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Notes sur le national-capitalisme autoritaire

Notes sur le national-capitalisme autoritaire
Crédits: Alternatives économiques. Source

Dans mon précédent texte portant sur la droitisation du Parti québécois, je terminais ma réflexion en posant la question suivante: qu'arrivera-t-il si cette dynamique de droitisation se radicalise à court, moyen et long terme? À partir de quel moment devrait-on parler d'extrême-droitisation?

J'entends par "extrême-droitisation" le processus par lequel une organisation de droite se radicalise en empruntant progressivement les discours, les politiques, les tropes et le style généralement associés aux partis d'extrême droite. Cela ne veut pas dire que tel parti fait déjà partie de la famille de l'extrême droite, mais qu'il s'en rapproche en adoptant certains traits de façon plus ou moins graduelle. Le terme "trumpisation" peut être considéré comme un synonyme d'un tel processus, même s'il demeure moins précis et limité dans sa portée.

Avant de m'aventurer plus loin sur la droitisation du nationalisme québécois qui se radicalise ces dernières années, j'aimerais faire un pas de côté et dépasser la seule analyse de la scène politique et électorale. Les analyses en termes d'axe gauche/droite, malgré toute leur utilité, ont tendance à se limiter à l'arène parlementaire, aux débats internes entre politiciens professionnels, et à l'industrie du commentariat qui décortique leurs faits et gestes sur une base quotidienne.

La perspective axée sur l'actualité permet de suivre de près une série de micro-mouvements du champ politique, mais elle a tendance à s'enfermer dans le présentisme des petites controverses et des politicailleries. De plus, elle ne permet pas de voir des transformations de plus grande ampleur à l'échelle macro-sociale. C'est pourquoi un pas de recul et un point de vue plus "macro" sont essentiels pour mieux comprendre ce qui se joue sur la scène politique.

Par exemple, les termes "extrême droite" ou "fascisme" font d'abord référence à des dimensions politiques et idéologiques, laissant de côté les racines économiques et structurelles qui alimentent ces phénomènes. C'est pourquoi on ne peut se contenter d'étudier l'extrême-droitisation comme un simple glissement sur un axe politique à partir d'une analyse de discours, ou une comparaison psychologique entre politiciens. Il faut plutôt intégrer d'autres dimensions, en comparant des structures socioéconomiques plus larges plutôt que des styles individuels.

Les causes économiques de l'autoritarisme

Dans mon livre Fascisme tranquille, j'identifie au moins six facteurs qui contribuent à la montée de l'extrême droite et du fascisme à notre époque. Ces multiples causes agissent simultanément au niveau économique, culturel, politique, technologique, psychologique et colonial.

J'ai souvent tendance à éviter les explications purement économiques de peur de sombrer dans le piège du réductionnisme. Or, il faut avouer que l'une des causes structurelles de la vague néofasciste au XXIe siècle se trouve bel et bien dans les contradictions mêmes du capitalisme contemporain.

Canada’s Wealth Inequality Report, Oxfam Canada, 19 janvier 2026. Source

Mon collègue Jonathan Martineau l'explique très bien dans son récent article Les inégalités économiques croissantes pavent la voie à la montée des autoritarismes, publié sur le média La Conversation. Je le cite longuement ici, car il met en lumière les mécanismes qui expliquent pourquoi l'augmentation des inégalités générées par le capitalisme contribue directement à l'affaiblissement des démocraties et à la montée des autoritarismes.

Ces inégalités économiques ont également des conséquences majeures sur les processus démocratiques. Le rapport d’Oxfam montre que les milliardaires ont environ 4000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les citoyennes et citoyens ordinaires. Cette surreprésentation des élites économiques dans les sphères du pouvoir contribue à orienter les politiques publiques en fonction de leurs intérêts propres. Dans un tel contexte, les institutions démocratiques tendent à fonctionner de manière formelle, tandis que leur substance – l’égalité politique et la souveraineté populaire – s’érode progressivement.

