Méditations sur la loyauté
Chaque controverse liée à la "question identitaire" soulève les passions, mais certaines sont plus révélatrices que d'autres. Suite à la démission fracassante du député libéral Steven Guilbeault, qui dénonça les mesures anti-écologiques du gouvernement Carney, Marc Miller fut nommé ministre de l'Identité et la Culture canadiennes. Ce genre de remaniement ministériel, qui passe souvent inaperçu, suscita pourtant une forte polémique. Miller affirma être "tanné du débat sur le déclin du français", un débat qu'il juge "identitaire et électoraliste", un "catéchisme que veulent certains partis politiques pour dire que le français est en recul total." Le premier ministre François Legault répliqua aussitôt:
Quelle honte ! Mark Miller, c’est une honte pour tous les Québécois ! Je ne sais pas comment il va faire pour se présenter dans une activité culturelle au Québec après avoir dit des conneries comme ça.
Jusqu'ici, tout va bien; nous sommes habitués aux sempiternelles querelles entre Québec et Ottawa, surtout lorsqu'il est question du français ou d'autres éléments clés de l'identité québécoise. Cela dit, le chef du Parti québécois en a rajouté une couche le 4 décembre en s'attaquant directement au milieu culturel québécois qui ont salué la nomination du nouveau ministre Miller. Sur X, Paul Saint-Pierre Plamondon écrit: «La vacuité intellectuelle et l’aplaventrisme d’une partie substantielle du milieu culturel québécois sont franchement gênants, j’ai honte." En conférence de presse, il affirma:
Marc Miller, c’est la personne qui nie le déclin du français. Ces personnes-là sont censées représenter le milieu culturel québécois en français. Leurs propos manquent de loyauté envers le milieu culturel francophone parce que le régime fédéral travaille explicitement à les affaiblir.
La politesse comme acte de langage
Il faut ici distinguer deux choses: le problème identifié par PSPP qui critique la déclaration de Miller et certaines pratiques du régime fédéral en matière de politiques culturelles, puis le fait de tirer à boulets rouges sur "une partie substantielle" du milieu culturel québécois qui aurait manqué de loyauté ou ferait de l'aplaventrisme. Sur ce deuxième point, c'est une pratique courante, prévisible et même banale de saluer la nomination d'un nouveau ministre ou l'élection d'une personne, surtout lorsqu'un occupe un poste de direction au sein d'une institution qui sera appelé à collaborer avec ladite personne.
Cela ne signifie pas qu'on soutient activement cette personne ou qu'on adhère à ses idées. C'est plutôt un acte de langage, un geste protocolaire et diplomatique, qui constitue une forme de politesse sur le plan professionnel et institutionnel. Selon le philosophe John Austin, la fonction illocutoire du langage consiste non pas à décrire un état de fait, mais à réaliser une action en interpellant l'interlocuteur. Par exemple, si je dis durant un souper "est-ce qu'il y a du ketchup sur la table?", et que mon ami me répond : "oui, il y a du ketchup sur la table", il n'a pas compris ma question d'un point de vue pratique. Je ne demandais pas qu'on me confirme qu'il y a du ketchup, mais qu'on me donne le ketchup pour que je puisse en mettre sur mon pâté chinois.
Dire "je salue la nomination de X", lorsqu'on est un député ou la présidente d'une organisation du milieu culturel, consiste à signaler qu'on souhaite collaborer ou entretenir des relations cordiales avec cette personne, qu'on considère comme un interlocuteur légitime dans un contexte institutionnel donné. Ce n'est pas un signe d'aplaventrisme, à moins que l'on considère la personne nommée comme un ennemi ou un adversaire qu'il faut dénoncer à tout prix dans la foulée même de sa nomination. Dire "je félicite l'élection de telle personne" ne veut pas dire "j'aime cette personne" ou "je me prosterne devant vous", mais "on devra travailler et/ou négocier ensemble".
Or, PSPP a eu une réaction très différente lorsque le président Donald Trump fut élu en novembre 2024, car il avait fait preuve d'une grande "politesse diplomatique" à l'époque. On a ici un cas typique de "deux poids deux mesures".

On voit là un geste cordial d'un député qui souhaite entretenir des liens diplomatiques avec l'administration Trump. Soit, mais faut-il y voir là un signe d'aplaventrisme? Certains y verront une proximité idéologique, surtout lorsque PSPP a affirmé en 2025 qu'on "avait été de mauvais voisins", et que Trump avait raison sur la question du fentanyl et des frontières qui sont devenues une passoire. Le virage de droite populiste du PQ sous son leadership laisse présager un tel rapprochement.
