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Méditations sur la violence politique et la guerre culturelle

Méditations sur la violence politique et la guerre culturelle
Photo par Josh Edelson/AFP/Getty Images. Tiré d'un article sur Slate.

L'assassinat brutal de l'influenceur Charlie Kirk le 10 septembre 2025 a enflammé la scène politique américaine et internationale. Ce n'est pas un incident anodin, mais un événement significatif qui pourrait provoquer une flambée de violences et accélérer le basculement vers l'autoritarisme aux États-Unis.

Beaucoup de choses ont été dites ces derniers jours sur le caractère odieux d'un tel geste, les idées problématiques de Kirk, le rôle de la « gauche radicale » dans un tel attentat, les risques imminents d'une guerre civile, etc. Quoi ajouter de plus à ce torrent d'informations en continu, d'opinions et de commentaires enflammés qui déferlent sur les médias sociaux?

Ce texte se penchera sur quatre éléments: 1) la question de la violence et notre rapport à l'empathie envers nos adversaires; 2) l'impact de la violence politique et son instrumentalisation par les gouvernements autoritaires ; 3) le positionnement politique de Charlie Kirk qui se situe à la frontière mouvante entre le conservatisme et l'extrême droite ; 4) la manière dont Kirk a mené la guerre culturelle dans son pays depuis 2012, en fondant une pluralité d'organisations alimentant le trumpisme et le virage autoritaire actuel.

Quelle(s) violence(s)?

Disons-le d'emblée, je suis contre l'usage de la violence dans l'arène politique. Non pas d'abord pour des considérations morales, mais pour pour une question d'efficacité et de stratégie politique. La condamnation morale du meurtre est une posture consensuelle et facile, qui met souvent sous silence différentes formes de violences structurelles plus insidieuses.

Par exemple, il est facile de condamner l'assassinat d'une personne, car cela rappelle immédiatement le cinquième commandement « tu ne tueras pas ». Le meurtre est un acte criminel largement désapprouvé par l'ensemble des sociétés, et à l'exception de situations exceptionnelles liés à l'autodéfense, l'assassinat reste un geste universellement proscrit. Mais lorsqu'il est question des torts et des violences que subissent des personnes en raison de leur situation économique, de leur statut social ou de leur groupe d'appartenance, alors celles-ci sont souvent invisibilisées, normalisées, banalisées, voire acceptées socialement.

L'explosion du nombre de personnes en situation d'itinérance et le démantèlement de leurs campements, le recours accru aux banques alimentaires par des personnes des classes moyennes qui travaillent à temps plein, la cyberviolence envers les femmes sur les médias sociaux, l'exploitation des personnes sans-papiers ou des travailleurs étrangers temporaires qui doivent affronter le durcissement des frontières, le racisme systémique et les violences policières à l'endroit des personnes noires, la montée de la violence symbolique et de la haine à l'endroit des personnes trans, voilà quelques exemples de violences sociales qui sont souvent ignorées, surtout par les discours conservateurs.

Dans ce contexte, certains ont raison de dire qu'il est hypocrite de dénoncer vigoureusement l'assassinat de Charlie Kirk, mais d'ignorer les souffrances causées par ses discours et les violences que subissent d'autres groupes ou êtres humains qu'on considère comme moins dignes de considération. Cela dit, on pourrait utiliser le même argument pour minimiser l'importance de cet assassinat, voire insinuer qu'au fond le meurtre de Kirk ne serait qu'une goutte d'eau dans l'océan des violences que subissent d'autres groupes opprimés et peuples à travers le monde. Certains soutiennent que cet attentat politique, aussi regrettable soit-il, ne mérite pas une once d'empathie, comparativement au génocide du peuple palestinien à Gaza par exemple.