Les données comparatives présentées dans le rapport renforcent ce constat : les pays caractérisés par les niveaux d’inégalités économiques les plus élevés présentent un risque sept fois plus important de voir leur démocratie s’affaiblir que ceux où les inégalités sont les moins prononcées. Loin d’être un simple enjeu de justice distributive, l’inégalité apparaît ainsi comme un facteur structurel de déstabilisation démocratique.

Lorsque de larges segments de la population sont exclus des bénéfices économiques et privés de toute influence politique réelle, la confiance envers les institutions décline, ouvrant la voie à des formes politiques autoritaires. Dans ce contexte, l’argument selon lequel le capitalisme contemporain engendre des formes politiques autoritaires mérite une attention particulière. Plus les inégalités se creusent, plus le maintien de l’ordre social existant requiert des dispositifs de contrôle, de répression et de délégitimation des revendications populaires.

Par exemple, les discours anti-immigration de ce point de vue peuvent servir de diversion afin de canaliser la grogne populaire non pas envers les classes dominantes, mais envers des boucs émissaires vulnérables. La montée des droites autoritaires dans de nombreux contextes nationaux peut ainsi être interprétée non pas comme une rupture avec le système économique dominant, mais comme l’une de ses modalités de stabilisation politique face à des contradictions internes croissantes.

En dernière analyse, le récent rapport d’Oxfam met en évidence un enchaînement préoccupant : concentration extrême de la richesse, aggravation de la précarité matérielle, captation du pouvoir politique et érosion démocratique. Le rapport invite donc à dépasser une lecture strictement morale ou technocratique des inégalités.

L'émergence du national-capitalisme autoritaire

Disons-le d'emblée, la période glorieuse du capitalisme néolibéral mondialisé, amorcée par la chute du bloc soviétique, le triomphe de l'économie de marché, la démocratie libérale et l'arrivée de l'Internet, est aujourd'hui à bout de souffle. Si le philosophe Francis Fukuyama avait annoncé la "Fin de l'Histoire" en 1992, croyant que l'humanité avait enfin atteint le stade suprême de l'évolution, il ne s'agissait là que d'un chapitre qui a duré environ une trentaine d'années (1990-2020).

Plusieurs termes circulent aujourd'hui pour décrire le basculement des sociétés contemporaines vers des régimes autoritaires: populisme de droite radicale, néofascisme, extrême droite, démocratie illibérale, etc. Les auteurs Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel privilégient le terme de "national-capitalisme autoritaire". Cette notion a l'avantage de mettre en évidence la dimension économique sous-jacente aux appellations "autoritarisme" ou "fascisme" qui font référence à la sphère politique et idéologique. Je reprends ici leur quatrième de couverture:

Le modèle occidental du capitalisme libéral, considéré comme le plus compatible avec la démocratie, paraissait victorieux à la chute du communisme. Mais il est aujourd'hui contesté par un capitalisme autoritaire et nationaliste qui est à l’œuvre de la Chine au Brésil, en passant par la Russie, la Turquie et plusieurs pays d'Europe centrale à régime « populiste ». Sous des modalités variées, ce national-capitalisme autoritaire (NaCA) tend à associer l'efficacité des économies de marché à l'exercice autoritaire, voire dictatorial, du pouvoir. Il est d'autant plus menaçant que le modèle occidental - crise de la Covid aidant - présente des fragilités économiques, sociales et politiques qui le font douter de ses propres valeurs. En témoignent le soutien populaire dont Donald Trump continue de bénéficier ou le tropisme chinois de la Hongrie de Victor Orbán.

En quoi ce concept de national-capitalisme autoritaire (NaCA) éclaire-t-il les dynamiques du présent? Tout d'abord, on parle ici d'un modèle de développement qui combine les caractéristiques économiques du capitalisme à une gouvernance politique autoritaire, le tout avec un habillage nationaliste/identitaire. Cela permet d'identifier des "airs de familles" entre des régimes apparemment différents, comme la Chine, la Russie, la Turquie, la Hongrie, l'Inde, les États-Unis, etc.