Mais supposons que PSPP ne veut pas se rapprocher de Trump, et qu'il souhaite tout simplement rester cordial avec notre voisin du Sud en respectant l'étiquette du "bon politicien" qui salue l'élection d'un adversaire. Si PSPP avait publié un message comme "Trump est un dangereux fasciste, les États-Unis vont basculer dans l'autoritarisme, j'ai honte pour le peuple américain", on y aurait vu un geste déplacé de la part d'un élu de l'Assemblée nationale du Québec. Un militant de gauche pourrait publier une telle chose sur les médias sociaux, mais les normes du champ partisan et du "système médiatico-parlementaire" imposent une certaine retenue, dont la transgression risque de provoquer de fortes réactions ou des gestes de désapprobation morale.
Or, pourquoi PSPP salue-t-il la victoire de Trump d'un côté, mais déchire sa chemise lorsque Miller est nommé ministre dans le gouvernement Carney, tout en attaquant le milieu culturel du même coup? Certes, PSPP prétend dire la vérité et se tenir droit face aux problèmes réels du gouvernement fédéral, avec une éthique de conviction et une posture d'intégrité sans faille. Suite à sa déclaration-choc, il a amené certaines nuances mais sans s'excuser, préférant plutôt d'adopter la ligne politique qui persiste et signe malgré les critiques.
Je me tiens debout, même quand il vente. C’est pour ça, entre autres, qu’on a un appui, au dernier sondage, de 39 % de la population. […] Est-ce que je vais me dénaturer parce qu’on me met de la pression ou est-ce que je vais changer parce que je suis à un an des élections ? Pas du tout.
C'est tout à son honneur, mais ce qui est étrange ici, c'est qu'il se tient debout contre le gouvernement Carney, Marc Miller, le "régime diversitaire" et "une part substantielle du milieu culturel québécois", tout en privilégiant "une collaboration étroite et primordiale" avec les États-Unis sous l'administration Trump. En réalité, PSPP incarne une "posture indépendantiste de droite populiste assumée", sans oser une seule critique sérieuse de l'administration Trump, de l'extrême droite ou des dérives autoritaires en cours. Il tape régulièrement sur la gauche, mais sans taper avec la même intensité sur les acteurs plus à droite que lui.
Si PSPP avait pris l'habitude de dénoncer systématiquement la "gauche radicale" et la "droite radicale" de façon symétrique, alors on pourrait y déceler un minimum de cohérence. Mais il dénonce presque toujours la gauche radicale, les libéraux et les wokes, tout en invitant des figures fédéralistes de droite radicale comme Éric Duhaime et Maxime Bernier dans le camp du OUI.
Bref, on constate aisément un alignement politique, idéologique et stratégique du PQ envers la droite radicale, dont la critique est inexistante ou adoucie, tout en misant sur une intransigeance envers le camp progressiste. Le chef du PQ s'aligne sur cette vague de droite populiste radicale, comme un couteau chaud dans du beurre. Il épouse une posture combative qui "ose dire la vérité" lorsqu'il est question de langue française, d'immigration ou d'identité nationale menacée. Très bien. Mais lorsque des élus conservateurs, libertariens, nationalistes et/ou populistes sont élus, il reprend les codes de la politesse et du "bon politicien" qui joue selon les règles du jeu.
PSPP se tient debout quand il vente, mais uniquement quand le vent vient des libéraux, du centre ou de la gauche. Quand le vent vient de la droite ou de l'extrême droite, il se laisse porter par le vent.
Langue française et sentiment d'abandon
Outre cette gaffe politique à l'endroit du milieu culturel québécois (qui laissera quelques cicatrices), le propos de PSPP n'était pas dénué d'intérêt ou de vérité. Il nomme des enjeux réels liés au recul de la langue française, le rôle du gouvernement fédéral dans l'inféodation culturelle, la dépendance financière qui façonne le discours de certains organisations culturelles, etc.
Je reprends ici les propos de Carl Boileau, un blogueur et indépendantiste proche du PQ qui me lit, me cite et commente occasionnellement mes publications. Je lui accorde un point: il faut effectivement faire la critique du régime fédéral, notamment en matière de politiques culturelles et linguistiques. Néanmoins, est-ce que viser le milieu culturel québécois en matière de "loyauté" était la bonne tactique pour atteindre cet objectif? Je crois que PSPP a visé la mauvaise cible.