Une empathie à géométrie variable

À mon sens, il est peu productif de rentrer dans ce jeu de comparaisons qui cherche à hiérarchiser les souffrances, les êtres et les groupes qui méritent notre empathie. Cela rappelle l'olympiade des oppressions dans certains milieux militants, ou encore les statistiques des millions de morts pour condamner le socialisme en montrant la supériorité morale du capitalisme. Ces exercices futiles nous empêchent d'avoir une perspective cohérente en termes de justice sociale.

Il est tout à fait possible de dénoncer toutes les violences sociales, sans exception, de dénoncer les propos haineux et parfois dangereux de Charlie Kirk, tout en ayant un minimum d'empathie pour lui et sa famille. Après tout, il s'agit d'un homme de 31 ans, père de deux jeunes enfants de 1 et 3 ans, qui fut assassiné pour ses idées politiques.

Si je n'ai guère de sympathie pour Kirk et son discours ultraconservateur, l'annonce de cet assassinat m'a tout de même troublé personnellement. Je suis moi-même père d'une fille de 2 ans, et je me dis que si j'avais vécu aux États-Unis actuellement, j'aurais tout aussi bien pu me faire tuer lors d'une conférence publique en raison de mes idées politiques jugées trop « wokes » ou « radicales » pour certains. L'empathie ne signifie pas aimer l'autre ou éprouver directement ce que ressent autrui (comme la sympathie), mais la « capacité de se mettre à la place de l'autre ». L'empathie est une faculté qu'il faut cultiver, non seulement pour notre famille, nos ami·e·s et les gens qui pensent comme nous, mais aussi pour les étrangers, les personnes différentes de nous, voire nos ennemis politiques.

Cela ne veut pas dire d'aimer tout le monde de façon égale et naïve, mais de cultiver une forme de respect et d'empathie minimale nécessaire à toute cohésion sociale et démocratique. Par exemple, je peux être en chicane avec mon voisin, et entrer en conflit avec mes adversaires politiques qui me méprisent ; mais si je perds toute empathie à leur endroit et juge que leur assassinat représente une option acceptable, on sort du contrat social et du vivre-ensemble pour glisser vers un monde qui ressemble à l'état de nature chez Hobbes, c'est-à-dire la guerre de tous contre tous.

Comme plusieurs l'ont souligné, l'ironie du sort est que Charlie Kirk a lui-même subi la médecine qu'il prêchait dans ses discours. En 2022, il avait déclaré: « je ne supporte pas le mot "empathie". Je pense que l'empathie est un terme inventé, un terme new age qui fait beaucoup de dégâts ». Il s'agit d'un exemple parmi d'autres de la guerre contre l'empathie que mènent les conservateurs et l'extrême droite, comme Elon Musk qui avait affirmé en 2025: « la faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale est l’empathie ».

Ce rejet conservateur de l'empathie est basé sur trois éléments complémentaires: 1) cela permet d'associer la gauche à l'empathie, à la vertu ostentatoire et à la bien-pensance, laquelle privilégierait l'empathie envers les immigrants et les minorités plutôt que l'appartenance à la communauté nationale ; 2) cela permet de remplacer la vertu universelle d'empathie par d'autres vertus traditionnelles comme la loyauté, l'autorité, la force, la virilité, le respect des traditions ; 3) cela permet de réprimer l'empathie que les gens pourraient avoir envers les personnes et les groupes qui subissent les préjudices découlant des politiques conservatrices.

Charlie Kirk ne pouvait pas supporter le mot empathie, car cette faculté entre en contradiction avec le projet politique qu'il défend. Comme l'a bien souligné Maïka Sondarjee dans un texte sur la mort de l'empathie: « Plus [d'empathie] permettrait une refonte de nos relations à l’autre. Elle nous permettrait d’humaniser notre voisin, la personne en situation d’itinérance, le demande d'asile et l’enfant gazaoui ou ukrainien. L’empathie nous permet d’entrer en relation avec le monde, un monde partagé et protégé. Pour tous. »

L'autre ironie du sort est que l'assassinat de Kirk a été facilité par le droit de porter des armes à feu qu'il défendait comme un droit absolu. Il a déclaré: « Je pense que cela vaut la peine d'accepter, malheureusement, quelques décès par arme à feu chaque année afin de pouvoir bénéficier du deuxième amendement qui protège nos autres droits accordés par Dieu. C'est un compromis prudent. C'est rationnel. » Kirk a donc connu une mort brutale en raison de ce « compromis prudent », montrant que son empathie limitée peut aussi se retourner contre lui.

