalisation de la philosophie » consiste à passer de l'interprétation conceptuelle du monde à sa transformation active par la praxis. La praxis n'est pas le rejet de la théorie par la pratique ; c'est plutôt l'unité dynamique de la théorie et de la pratique, qui consiste à dépasser la réalité sociale actuelle par l'expérimentation historique. La métapolitique, au fond, n'est que l'expression théorique de la praxis révolutionnaire.
Des slogans à réinventer
Revenons à nos moutons. Le slogan « Nous sommes le 99% » est-il encore d'actualité? Oui, sans aucun doute, bien qu'il faille réactualiser la critique de l'oligarchie et du 1% en fonction des inégalités socio-économiques de 2025 et des récents événements: crise du logement, explosion du coût de la vie, émissions de téléréalité faisant la promotion du mode de vie des ultra-riches (Vie$ de rêve), scandales de corruption (SAAQclic), oligarques de la Silicon Valley qui se prosternent devant Trump, etc. Les exemples ne manquent pas.
Le livre de Dahlia Namian La société de provocation, des films comme Triangle of Sadness ou Parasite contribuent d'ailleurs à cette critique culturelle de l'oligarchie. Mais la critique du 1% ne suffit pas. Il faut aller plus loin, avec un récit fédérateur. Durant la grève étudiante de 2012, la critique de la marchandisation de l'éducation et du néolibéralisme était sur toutes les lèvres. Durant les mobilisations de 2014 et 2015 contre les compressions budgétaires du gouvernement Couillard, la notion d'« austérité » s'est imposée dans l'espace public.
La gauche avait alors réussi à populariser ce terme en lui donnant une connotation péjorative, facilement accessible pour le commun des mortels, tout en ayant une portée critique large. Alors que les gouvernements néolibéraux cadraient le démantèlement des services publics en termes positifs de « rigueur budgétaire » ou de « responsabilité », le camp adverse pouvait rétorquer: « non, c'est de l'austérité, c'est-à-dire des mesures imposées, contestables, inefficaces, qui profitent d'abord aux plus riches ». Voilà un exemple de petite victoire symbolique.
En 2025, il faut reconnaître que la situation ne s'est guère améliorée, et même que l'état de notre monde s'est grandement détérioré. En plus des mesures néolibérales et de l'austérité qui continuent de sévir, nous avons maintenant affaire à un montée fulgurante de l'autoritarisme et du fascisme un peu partout sur la planète. Cette semaine, le président Trump a convoqué ses généraux pour « combattre l'ennemi de l'intérieur » en occupant militairement des villes comme Los Angeles, Washington D.C., Memphis et Portland. Il appelle à une « guerre de l’intérieur », non seulement contre les antifascistes, mais contre tout ce qui s'oppose de près ou de loin à son projet politique. « Nous devrions utiliser certaines de ces villes dangereuses comme terrain d’entraînement pour nos militaires », a-t-il affirmé dans un discours décousu mais terrifiant.
Dénoncer les dérives autoritaires de Trump en 2025 va de soi, sauf pour une poignée de chroniqueurs populistes qui prétendent qu'il s'agit là d'une exagération de wokes qui ne font que «crier au loup ». D'autres termes commencent à s'imposer dans l'espace médiatique, dont « oligarchie », « techno-fascisme », « No Kings »: c'est une excellente nouvelle. Mais au Québec, est-il possible de mobiliser des dizaines de milliers de personnes dans les rues pour s'opposer à l'autoritarisme de François Legault ou de Mark Carney? Bien que tous deux misent sur des politiques de droite très conservatrices, les accuser d'être des « fascistes » serait ici une exagération peu convaincante.
On peut certes dénoncer les mesures d'austérité ou les manœuvres du 1%. Mais face à un ennemi comme Trump qui souhaite encore annexer le Canada pour en faire un 51e État, les gens ont tendance à se réfugier dans un nationalisme canadian ou québécois. Le rejet du trumpisme et/ou du néolibéralisme se traduit paradoxalement par l'appui à des figures protectrices comme le technocrate libéral Carney (qui reproduit le pire du néolibéralisme mondialisé), ou le mononcle réactionnaire Legault (qui incarne une forme cheap et adoucie du trumpisme). Ces deux hommes politiques se représentent comme des remparts face à des menaces extérieures, tout en étant précisément l'incarnation du mal qu'ils prétendent combattre. Comme le dit le proverbe: « le loup est dans la bergerie ».