Il est vrai que le régime fédéral contribue depuis belle lurette à l'affaiblissement du français sur son territoire. Cela est vrai au Québec, mais surtout dans les autres provinces canadiennes, où les communautés francophones en situation minoritaire vivent une assimilation accélérée.
Travaillant depuis 2016 dans une université bilingue à Ottawa, où je me retrouve souvent en contact avec les communautés franco-ontariennes, je réalise à quel point le déclin du français n'est pas une abstraction ou une simple vue de l'esprit pour ces communautés francophones hors Québec. J'ai aussi pris conscience à quel point le Québec a abandonné le combat pour la défense du français hors de ses frontières, se concentrant plutôt sur son nombril.
Déjà à l'époque, René Lévesque employait le terme "dead ducks" pour qualifier les francophones hors Québec. Cette expression est malheureuse, car elle se contentait de décrire la mort annoncée du français en contexte minoritaire, coupant ainsi de potentiels liens de solidarité pour protéger la francophonie et la "nation canadienne-française" qui existent toujours dans de nombreuses provinces canadiennes. Ce sentiment d'abandon existe toujours et laisse des traces. On pourrait même parler des "deux solitudes" dans la francophonie canadienne: les francophones du Québec (vivant un lent déclin, freiné en raison de plusieurs lois sur son territoire), puis les francophones hors Québec, qui sont abandonnés par le régime fédéral et le Québec qui se fichent de leur situation.
Ceci étant dit, le constat factuel sur le régime fédéral qui affaiblit le français se mêle à une accusation de "manque de loyauté" du milieu culturel québécois, qui est révélatrice d'une stratégie communicationnelle de PSPP qui mobilise à outrance ce registre moral dans ces prises de parole dans les derniers mois. La dualité loyauté/trahison n'est pas anecdotique, mais une caractéristique centrale du discours de la droite identitaire qui l'utilise de façon délibérée dans plusieurs prises de position. C'est pourquoi j'ai mentionné cette idée dans ma dernière publication Facebook:
La première vertu du nationalisme conservateur et de la droite identitaire, c'est la loyauté, la loyauté absolue. Toute critique est interprétée comme un geste violent et extrémiste, comme un signe de wokisme, de traîtrise, de vacuité. Manquer de loyauté envers le Québec, cela signifierait donc être ingrat, calomnieux, infidèle, malhonnête intellectuellement, perfide, injurieux, attaquer la nation, renier son identité, faire de l'aplaventrisme, ou encore lancer un "petit crachat". Ainsi se déploie le lexique moral de la droite identitaire depuis quelque temps.
Que signifie la loyauté?
Entendons-nous bien ici: je ne suis pas contre la loyauté, qui est à mes yeux une caractéristique centrale de la cohésion sociale, un facteur d'intégration, un marqueur de confiance, un sentiment d'appartenance. Sans loyauté, peu de sociétés ou de communautés humaines pourraient tenir debout et surmonter leurs conflits internes. Selon le dictionnaire Antidote, la loyauté serait synonyme de fidélité, dévouement, constance, attachement, allégeance, foi, confiance, honnêteté, droiture, intégrité, vertu, franchise, sincérité, etc.
En d'autres termes, la loyauté consiste à rester fidèle ou à demeurer digne de confiance vis-à-vis un groupe d'appartenance qui nous est cher, que ce soit la famille, une gang d'ami·e·s, un milieu de travail, une religion, une nation, etc. Il s'agit donc à la fois d'une disposition morale (ce qu'on appelle une vertu, une attitude, une propension à agir), et d'une construction sociale reposant sur la socialisation, des normes et des traditions. On ne naît pas loyal, on le devient.
Je donnerais ici l'exemple de ma fille Aïna qui a deux ans et demi, et qui est en pleine phase d'apprentissage de la loyauté. En tant que parent ayant une sensibilité progressiste, je suis en constante réflexion sur le niveau de "liberté" que je dois accorder à ma fille, mais aussi sur le niveau d'encadrement que je dois lui imposer pour qu'elle développe pleinement son autonomie. Un laissez-faire complet ne l'aiderait pas (elle vit dans une "dictature du présent" qui l'amène à faire de mauvais choix), mais lui imposer un cadre trop rigide peut aussi freiner ses dispositions à l'autonomie.