L'impasse de la violence politique

Retournons à la question des assassinats politiques. On peut les condamner moralement, c'est une chose; mais quelles sont leurs conséquences d'un point de vue politique? Disons-le d'emblée : plus souvent qu'autrement, ça finit toujours par mal se terminer. Prenons un exemple tiré de l'histoire du Québec: la crise d'Octobre qui fut déclenchée suite au kidnapping du ministre du Travail Pierre Laporte par une cellule du Front de libération du Québec (FLQ) le 5 octobre 1970. La Loi sur les mesures de guerre fut instaurée par Pierre-Eliott Trudeau le 15 octobre, menant à 457 arrestations de militant·e·s syndicaux, progressistes et indépendantistes en quelques jours. Pierre Laporte fut retrouvé mort le 17 octobre, dans des circonstances qui restent encore mystérieuses à ce jour.

Cet épisode n'a pas créé un vent de sympathie à l'endroit du FLQ. Au contraire, cela a contribué à la répression générale de la gauche et du mouvement indépendantiste, en laissant de nombreuses séquelles sur une génération de militant·e·s. Heureusement, le Canada n'est pas devenu un régime autoritaire permanent du jour au lendemain, même s'il est devenu un État policier pendant quelques semaines durant cet « état d'exception » qui a rendu possible plusieurs abus des forces de l'ordre.

Prenons un exemple encore plus dramatique: l'incendie du Reichstag (parlement allemand) dans la nuit du 27 au 28 février 1933. Adolf Hitler venait tout juste d'être nommé chancelier, et il a profité de cet épisode pour réprimer de façon brutale la gauche en limitant les libertés civiles et politiques. La thèse du complot communiste fut mobilisée pour créer un État autoritaire. Ce n'était pas seulement les communistes, mais des syndicalistes, avocats, journalistes et médecins qui furent arrêtés de façon arbitraire.

De manière analogue, les médias conservateurs et la fachosphère n'ont pas hésité à prendre cet assassinat comme une preuve que le camp gauchiste/démocrate/woke était responsable, et qu'on devrait punir tout ce groupe collectivement. Comme l'a bien noté la journaliste Jill Filipovic, le camp MAGA s'est enflammé pour réclamer vengeance contre la gauche en général:

"Il est temps pour l'administration Trump de fermer, de défrayer et de poursuivre chaque organisation gauchiste", a tweeté Laura Loomer, la provocatrice d'extrême droite qui a notoirement l'oreille de Trump. Dans un autre tweet, elle a poursuivi : "Tous les groupes de gauche qui financent des manifestations violentes doivent être fermés et poursuivis en justice. Pas de pitié. Emprisonnez tous les gauchistes qui menacent de recourir à la violence politique." Sean Davism a tweeté : "Le parti démocrate est une organisation terroriste nationale". "C'EST LA GUERRE", ont déclaré les Libs de TikTok. Dans son émission sur Fox News, l'animateur Jesse Watters a lancé un avertissement : "Ils sont en guerre contre nous. [...] "S'ils ne veulent pas nous laisser en paix", a écrit Elon Musk, "alors notre choix est de nous battre ou de mourir".

Bref, le fait de transformer Charlie Kirk en martyr, de justifier une vengeance collective contre la gauche et la mise en place d'un régime autoritaire sont des conséquences de cette violence ciblée qui sert de prétexte pour réprimer l'ensemble des personnes hostiles à l'administration Trump. Cela dit, les récentes informations concernant le principal suspect de son assassinat, Tyler Robinson, invalident en partie le récit conservateur/trumpiste comme quoi un militant antifasciste aurait tué Kirk. Ce serait plutôt un militant d'extrême droite, encore plus radical, qui l'aurait assassiné. Cela nous amène donc à la question suivante: quelle était l'idéologie de Kirk précisément, et pourquoi fut-il assassiné?