Le néolibéralisme est toujours parmi nous, et les mesures d'austérité sont de retour sous une forme encore plus brutale par les gouvernements de Legault et Carney. Pendant qu'on accélère la détérioration des services publics et qu'on cible les immigrants comme étant la cause de tous nos problèmes, on s'attaque aux droits des travailleurs et travailleuses (en affaiblissant les syndicats), on dérèglemente nos protections environnementales (via la loi C-5 ou d'autres réformes similaires), tout en injectant des milliards de dollars dans l'industrie militaire et des projets industriels destructeurs (comme Northvolt qui continue à déverser des contaminants dans la rivière Richelieu après son abandon).
Comment qualifier cette période qui se transforme de plus en « libéralisme autoritaire », en « austérité sur les stéroïdes », ou encore un monde où ce n'est plus le 1%, mais bien le 0,01% qui domine le monde ? Comment diffuser un récit émancipateur convaincant, alors que le camp réactionnaire martèle efficacement son récit dans l'espace médiatique depuis les années 2010, rendant inaudible les contre-discours de la gauche?
Déjouer le Grand Remplacement
Tout d'abord, la droite identitaire propose actuellement un « grand récit » très influent: le Grand Remplacement. Bien que cette théorie issue de l'extrême droite française ne soit pas toujours citée de façon explicite, elle imprègne plusieurs tendances du populisme conservateur et du nationalisme autoritaire qui font une obsession de la question démographique, de la survie de l'identité nationale et de la réduction drastique des seuils d'immigration, au Québec, aux États-Unis ou ailleurs. Selon Wikipédia:
Le grand remplacement est une théorie complotiste d'extrême droite introduite en 2010 par l'écrivain français Renaud Camus — fondée davantage sur des impressions que sur des données démographiques réelles, biaisée par une défiance de nature xénophobe et raciste — qui affirme qu'il existerait en France un processus de substitution de la population française et européenne par une population non européenne, originaire en premier lieu d'Afrique subsaharienne et du Maghreb. Ce processus conduirait à un changement de civilisation soutenu, voire organisé, par une élite politique, intellectuelle et médiatique qualifiée de « remplaciste », qui maintiendrait à ce sujet une conspiration du silence et serait motivée pour ce faire par idéologie ou par intérêt économique.
Le mythe du Grand Remplacement est à la fois partagé par des figures comme Marine Le Pen, Éric Zemmour ou Mathieu Bock-Côté, mais avec des degrés multiples d'adhésion et de nuances. Toutes les droites identitaires convergent autour de l'idée qu'il y a « trop d'immigrants », et que ce phénomène représente une « menace existentielle » pour l'identité nationale. Ce discours est simple et porteur, car il ramène une foule de problèmes sociaux vers une cause unique. Crise du logement? C'est la faute aux immigrants. Dégradation des services publics? C'est à cause du dépassement de notre « capacité d'accueil ». Montée de la criminalité et de l'homophobie chez les jeunes? C'est à cause des jeunes hommes issus de l'immigration. Recul du français? C'est à cause de la « noyade démographique ». Vous voyez le pattern?
Bien sûr, tout « grand récit » moindrement efficace doit reposer, du moins en partie, sur une part de vérité. Dans la dernière décennie, l'immigration a fortement augmenté au Canada et au Québec, notamment au niveau des travailleurs étrangers temporaires. Cet article de La Presse datant d'avril 2023 présenta déjà une hausse marquée de résidents non permanents au Québec depuis 2016, et une hausse encore plus forte dès 2022.

Il faut également noter la présence du groupe de pression Century Initiative qui milite en faveur d'une hausse radicale de l'immigration afin d'augmenter la population canadienne à 100 millions d'ici 2100. Ce lobby cofondé par Dominic Barton (directeur général de la firme McKinsey) et Mark Wiseman (haut cadre de BlackRock, la plus grande firme de gestion d'actifs au monde), est financé par les millieux d'affaires de Toronto et possédait des entrées privilégiées au sein du gouvernement de Justin Trudeau, tout en participant régulièrement au Forum économique mondial à Davos. Ave ce groupe d'élites proche du pouvoir, le récit du Grand Remplacement semble soudainement un peu moins saugrenu.