Ma fille dépend fortement de ses deux parents d'un point de vue pratique et existentiel, et elle éprouve un fort besoin de sécurité émotionnelle (elle a besoin d'un cadre familier et prévisible). Mais elle démontre aussi un fort besoin d'autonomie et d'affirmation de soi (la fameuse "phase du non"). Elle veut être à la fois libre, mais protégée par des personnes dignes de confiance. Tel est le dilemme de la liberté humaine: prendre des risques et développer sa personnalité unique, mais éviter de sombrer dans l'insécurité, l'incertitude et la perte de repères. La philosophe Simone Weil parle du besoin existentiel de l'enracinement, indispensable à l'épanouissement humain.
Autrement dit, la loyauté n'est jamais affaire de soumission totale à l'autorité, et la liberté n'est pas synonyme de rejet de toute norme sociale. L'apprentissage de la loyauté est une négociation permanente entre le besoin d'appartenance et l'autonomie, l'enracinement et la liberté individuelle. On peut être loyal vis-à-vis un groupe et infidèle par rapport à d'autres, être fidèle à notre famille dans l'enfance et prendre ses distances par la suite, ou même faire le chemin inverse: retrouver une loyauté perdue après une phase d'éloignement. La loyauté n'est pas un phénomène fixe ou linéaire: c'est un processus complexe et dynamique, qui peut connaître des hauts et des bas.
Du déficit à l'excès de loyauté
Pour connaître une vertu, il est utile d'examiner son contraire: le vice. Dans le cas de la loyauté, les antonymes de ce terme réfèrent à la déloyauté, la trahison, la duplicité, l'hypocrisie, la perfidie, la traîtrise, l'infidélité, etc. Bref, il s'agit d'un défaut de loyauté, d'un bris de confiance, d'une incapacité à tenir parole, le fait de manquer de dévouement, d'attachement à un groupe, bref incarner un manque d'intégrité, d'honnêteté et de vertu. D'où le registre moral évoqué précédemment envers les personnes qui manquent de loyauté envers le français ou la nation québécoise.
Cela dit, rappelons aussi un point essentiel de l'éthique des vertus. Les qualités morales se mesurent d'abord par un "juste milieu" entre deux extrêmes: l'excès et le défaut. Dans le registre moral de la droite identitaire, le vice se trouverait exclusivement dans un défaut ou une absence de loyauté: les personnes qui ne se retrouvent pas dans l'identité québécoise ou rejettent celle-ci. En gros, ce seraient les "traîtres", les ennemis, les "wokes" et compagnie.
Néanmoins, le vice se trouve aussi dans l'autre extrême: l'excès de loyauté. Et c'est là que le bât blesse pour la droite nationaliste: la loyauté absolue. Si la loyauté constitue la plupart du temps une vertu morale utile pour la vie en société, elle devient un vice lorsqu'elle est érigée en norme inquestionnable, en principe rigide, en critère exclusif d'appartenance, en injonction à se conformer à l'interprétation dominante de la morale établie. Si la loyauté s'avère une qualité essentielle aux interactions humaines, le "loyalisme" constitue un frein, une idéologie, une façon d'imposer un mode de vie unique (ex: Au Québec, c'est comme ça qu'on vit).
C'est alors que la norme de la loyauté se retourne contre elle-même: d'un facteur d'enracinement et de cohésion sociale, elle devient une cadre rigide qui freine l'autonomie individuelle et l'intégration de nouvelles personnes au sein d'un "Nous". Elle vise à préserver un peuple et une identité nationale menacée, certes avec de bonnes intentions. Mais au lieu de créer une loyauté démocratique élargie, elle crée une loyauté exacerbée sur une identité fantasmée. Cette "loyauté rigide" rejette d'emblée toute critique de la société d'appartenance, celle-ci étant perçue automatiquement comme une attaque et une traîtrise, bref un déficit de loyauté.
Le vice lié à l'excès de loyauté se traduit par l'allégeance exclusive à un seul pôle d'appartenance, par exemple lorsqu'une identité religieuse, culturelle ou nationale est érigée en valeur absolue. Le besoin fondamental d'enracinement, qui est à la fois universel et extrêmement varié selon les époques et les sociétés humaines, est alors monopolisé par une injonction à une loyauté unique et suprême. Le besoin d'enracinement se voit alors instrumentalisé et monopolisé par un parti, une identité hégémonique ou l'appareil d'État. Simone Weil, qui était à la fois une catholique, une socialiste, une mystique et une femme ayant démissionné du monde académique pour travailler en usine pour se rapprocher de la classe ouvrière, a bien identifié le piège du nationalisme identitaire. Dans son chef d’œuvre L'Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain (1949), elle écrivit comment plusieurs formes d'attachements ont progressivement été effacés au profit d'une monopolisation de l'enracinement par l'État-nation au cours de la modernité capitaliste.