Entre conservatisme et extrême droite

Kirk était-il un influenceur conservateur, ou bien idéologue d'extrême droite? On peut constater une certaine hésitation au sein de la sphère médiatique, certains médias le qualifiant de simple « conservateur », d'autres n'hésitant pas à le rattache à la nébuleuse de l'extrême droite. Qui dit vrai?

En fait, la différence entre conservatisme et extrême droite ne repose pas un critère de démarcation absolu, mais sur un continuum de radicalité en matière de défense des valeurs traditionnelles. Alors que les conservateurs s'opposent à la gauche et défendent les valeurs établies dans le cadre de la démocratie libérale, l'extrême droite n'hésite pas à remettre en question les principes de l'État de droit, ou à revendiquer ouvertement la mise en place d'un régime autoritaire. Les deux courants partagent un même agenda "anti-woke" ou "anti-gauche", mais préconisent des stratégies différentes pour atteindre leur objectif.

Comment Kirk se positionne-t-il dans ce débat? Si on se fie au critère d'auto-identification, Kirk se présente lui-même comme un conservateur (conservative). Il se réclame de la tradition républicaine, des « valeurs familiales », du capitalisme de marché et du patriotisme américain. Dans les médias mainstream américain, beaucoup d’acteurs comme Kirk, Donald Trump ou Ron DeSantis sont classés dans le camp « conservateur » plutôt que « extrême droite », parce que cela reste le vocabulaire institutionnalisé de la politique américaine. Le terme conservateur garde une certaine légitimité ou respectabilité dans l’espace public, en écartant les aspects plus radicaux de ce discours.

Lorsque Kirk a lancé l'organisation Turning Point USA en 2012, il se situait dans le camp du conservatisme militant. Mais avec le temps, son appui au trumpisme, sa reprise de discours d'extrême droite et d'autres prises de position témoignent de la radicalisation de son parcours. Il a soutenu les idées conspirationnistes du « Grand remplacement » (mythe forgé par l'écrivain français Renaud Camus), et a défendu l'idée que les élections de 2020 avaient été volées. Il a développé un virulent discours anti-immigration, soutenant que les migrants sont une menace à la civilisation occidentale (ce qui sous-tend une vision ethno-nationaliste). Il a adopté une posture anti-féministe, homophobe et hostile aux droits personnes trans et queer, allant jusqu'à justifier la violence à leur endroit. Enfin, Kirk flirte et collabore avec diverses figures trumpistes (dont J.D. Vance), en défendant un nationalisme chrétien proche des milieux d'extrême droite, sans s'y réduire entièrement.

Dans ce contexte, comment peut-on qualifier son positionnement idéologique? Tout dépend du critère choisi. Si l’on s’en tient au vocabulaire partisan officiel américain, il est un « conservateur ». Si l’on analyse ses idées, réseaux et méthodes, alors il relève de l’« extrême droite » au sens politologique : rejet (partiel ou complet) des institutions démocratiques (contestation des élections), discours conspirationniste, politique identitaire ethno-nationale, stratégie de polarisation et de haine. En fait, l'extrême droite est une radicalisation du conservatisme, versant dans l’illibéralisme, l’exclusion ethnique/religieuse, la délégitimation des institutions, et parfois une tolérance envers la violence.