Néanmoins, plein d'autres facteurs expliquent aussi cette hausse de l'immigration. La baisse de natalité qui accentue la pénurie de main-d'oeuvre dans certains secteurs stratégiques (incluant l'agriculture et les soins de santé), le choc de la pandémie, les compressions budgétaires dans le domaine des études supérieures qui poussent les cégeps et universités à miser sur le recrutement d'étuédiant·e·s internationaux, les guerres, conflits armés et catastrophes naturelles qui accroissent le nombre de personnes réfugiées à l'échelle mondiale, tout cela doit être pris en compte.
Notons aussi que le gouvernement fédéral a maintenant fortement réduit les seuils d'immigration depuis 2024, et que les multiples crises sociales attribuées à l'immigration (crise du logement, hausse du coût de la vie) sont causées en majeure partie par des années de néolibéralisme. Or, le récit du Grand Remplacement évacue ces facteurs économiques et géopolitiques, en substituant un discours plus percutant et dramatique: « les élites ouvrent le robinet de l'immigration de masse pour nous remplacer et nous dominer ».
La fin des métarécits?
Voilà la force d'un « grand récit »: donner une explication globale du monde social, et proposer un guide pour l'action. Dans son livre La Condition postmoderne (1979), le philosophe Jean-François Lyotard définit le « métarécit » comme un récit totalisant donnant un sens global à l'histoire humaine. Cela permet de légitimer le savoir, les institutions et l'action collective. On peut donner l'exemple du récit de l'émancipation du sujet rationnel hérité des Lumières, où la science et le progrès devaient mener à la liberté et au bonheur généralisé. Il y a encore le récit téléologique développé chez Hegel puis repris par Marx, c'est-à-dire le récit où l'histoire serait orientée vers la réalisation de la raison, de la justice et/ou de la société sans classes. Il y a aussi des récits plus anciens, comme le récit chrétien de la rédemption, selon lequel l'histoire de l'humanité s'oriente vers le salut.
Lyotard considère que la condition postmoderne se caractérise par une perte de confiance envers les métarécits de la modernité. Les horreurs du XXe siècle (Auschwitz, Hiroshima, totalitarismes), provoquèrent un scepticisme vis-à-vis les promesses de libération et de rationalité, et donc un rejet des vérités universelles. En découle un certain relativisme, ou du moins une fragmentation culturelle en multiples récits locaux et partiels. C'est ce qu'on nomme communément la « fin des grands récits », qui décrit assez bien la période postmoderne allant des années 1970 jusqu'aux années 2010.
Mais ce diagnostic semble un peu trop tranché, comme si nous avions quitté définitivement l'ère des grandes idéologies. Si les particularismes sont aujourd'hui exacerbés par le phénomène de « postvérité » et les chambres d'écho propulsés par les plateformes du capitalisme algorithmique, nous assistons paradoxalement à un retour en force des métarécits: montée des fondamentalismes religieux, retour des récits ethno-nationalistes, regain de popularité du discours socialiste chez les jeunes, popularité croissante des tradwifes et des récits masculinistes prônant la restauration des valeurs traditionnelles. Nous assistons plutôt à la résurgence de vieux récits modernes et prémodernes, ainsi qu'à une guerre des métarécits dans l'espace public.
Dans le cas du Grand Remplacement, le métarécit est à la fois simple, clair et radical. En somme, l'immigration de masse, la tyrannie des minorités et la gauche woke détruisent la civilisation occidentale. En réponse, il faut fermer les frontières, annuler les mesures d'équité, diversité et inclusion (EDI), pourchasser les wokes, préserver le mode de vie de la majorité culturelle contre toute mesure venant des groupes féministes, antiracistes, queer, trans ou écologistes. Comment répliquer à ce métarécit de façon efficace?
Prenons le cas du débat sensible sur les seuils d'immigration. La gauche peut bien sûr argumenter en termes de dignité humaine, de justice ou de solidarité, mais cela reste des valeurs abstraites. La gauche peut aussi entrer dans un débat plus technique en termes de droit de l'immigration, plaider pour la nuance, ou proposer des cibles plus raisonnables, comme le fait régulièrement le député solidaire Guillaume Cliche-Rivard avec une excellente connaissance du dossier. Ces approches ont une certaine utilité, mais elles sont inefficaces pour renverser la vapeur face au grand récit de la droite identitaire.
Les valeurs et les chiffres ne font pas un récit; ce ne sont que des arguments lancés dans une arène où l'imaginaire collectif est déjà travaillé par la menace d'une submersion migratoire et d'un besoin intense de protection par un durcissement des frontières. Que faire dans ce cas?