Une autre espèce de déracinement encore doit être étudiée pour une connaissance sommaire de notre principale maladie. C’est le déracinement qu’on pourrait nommer géographique, c’est-à-dire par rapport aux collectivités qui correspondent à des territoires. Le sens même de ces collectivités a presque disparu, excepté pour une seule, la nation. Mais il y en a, il y en a eu beaucoup d’autres. Certaines plus petites, toutes petites parfois : ville ou ensemble de villages, province, région ; certaines englobant plusieurs nations ; certaines englobant plusieurs morceaux de nations. La nation seule s’est substituée à tout cela. La nation, c’est-à-dire l’État ; car on ne peut pas trouver d’autre définition au mot nation que l’ensemble des territoires reconnaissant l’autorité d’un même État. On peut dire qu’à notre époque l’argent et l’État avaient remplacé tous les autres attachements. […] La nation est un fait récent. Au Moyen Âge la fidélité allait au seigneur, ou à la cité, ou aux deux, et par-delà à des milieux territoriaux qui n’étaient pas très distincts. Le sentiment que nous nommons patriotisme existait bien, à un degré parfois très intense ; c’est l’objet qui n’en était pas territorialement défini. Le sentiment couvrait selon les circonstances des surfaces de terres variables.
Cette monopolisation de l'enracinement par l'État et la loyauté absolue envers la nation constituent deux pôles d'un même problème. C'est dans ce contexte que l'excès de loyauté devient problématique et toxique d'un point de vue démocratique. Selon la droite réactionnaire, l'idée dominante de la nation devrait être défendue coûte que coûte, car elle serait sous menace de déclin, de disparition, voire de "submersion migratoire" ou de "Grand remplacement". La droite identitaire repose sur cette exacerbation de la loyauté nationale, devant à tout prix lutter contre ses critiques qui seraient automatiquement associées à des menaces à l'intégrité nationale. Comment sortir de cette guerre culturelle en mobilisant autrement la notion de loyauté?
Personnalité autoritaire et conformisme
La loyauté est une vertu humaine malléable qui peut être mobilisée dans plusieurs contextes. Elle n'est pas de gauche ou de droite en soi, mais elle peut être instrumentalisée par certains courants qui s'en réclament davantage. Selon le psychologue canadien Bob Altemeyer qui a étudié la personnalité autoritaire ces quarante dernières années, il définit l'autoritarisme de droite selon trois critères:
1) Soumission autoritaire – un degré élevé de soumission aux autorités perçues comme établies et légitimes dans la société où l’on vit;
2) Agressivité autoritaire – une agressivité générale, dirigée contre diverses personnes, qui est perçue comme étant sanctionnée par les autorités établies ; et
3) Conventionnalisme – un degré élevé d’adhésion aux conventions sociales qui sont perçues comme étant approuvées par la société et ses autorités établies.
Dans les trois cas, la vertu de loyauté est en jeu. On doit d'abord prêter fidélité envers un leader, un parti politique et/ou un gouvernement perçu comme défendant nos valeurs. La loyauté devient en quelque sorte une soumission volontaire à une autorité, que celle-ci soit incarnée par un individu, une organisation, une identité, ou une simple idée.
On devient ensuite hostile face aux individus ou aux groupes jugés "infidèles" face aux valeurs de notre groupe. On défend vigoureusement son groupe ou son parti contre ses "ennemis", que ce soit par des remarques agressives, un ressentiment soigneusement alimenté, et parfois même, dans des cas extrêmes, par des actes de violence physique. Mais l'agressivité autoritaire n'a pas toujours besoin de bagarres de rue, de milices paramilitaires ou d'actions terroristes pour se manifester; la violence symbolique récurrente et la cyberintimidation suffisent, surtout à notre époque dominée par les technologies numériques.