En réalité, Kirk a oscillé entre ces deux positions au cours des dernières années. Les gens qui le considèrent comme un simple conservateur se trompent, car il soutient des idées beaucoup plus radicales que le conservatisme classique, et appuie ardemment Donald Trump qui a basculé du populisme conservateur au néofascisme depuis 2021, selon l'analyse de l'historien spécialiste du fascisme, Robert O. Paxton. À l'inverse, les gens qui définissent Charlie Kirk comme un pur fasciste ou un néo-nazi exagèrent également, car il demeure plus modéré que certains courants de l'alt-righ, du suprématisme blanc et de courants néofascistes qui le considèrent comme un conservateur mainstream.

Tout comme Mathieu Bock-Côté en France, Kirk se tient en quelque sorte dans un entre-deux populiste favorable à l'union de toutes les droites ; il se positionne dans le camp conservateur tout en légitimant les idées d'extrême droite, mais adopte un ton plus nuancé que des figures sulfuriques comme Éric Zemmour. Kirk n'est pas Richard Spencer, ni membre des Proud Boys, ou d'autres courants extrémistes lui faisant parfois la vie dure.

Le monde parallèle des Groypers

Alors que le premier réflexe de la vaste majorité des conservateurs et trumpistes a été d'accuser la gauche, les wokes ou les antifas pour l'assassinat de Charlie Kirk, il s'avère que le portrait du principal suspect, Tyler Robinson l'associe plutôt à une mouvance obscure de l'extrême droite états-unienne: les Groypers.

Cela peut sembler étrange à première vue, car pourquoi une personne d'extrême droite tuerait-elle un militant d'extrême droite? Comment expliquer que les gravures sur certaines balles de fusil retrouvées, mentionnant "Bella Ciao" ou "Hey fascist catch!", ne soient pas le fruit d'un militant d'extrême gauche? Plusieurs enquêtes restent à faire sur les motivations et l'idéologie exacte du potentiel tueur, mais rien n'atteste pour l'instant le récit du "meurtrier antifasciste" promu par la droite identitaire et la nébuleuse trumpiste.

Si on regarde le parcours de ce jeune homme de 22 ans, né d'une famille mormon, conservatrice et fan des armes à feu, rien n'indique qu'il se serait radicalisé à gauche. Il haïssait bel et bien Charlie Kirk, non parce qu'il était trop à droite, mais possiblement parce qu'il était trop modéré, une sorte de "social-traître", une figure opportuniste vidant le projet trumpiste de sa substance. Plusieurs autres gravures sur les balles de fusil retrouvées près du lieu du crime réfèrent à ces codes d'une sous-culture web du forum 4chan du mouvement Groypers, lancé en 2019 par le YouTuber masculiniste, antisémite et suprématiste blanc Nick Fuentes, ayant participé à l'insurrection du Capitole de 2021.

Les Groypers se distinguent d'abord par leur tactique de trolling sur les réseaux sociaux et les conférences de la droite conservatrice mainstream. Par exemple, ils ont perturbé en 2019 des événements de Turning Point USA (organisation de Charlie Kirk) en posant des questions provocatrices sur Israël et l'immigration, dans une logique de confrontation. Leur stratégie est de tirer la fenêtre d'Overton encore plus vers l'extrême droite, en faisant paraître des gens comme Charlie Kirk, Donald Trump Jr. ou Ben Shapiro comme de simples modérés avec l'étiquette Conservatism Inc. Ils utilisent des memes (comme Pepe the Frog) et l'ironie pour diffuser leur discours dans une sous-culture du web de la fachosphère.

Il faudra bien sûr avoir un portrait plus exact des motivations de Tyler Robinson avant de tirer des conclusions définitives sur l'assassinat politique de Charlie Kirk. Cela dit, si l'hypothèse sur le militant d'extrême droite radicalisé se confirme, cela aurait deux principales conséquences.

Premièrement, la droite s'est littéralement fourvoyée en accusant la "gauche" de tous les maux de façon précipitée, comme si le wokisme était synonyme de terrorisme, alors que cet assassinat découle plutôt d'une pratique courante de l'extrême droite qui a souvent tendance à recourir à la violence physique et aux meurtres depuis une vingtaine d'années. Selon des données de l'Anti-Defamation League publiée sur le site Libération, 93% des meurtres politiques sont issus de l'extrême droite depuis 2005.