Une partie de la gauche préfère abandonner la rhétorique positive pour une approche plus critique et combative: on dénonce allègrement la xénophobie de la CAQ et du PQ, on les traite de « fascistes » ou de « populistes ». Cela peut se faire par des formes plus subtiles, comme la critique de la « construction de l'Autre », ou de façon plus frontale en disant « vous êtes d'extrême droite ». Encore une fois, cela peut avoir une certaine utilité dans une stratégie plus large ; mais cette tactique est très limitée. Elle ne convainc pas au-delà des cercles de gens déjà convaincus, et elle alimente le récit victimaire de la droite qui serait constamment censurée par la « gauche radicale » et le « wokime totalitaire ».
Il faut donc être plus rusé. Nous avons besoin d'un métarécit à la fois percutant, simple et englobant. Quelle expression permettrait de bien nommer notre époque et ses défis, de nommer l'ennemi tout en proposant un récit populaire ? Une idée m'est venue spontanément en tête: le Grand Démantèlement.
L'hypothèse du Grand Démantèlement
Qu'entend-on par « Grand démantèlement »? Concrètement, c'est la destruction concertée des services publics, des institutions démocratiques, de la culture, des programmes sociaux et du « modèle québécois » par l'oligarchie au pouvoir. Qu'on parle de pressurisation du système de santé, de coupures massives en éducation, de l'explosion des prix de logements ou de la facture d'épicerie, tout ceci n'est pas un « hasard ». Aujourd'hui, même les campements des personnes en situation d'itinérance se font démanteler en toute impunité à Montréal, même si l'OCPM reconnaît que cela est inadmissible. Le Grand Démantèlement ne touche pas seulement les classes moyennes et populaires, mais encore les groupes les plus exclus de la société. Seule une catégorie semble s'en tirer très bien en bénéficiant de la situation: les ultra-riches.
Le mot « démanteler » signifie à la fois « mettre en pièces », « défaire », « détruire des fortifications » ou « abattre » quelque chose, morceau par morceau. Ce n'est donc pas un coup d'État soudain, ni un processus impersonnel et accidentel ; c'est une action orchestrée par certains acteurs qui ont comme objectifs de défaire un système social qui les désavantage pour le remplacer par un autre.
Cela peut sembler un brin « conspirationniste », comme s'il y avait un complot de grandes élites politiques et économiques visant à assouvir leur soif de domination. Effectivement, les théories du complot jouent aujourd'hui un rôle symbolique de métarécits, dans un contexte de crise des grandes idéologies. Cela explique aussi pourquoi le récit du Grand Démantèlement peut sonner « complotiste », en raison de son caractère général et totalisant. Néanmoins, pas besoin de virer capot, de parler des Illuminati, de l'attentat du 11 septembre 2001 ou des tentacules de la fondation Bill et Melinda Gates pour proposer une lecture globale des événements.
Le récit du Grand Démantèlement s'articule à la critique du capitalisme mondialisé et à l'histoire du néolibéralisme, en recoupant le rejet des mesures d'austérité et le besoin de protéger un modèle social sous attaque depuis les années 1980. Mais il va plus loin, et permet de mieux « mordre » sur l'actualité sociopolitique de 2025.
Il offre d'abord un contre-discours direct à la droite identitaire qui a imposé le mythe du « Grand Remplacement ». En parlant du Grand Démantèlement, on reprend la même logique de dramatisation, mais en retournant l'accusation: le problème n’est pas l’immigration ou la gauche, mais les élites économiques et politiques qui détruisent méthodiquement nos acquis collectifs. On oppose ainsi un récit de gauche au récit de l'extrême droite, en se plaçant sur le même terrain de l’imaginaire politique global, mais avec un diagnostic matérialiste qui s'attaque aux racines du problème.
Le Grand Démantèlement peut devenir un récit rassembleur et polyvalent, car il s'applique à plusieurs fronts: le démantèlement des services publics (éducation, santé), le démantèlement des droits sociaux (syndicats, droit des locataires), le démantèlement écologique (réglementations environnementales sacrifiées), et même le démantèlement démocratique (concentration du pouvoir, clauses dérogatoires, lois adoptées sous bâillon, affaiblissement de la participation).