Enfin, on doit activement adhérer aux normes dominantes de notre société, la loyauté étant perçue comme un critère clé de l'appartenance. Comme je l'explique dans mon ouvrage Fascisme tranquille, on parle ici de "conformisme", un phénomène psychosocial complexe qui représente un moyen pour l'individu d'échapper au fardeau de la liberté et de l'inconfort, en étant validé et reconnu par les autres lorsqu'il adopte les croyances et les pratiques partagées par la majorité des membres d'un groupe quelconque.
Ajoutons ici deux nuances essentielles: 1) la droite n'a pas le monopole du conformisme, qui peut aussi sévir à gauche et dans pratiquement toute forme de groupement culturel ou idéologique ; 2) la réponse adéquate au conformisme n'est pas l'anticonformisme, mais un juste rapport aux normes.
Sur le premier point, rappelons d'abord que l'être humain est fondamentalement un animal social et grégaire, que l'imitation constitue la base de l'apprentissage et de la socialisation, et que le fait de se conformer à des normes représente le socle de la vie en société. Tout groupe social, organisation, communauté ou nation repose sur un degré minimum d'adhésion à des normes (et donc un certain niveau de loyauté). Mais le conformisme est plutôt une adhésion rigide aux normes d'un groupe, que ce celui-ci soit une communauté religieuse, un collectif militant, un parti de gauche ou de droite, etc. Le conformisme est un piège inévitable de la vie sociale, qui peut sévir partout, et souvent lorsqu'on s'y attend le moins.
Cela m'amène au deuxième point: le refus du conformisme se traduit souvent sous la forme d'un anti-conformisme, qui n'est pas tant un dépassement du conformisme, mais un conformisme inversé. Prenons l'exemple de la contre-culture hippie des années 1960-1970 aux États-Unis, qui s'opposait aux normes conservatrices, blanches et capitalistes de la société américaine de l'époque. Elle a produit des contre-normes, des transgressions et subversions, mais aussi de nouveaux codes culturels, un culte de l'individualité, de l'authenticité et du "développement personnel", visant à dépasser les normes rigides de la société de l'époque. Or, le refus du conformisme et des normes a produit de façon paradoxale de nouvelles formes de conformisme, des codes à suivre et des normes implicites. Comme dit l'adage, chassez le naturel et il revient au galop.
L'important n'est donc pas de rester loyal à tout prix (loyalisme rigide), ni de rejeter les normes en bloc (anticonformisme dogmatique). Il faut en quelque sorte adopter une posture de vigilance et de réflexion critique face aux normes de nos propres groupes d'appartenance, afin de les modifier, les corriger, les adopter, les rejeter et/ou les reconstruire au besoin. Les sociétés humaines auront toujours besoin de normes, mais ces normes ne sont pas des valeurs éternelles et absolues; ce sont des règles, des pratiques sociales, qu'on se donne collectivement pour agir ensemble et négocier nos conflits. Les normes sont héritées de l'histoire, de l'habitude et des traditions, mais elles ne sont pas des lois immuables et inquestionnables; ce sont des manières d'être, de croire et de faire qui peuvent être transformées par des changements individuels, des luttes sociales et des évolutions historiques.
Toute la question du "bon degré de loyauté" se joue là: comment reconnaître à la fois le caractère central de la loyauté dans le bon fonctionnement des communautés, mais aussi le besoin périodique de questionner cette loyauté pour dépasser des formes d'enfermement, des injustices, des conflits et des crises qui les traversent? La loyauté ne devrait pas être considérée comme la vertu suprême de la vie politique, mais une vertu parmi d'autres devant être contrebalancées par d'autres vertus, comme la justice, le courage, etc.
Sources de la "loyauté autoritaire"
La loyauté est une vertu qui peut être caractérisée par un continuum entre deux vices ou pôles extrêmes: le manque de loyauté d'une part, et l'excès de loyauté de l'autre. Pour le premier point, cela fait généralement consensus: l'infidélité, la trahison, l'abandon et/ou le reniement sans justification constitue des gestes pouvant miner la confiance au sein des groupes humains.
On parle ici de relations sociales à différentes échelles: couples amoureux, gangs d'amie·e·s, entreprises, associations, communautés locales, sociétés plus larges... Si vous êtes déloyal envers quelqu'un ou un groupe auquel vous appartenez, et qu'on vous le fait savoir, vous allez assurément le ressentir, que ce soit par des marques de désapprobation, un bris de confiance, voire un rejet ou une exclusion.