Deuxièmement, le recours à la répression généralisée des groupes progressistes sera plus difficile à justifier d'un point de vue politique. Trump pourrait toujours décréter l'état d'urgence ou utiliser d'autres tactiques pour réprimer le camp démocrate, les médias, les universités et la société civile ; c'est d'ailleurs sa principale stratégie depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2025. Mais il ne pourra pas utiliser l'assassinat de Kirk comme Hitler a instrumentalisé l'incendie du Reichstag en 1933 pour concentrer tous les pouvoirs entre ses mains.

Le fait que Tyler Robinson ne fasse pas partie du « radical left group of lunatics out there », selon les mots du président Trump, mais plutôt du « far right group of lunatics », représente une bonne nouvelle. Si la gauche est souvent accusée de s'entredéchirer par des débats internes, les différentes fractions de l'extrême droite s'entretuent parfois, littéralement.

Nous faut-il un Charlie Kirk de gauche?

Je lance ici une hypothèse controversée: nous devons nous inspirer de certaines méthodes de Charlie Kirk dans le camp progressiste, afin de mener la guerre culturelle contre les forces conservatrices et d'extrême droite. Au-delà des idées spécifiques défendues par Kirk (sur les questions liées à l'avortement, les minorités sexuelles, l'immigration, le trumpisme, etc.), il faut tout de même reconnaître que Kirk avait une résonance spectaculaire dans plusieurs franges de la population aux États-Unis, notamment chez les jeunes, et qu'il avait le sens des affaires pour mener une bataille des idées à l'extérieur de la sphère partisane.

Dès l'âge de 18 ans, Charlie Kirk s'est fait connaître via ses prises de position dans le média d'extrême droite Breitbart News, puis il est devenu un militant ultraconservateur militant à temps plein. Il fonde Turning Point USA en 2012, qui vise à mobiliser les jeunes de droite autour des « valeurs traditionnelles américaines », le nationalisme chrétien et d'autres idées de droite dure. Il crée ensuite plusieurs organisations parallèles, dont Turning Point Action, Students for Trump, Turning Point Faith, le think tank Standing for Freedom Center, tout en menant diverses campagnes médiatiques, des débats sur les campus, des podcasts et d'autres stratégies de communication publique virales. Il combine militantisme de terrain et propagande numérique avec brio, le tout à travers un écosystème d'organisations et de financement qui le rend millionnaire en quelques années.

En gros, Kirk fut rapidement conscient que les idées conservatrices ne pourront devenir populaires sans une stratégie concertée d'éducation populaire, d'influence, de lobbying, d'incubation de récits, de discours et de mythes capables de rallier une majorité autour d'un projet politique visant à restaurer l'ancienne société contre les avancées de la gauche contemporaine. Étant un jeune homme blanc intelligent, beau, sympathique et articulé, il peaufine ses habilités via des joutes oratoires qu'il organise dans les collèges et universités pour démontrer « sa capacité à débattre », même si ces événements sont souvent mis en scène pour le favoriser. Il incarne le récit selon lequel la droite serait « ouverte au dialogue », alors que la gauche serait intrinsèquement intolérante et incapable de débattre.

Au-delà du portrait simpliste qui condamne ipso facto Kirk pour ses propos haineux et rétrogrades, je crois au contraire que la gauche doit plutôt apprendre de lui pour récupérer ses tactiques et les retourner contre le camp réactionnaire qu'il incarne. Il représente l'archétype du militant métapolitique de la droite radicale. Jeune militant trumpiste, il a bâti un petit empire médiatique autour de son organisation Turning Point ISA, qui article mobilisation locale, relations publiques, réseautage étudiant et influence culturelle. Il incarne un leadership fort et médiatique, il forme une jeunesse conservatrice combative, il diffuse un discours clair et fédérateur dans les universités, les médias sociaux et l'espace public.