Lorsqu'on dit que le Grand Démantèlement vise à détruire un « modèle social » ayant une grande valeur dans l'imaginaire collectif, cela exprime une forte portée symbolique et mémorielle. Le « modèle québécois » évoque à la fois la Révolution tranquille, l’État-providence, la solidarité sociale. Dire que nous vivons un « Grand Démantèlement », c’est affirmer que ces acquis sont intentionnellement détruits par certaines élites. Cela permet de mobiliser un sentiment de perte collective. On nous dépossède de quelque chose de précieux, tout en appelant à une défense de l'intérêt général et à la reconstruction de ce modèle.
Enfin, le terme « Grand Démantèlement » est un slogan simple, évocateur, plus facile à retenir que « capitalisme algorithmique » ou « techno-féodalisme ». Ici, on n'accuse pas un système économique ou une idéologie, mais un projet concerté, un plan élaboré dans les coulisses du pouvoir. Aux États-Unis, ce plan porte un nom précis: Project 2025, qui est un document de 900 pages disponible en ligne. Au Québec, on n'a pas encore de document aussi détaillé élaboré par un think tank ultraconservateur ; mais diverses réformes majeurs depuis 1996 par le PQ, le PLQ et la CAQ ont progressivement détruit le modèle québécois qui faisait pourtant la grande fierté de la nation québécoise.
Le métarécit du « Grand Démantèlement » est donc moins une réponse toute faite qu'une invitation à mener une large enquête sur les décisions, les politiques publiques, les réformes, les privatisations, les documents de think tanks de droite, les groupes de lobbyisme et autres gestes qui ont contribué à la destruction progressive de nos services publics, de nos institutions et de notre démocratie. C'est un appel général à « faire vos recherches », non pas pour trouver qui a fabriqué le vaccin contre telle maladie, mais quel est le réseau d'acteurs qui ont démantelé le système d'éducation dans les dernières décennies par exemple.
On offre ainsi un miroir rhétorique au métarécit du « Grand Remplacement », mais en proposant une trajectoire opposée. Alors que la droite identitaire fabrique la peur de l’Autre, la gauche peut créer une peur de la « dépossession sociale », orientée vers les véritables responsables : l’oligarchie politico-économique. Mais sans se limiter à la peur, ce récit interpelle les affects d'espoir, de courage, de lutte contre l'injustice, de solidarité, de même qu'un attachement envers les institutions qui assurent une certaine équité et protection sociale. C'est un appel à protéger ce qui nous est cher, à défendre un projet de société qui demeure encore inachevé, et donc à réinventer.
Un grand récit à construire
Pour qu'un métarécit fonctionne bien, il ne suffit pas d'avoir un slogan sexy attisant les passions. Il faut aussi qu'il soit ancré dans un diagnostic concret de l'époque, avec une certaine une portée explicative. Bref, il importe qu'un récit soit appuyé en partie sur des faits, des données, des enquêtes journalistiques, des rapports ou des travaux en sciences sociales.
Des livres et recherches fouillées ont déjà commencé à emprunter cette voie dans la dernière décennie. Prenons l'exemple des deux livres Dépossession rédigés par un collectif de chercheur·se·s de l'Institut de recherche et d'information socio-économique (IRIS) en 2015 et 2019. Le premier tome porte sur l'histoire économique des dépossessions liées à l'agriculture, la forêt, les mines, l'énergie et l'eau, alors que le deuxième tome aborde les transformations du modèle québécois au niveau de la santé et des services sociaux, le système d'éducation, la fiscalité et le régime des retraites. Chacune de ses thématiques représente un angle d'analyse pour éclairer comment le Grand Démantèlement s'est opéré dans les dernières décennies au Québec, et comment y faire face aujourd'hui.
Mais des travaux universitaires ne suffisent pas à créer un métarécit. Il faut encore une capacité à situer ces métamorphose dans un discours accessible et populaire qui articule le passé, le présent et l'avenir. Voici un exemple de récit sous forme de mini-manifeste:
Depuis plus d’une décennie, nous assistons à une offensive orchestrée contre ce qui fait la richesse de notre société : nos droits sociaux, nos services publics, nos institutions démocratiques et nos biens communs. Ce n’est pas une série de décisions isolées, ni une fatalité : c’est un projet politique mené par les élites économiques et politiques. Ce projet porte un nom : le Grand Démantèlement.