Pour le deuxième élément, cela peut prendre la forme d'un amour démesuré de son groupe d'appartenance, le dogmatisme, le conformisme, la soumission à l'autorité, mais aussi le purisme idéologique, le sectarisme, le moralisme et le radicalisme rigide, qui se retrouvent aussi dans certains groupes de gauche. Autrement dit, la loyauté excessive n'est pas le propre de la droite ou de la gauche. Le "patriotisme de droite identitaire décomplexé" constitue une forme de loyalisme extrême, tout comme le "militantisme intersectionnel rigide" qui peut parfois déshumaniser les autres et démoniser les impurs par des formules violentes sur le plan symbolique, voulant ainsi protéger des identités minoritaires essentialisées.
Je caricature un peu le trait ici, non pas pour créer une "mise en équivalence" ou un effet de symétrie, comme la théorie trompeuse du "fer à cheval" selon laquelle les "extrêmes se rejoignent". Je cherche seulement à montrer que la problématique de la loyauté se trouve sur l'ensemble du spectre politique, y compris au centre de l'échiquier qui apparaît souvent comme une posture neutre, équilibrée, mesurée et absente d'idéologie. Or, il peut aussi y avoir une forme de dogmatisme "d'extrême centre" et de loyalisme excessif des personnes de centre envers les normes de leur classe sociale ou leur statut professionnel (dans le champ médiatique notamment). Bref, personne n'est à l'abri, y compris le centre politique, et tous les côtés du fer à cheval sont susceptibles de tomber dans le loyalisme excessif.

Pour terminer ce texte, nous nous concentrerons sur la "loyauté autoritaire", soit le loyalisme excessif appartenant aux courants de la droite conservatrice et de l'extrême droite. Cela ne veut pas dire qu'un excès de loyalisme excessif ne peut pas exister au centre, à gauche et à gauche. Mais l'enjeu est que le récit de la "loyauté autoritaire" consiste à mettre le centre, la gauche et l'extrême gauche dans une seule catégorie, le "wokisme", en spécifiant qu'il s'agit d'un régime "totalitaire" qui dominerait complètement la société. Dans ce schéma, la droite et l'extrême droite auraient avantage à s'allier via une "droite décomplexée" pour s'opposer à "l'hégémonie wokiste". Cela constitue le socle de la guerre culturelle en cours, opposant "wokes" et "anti-wokes", "traîtres à la nation" et "patriotes", "personnes loyales" et "infidèles".
La "loyauté autoritaire" de la droite nationaliste décomplexée s'incarne à trois niveaux complémentaires qui se renforcent au niveau psychologique:
a) l'individu se soumet à une autorité (rigide) qui incarne les règles établies;
b) l'individu éprouve une hostilité vis-à-vis les individus qui transgressent les règles de la communauté établie;
c) l'individu adhère fortement aux conventions sociales de la morale dominante.
Le nationalisme de droite populiste joue à fond sur ces trois niveaux, en misant sur des renforcements positifs, des récits et des discours qui favorisent ce type de solidarité identitaire. Chaque personne qui n'adhère pas à une ou plusieurs dimensions se fait accuser de traître, de personne malhonnête ou ingrate, c'est-à-dire d'individu manquant de loyauté.
Le récit de la droite identitaire voudrait nous faire croire que le "wokisme" est au pouvoir, via un régime autoritaire omniprésent, alors que ces normes sont contestées de partout et fragiles, surtout depuis les cinq dernières années. Cela crée un récit pour disqualifier la gauche comme des "élites corrompues", tout en présentant la droite comme victime, rebelle et/ou "anticonformiste", devant combattre un ordre social décadent au profit d'une restauration d'une bonne société, bien ordonnée selon les règles d'une morale héritée de la tradition.
Cela renforce la division entre les partisans du loyalisme excessif et le reste de la population, décalage alimenté par un sentiment de persécution. L'identité culturelle dominante est vue comme la vraie "victime", la gauche étant vue comme une source de domination s'alliant avec la "tyrannie des minorités". Cette rhétorique victimaire de la droite radicale sert à se présenter comme rebelle et absolument loyale face au peuple et au mode de vie des "gens ordinaires". Heureusement, un autre type de loyauté existe, au-delà du rapport malsain à l'identique.
Vers une loyauté démocratique
Pour finir, à quoi pourrait ressembler une loyauté démocratique dans le contexte actuel? Je reviens à l'exemple à ma relation avec ma fille de deux ans. Lorsque je me lève le matin pour la sortir du lit, lui donner à manger et la préparer à la garderie, je ne lui demande pas son avis sur chaque microdécision, mais je lui offre un cadre pour s'exprimer, jouer et affirmer son autonomie.