Bien sûr, l'objectif n'est pas de faire un copier-coller de la stratégie de Charlie Kirk, en remplaçant ses idées réactionnaires par un contenu de gauche. Kirk est avant tout un influenceur, un gourou qui centralise le pouvoir autour de lui et fabrique une orthodoxie idéologique. Il utilise des procédés rhétoriques, le marketing de masse, et des slogans simplistes pour convaincre un vaste public. Il forme des militant·e·s sur les campus à la manière de jeunes recrues militaires, en utilisant les techniques de l'évangélisme chrétien, le tout pour servir une cause politique où la pensée critique ne joue aucun rôle.

À l'inverse, la gauche doit catalyser une pluralité de voix par un leadership décentralisé et la multiplication des prises de paroles. Il ne ne faut pas un seul grand "leader" de gauche, mais une multitude de voix fortes, inspirantes et mobilisatrices dans différents milieux. Cela implique de former une "armée" d'influenceurs et influenceuses de gauche, avec des visions à la fois dissonantes, convergentes et/ou complémentaires. Il faut remplacer la verticalité autoritaire par l'horizontalité pluraliste. Pour ce faire, la gauche doit être visible sur le terrain médiatique et culturel, propager des idées et des controverses qui déplacent les lignes de ce qui est considéré comme "radical" ou "acceptable" par la majorité.

Ensuite, il faut remplacer les sophismes et les slogans de la droite identitaire par une pédagogie critique. Au-delà des « spins de gauche », il faut favoriser la réflexivité, l'apprentissage autonome et les capacités d'auto-organisation des masses. Cela peut passer par des débats publics, balados et vidéos YouTube, la création de cafés philo ou le soutien à des initiatives comme UPop Montréal. L'idée est de stimuler l'autonomie intellectuelle plutôt que l'endoctrinement au service d'idéologies religieuses, comme l'a fait Charlie Kirk.

Enfin, il ne faut pas instrumentaliser les milieux étudiants comme un simple espace de recrutement pour le renforcement du mouvement trumpiste ou d'une idéologie spécifique. Il faut plutôt faire émerger des communautés de savoir et d'action capables de mener leurs propres campagnes sur une base autonome.

Reconnaissons-le, la gauche manque cruellement de dispositifs offensifs pour occuper le terrain culturel que la droite identitaire mobilise actuellement. Il faut donc reprendre l'initiative, sans pour autant imiter de façon naïve les idées de l'adversaire. Il ne faut pas trouver un seul grand leader pour incarner le "Charlie Kirk de gauche", mais former une multitude de catalyseurs et de personnes capables de prendre parole publiquement, avec un système de relais, de créateurs et créatrices de contenus pour diffuser un récit de gauche à la fois radical et mobilisateur.

Il faut bien sûr investir les campus et les médias sociaux, mais aussi les milieux culturels et la sphère médiatique, par des idées qui combinent créativité, humour, subversion et rigueur intellectuelle. Qu'on l'aime ou non, Charlie Kirk savait qu'il fallait multiplier les organisations et les infrastructures pour diffuser des idées, des imaginaires et des pratiques: podcasts, médias indépendants, espaces d'éducation populaire, etc. Sans faire l'éloge de cet ultraconservateur trumpiste, qui fut paradoxalement tué par un militant d'extrême droite le jugeant trop "modéré", Kirk incarne un modèle d'activiste métapolitique ; il mena la guerre culturelle pour propulser le projet de société qui lui tient à cœur.

La gauche doit donc apprendre de Kirk tout en renversant sa stratégie: elle doit former un réseau ou un mycélium de personnes capables de s'organiser dans l'arène médiatique et culturelle, sans se soumettre à un gourou qui centralise tout. Il ne nous faut pas un "Charlie Kirk de gauche", mais une multitude de gens capables de prendre la parole publiquement, avec la même verve que lui, pour justifier les bases d'une société démocratique, égalitaire et écologique.