Le Grand Démantèlement, c’est la destruction planifiée du modèle québécois, c'est-à-dire du compromis social issu de la Révolution tranquille et des luttes populaires du XXe siècle. Là où la droite identitaire brandit la peur d’un « Grand Remplacement », nous mettons en lumière la véritable menace : le démantèlement des services publics par les compressions budgétaires, les privatisations et l’endettement organisé; le démantèlement des droits sociaux par la précarisation du travail, l’affaiblissement des syndicats et l’érosion des programmes sociaux; le démantèlement écologique par l’affaiblissement des normes environnementales et l’ouverture du territoire aux intérêts privés; le démantèlement démocratique par la concentration du pouvoir entre les mains d’une oligarchie financière et politique, souvent masquée derrière un vernis technocratique.
Aujourd’hui, ce ne sont pas des forces obscures ou des ennemis venus de l’extérieur qui menacent notre avenir collectif. Ce sont des gouvernements et des élites bien identifiées, qui se présentent comme des gestionnaires responsables et pragmatiques. À Québec, François Legault et la CAQ misent sur le repli et le nationalisme identitaire, pendant qu’ils sabrent dans les services publics et sacrifient les écosystèmes. À Ottawa, Mark Carney et les élites financières préparent un retour en force de l’orthodoxie budgétaire et du contrôle technocratique, au profit des banques et des grandes corporations. Ce sont eux qui démantèlent nos institutions. Ils parlant d’«efficacité», de «rigueur», de «fierté» ou de «compétitivité», pendant qu’ils détruisent nos solidarités et notre avenir collectif.
Face au discours toxique du « Grand Remplacement », qui cherche à désigner l’Autre comme bouc émissaire, le récit du « Grand Démantèlement » permet de rejoindre un public large et de mobiliser les gens pour retrouver un pouvoir d'agir. Ce récit déplace le regard : le problème n’est pas l’immigrant ou la gauche, mais l’oligarchie qui démantèle nos acquis. Ce récit fédère : les syndicats, les mouvements écologistes, les organismes communautaires et les défenseurs de la démocratie trouvent un langage commun pour nommer la même réalité. Ce récit mobilise : il fait appel non seulement à la raison, mais aussi à l’affect, à la peur légitime de perdre ce que nous avons bâti ensemble, à la colère devant l’injustice, à l'espoir d'un monde meilleur qui déjà des racines historiques ici.
Dire non au Grand Démantèlement, c'est dire non à la dépossession organisée par l'oligarchie, c'est refuser de se laisser manger la laine sur le dos.
Nommer le Grand Démantèlement, c’est la première étape. La seconde, c’est de lui opposer ensemble une Grande Reconstruction. Devrait-on parler d'un Grand Réveil (trop woke?), d'un Grand Relèvement (bizarre?), d'un Grand Sursaut (trop poétique?), ou trouver une autre expression? Cela reste à explorer. Quoiqu'il en soit, il nous faut aujourd'hui: reconstruire nos services publics par un financement stable, équitable et universel, basé sur une taxation des ultra-riches qui ne payent pas d'impôts ; reconstruire nos droits sociaux par la réduction de la précarité, la lutte contre les discriminations et le renforcement des protections sociales; reconstruire nos écosystèmes par une transition juste favorisant l'économie locale et la revitalisation des régions ; reconstruire la démocratie par des institutions ouvertes, participatives, où les citoyennes et citoyens reprennent le pouvoir sur leur vie.
L’histoire du Québec est jalonnée de moments où le peuple et les communautés locales ont su se lever contre les oligarchies : la Révolution tranquille, les Opérations Dignité, la marche Du pain et des roses, le Printemps érable, les mobilisations Touche pas à mes régions!, les marches de 2019 pour la justice climatique. Notre histoire est traversée de luttes et de résistances, et à chaque fois c'est l'action collective qui a bâti le modèle social que nous chérissons tant.
Le Grand Démantèlement peut donc devenir l’occasion d’un nouveau moment fondateur de résistance et de réinvention collective. Nous traversons aujourd'hui une époque charnière, à la fois inquiétante et pleine de potentialités. Si nous ne faisons rien, le Grand Démantèlement réduira nos institutions en peau de chagrin, laissant nos communautés laissées à elles-mêmes pendant que les ultra-riches continueront de vivre dans leur oasis sécurisé. Mais si nous unissons nos forces, si nous nommons clairement l'ennemi et les mécanismes du pouvoir, nous pourrons transformer la peur en action, et l’indignation en mouvement.
Face au Grand Démantèlement, il y a toujours une autre voie : celle d'un Grand Sursaut, de la solidarité radicale, d'un modèle social à reconstruire, d'une démocratie vivante qui est déjà parmi nous, mais à élargir.
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