Certes, je tente de sonder ses besoins, de m'adapter à son humeur, de l'écouter et de lui donner une place pour s'exprimer. Mais cette écoute n'est jamais absolue. Un cadre social s'impose à elle, et j'essaie de l'accompagner dans ce processus. "Papa doit travailler", "c'est important d'aller à la garderie", "je suis fier de toi, mais non, je ne répondrai pas à ton désir tout de suite", "je t'aime, mais il faut se dépêcher". Par ces petites phrases anodines, j'essaie à la fois de lui transmettre des normes, des compétences, un climat d'écoute, mais aussi une capacité à se conformer aux règles, à devenir loyale, à suivre le rythme de la vie sociale même si elle n'en a pas envie.
La "loyauté démocratique" émerge dans ce cadre imparfait: ma fille apprend à suivre certaines règles (se lever, écouter ses parents, aller à la garderie même si cela lui déplaît), mais elle apprend aussi à s'affirmer, à jouer, à négocier les règles, à argumenter et à exprimer ses besoins. Elle accepte de suivre mes directives, mais pas de manière absolue; elle s'y oppose souvent (surtout à deux ans). Elle n'est pas simplement passive et obéissante, mais active dans ses choix.
En vertu de l'asymétrie de pouvoir parent/enfant, je finis toujours par avoir le dernier mot, et à trouver une manière de la persuader de suivre mes objectifs. Mais elle résiste, et c'est très bien comme ça. Si elle était totalement soumise et passive, je devrais m'inquiéter, car elle prendrait le chemin du conformisme: l'obéissance aveugle aux règles, aux normes du groupe ou à la volonté du parent ou leader.
Lorsque ma fille se fâche contre moi, ou s'oppose au cadre que je lui impose, je ne le prends pas personnel. Je suis même fier d'elle dans sa mini-rébellion, car cela est pour moi un signe d'intelligence, de résistance et d'affirmation de soi. Je ne la traite pas d'idiote, d'ingrate ou d'infidèle, je ne lui demande pas de rester absolument loyale à l'enseignement parental que je lui transmets. C'est parfois difficile à vivre, car le rythme de la vie sociale lié au travail et aux horaires nous contraint ; mais la routine du matin d'une ou deux heures me permet toujours de mener ma fille à bon port avant 8h30 du matin.
Même si je la trouve parfois colérique, impulsive, irrationnelle ou incohérente (ce qui est normal à son âge), j'essaie autant que possible de l'accompagner dans sa quête de sens. Je ne la trouve pas déloyale, même si elle me rejette par moments selon ses humeurs, ses caprices et ses envies. Bref, sa loyauté n'est pas absolue, même si je sais au fond de moi que sa sécurité existentielle repose sur moi et sa mère. Elle apprend simplement à s'affirmer, et à devenir loyale dans un cadre familial, que je souhaite démocratique autant que possible. C'est une loyauté limitée certes, étant donné son âge, mais elle apprend ainsi à vivre en société. Et peut-être qu'un jour, elle fera éclater le cadre dans lequel je l'ai élevé.
Il en va de même d'un peuple qui apprend à s'affirmer au-delà d'un cadre rigide établi. Il éprouve une part de loyauté, qui n'est pas un chèque en blanc, mais un cadre qui se négocie. Il y a une majorité historique qui souhaite sa continuité, et la présence de minorités qui veulent aussi leur protection et/ou leur part du gâteau. Il y a des attentes et des frustrations, des hauts et des bas, mais une loyauté démocratique finit toujours par émerger lorsqu'une loyauté rigide ne parvient pas à s'imposer. L'important n'est donc pas l'absence ou la présence d'une loyauté, mais la forme à travers laquelle elle s'exprime.
La loyauté n'est pas une vertu qui peut être érigée en valeur absolue. Dans un contexte autoritaire, elle s'associe à la soumission à l'autorité et à une forme de conformisme. Dans un contexte démocratique, elle peut s'incarner comme une forme de négociation permanente entre respect du groupe et affirmation de soi. La loyauté est une dimension inévitable des communautés humaines, et elle ne doit être instrumentalisée comme un simple jouet de la droite radicale.
Comment mobiliser la loyauté à des fins d'émancipation, de démocratie et de justice sociale? Voilà la question de notre temps.
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