Les multiples formes d'autoritarisme au XXIe siècle se justifient surtout par la défense ou la restauration d’une identité culturelle-nationale. Cette légitimation identitaire présente le pouvoir d'État comme le grand protecteur du “peuple authentique” contre des élites cosmopolites, corrompues ou “dégénérées” (bobos, profs d'université, personnes trans, artistes, etc.), ou encore contre les "étrangers": immigrants, réfugiés, minorités ethniques, etc.

Le national-capitalisme autoritaire n'opère pas directement par la mise en place d'une dictature ou d'un régime à Parti unique. C'est là une première différence avec le fascisme historique des années 1920-1940. Il s'incarne via l'affaiblissement de la séparation des pouvoirs, la répression ou le contrôle des médias, la remise en question ou l'instrumentalisation du système judiciaire, et plus largement par le démantèlement des contre-pouvoirs. On parle alors de "démocratie illibérale" expression privilégiée par Orbán. Ce système de domination peut ainsi garder les contours du système électoral, tout en exerçant un pouvoir autocratique au service des classes dominantes.

Enfin, le concept de national-capitalisme autoritaire permet de rendre compte des similarités entre différentes puissances impérialistes (comme la Chine, la Russie et les États-Unis), tout en montrant une large diversité en termes de modèles de développement selon les conjonctures nationales et géographiques. Certains pays sont plus avancés sur cette trajectoire, alors que d'autres s'en rapprochent dangereusement, que ce soit par mimétisme ou par contrainte géopolitique.

Si les États-Unis semblaient encore représenter un exemple de "démocratie libérale" avec un bon système de séparation des pouvoirs capables de neutraliser les dérives populistes de Trump lors de son dernier mandat, l'organisme Human Rights Watch considère qu'on assiste à la mise en place d'un État autoritaire:

Dans son rapport annuel, l’organisation de défense des droits humains (HRW), établie à New York, a estimé que le retour du milliardaire républicain à la Maison-Blanche avait intensifié une «spirale descendante» en matière de droits de la personne, déjà sous pression de la part de la Russie et de la Chine. «L’ordre international fondé sur des règles est en train de s’effondrer», s’est alarmé le groupe.

Par ailleurs, la forte croissance de la Chine dans les dernières décennies brise l'idée d'un lien nécessaire entre développement économique et démocratisation. L'État chinois intègre des éléments de l'économie de marché à une politique autoritaire et une vision nationaliste axée sur le développement de la demande intérieure, le tout par la mise en place de technologies algorithmiques de contrôle social.

De son côté, la Russie met en place une oligarchie rentière, alors que d'autres pays comme la Hongrie et la Turquie gardent les exigences d'une démocratie représentative formelle, tout en réprimant activement toute forme de contre-pouvoir. Bref, le national-capitalisme autoritaire a plus d'un tour dans son sac.

Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Jinping. Dessin de James Ferguson paru dans le Financial Times, Londres. Source

Somme toute, le national-capitalisme autoritaire est une manière de protéger la propriété exclusive des moyens de production, de favoriser l'accumulation du capital, d'accélérer la concentration des pouvoirs économique, technologique et médiatique, le tout afin d'enrichir la classe dominante d'une société donnée, et ce sans avoir à se soucier de garde-fous libéraux ou démocratiques. Cette formation socioéconomique s'accommode aisément de différents habits idéologiques: socialisme, néolibéralisme, islamisme, fascisme, etc. Bref, c'est le rêve inespéré de tout PDG, oligarque, chef de théocratie ou dirigeant de parti communiste: le pouvoir absolu sur les grandes décisions économiques et politiques d'un pays. Mais comment un tel régime d'accumulation a-t-il pu s'imposer au XXI siècle?

Après la Fin de l'Histoire

Comment s'est produit ce basculement du capitalisme néolibéral mondialisé des années 1980-2010 vers la multiplication de capitalismes autoritaires repliés à l'échelle nationale? Je vais tenter de réexpliquer les analyses de Jonathan Martineau, Hénin et Insel dans mes propres mots.

Depuis les années 1990, le capitalisme néolibéral a contribué à une explosion des inégalités économiques, un affaiblissement de l'État social, une dégradation des services publics, la crise du logement et une augmentation du coût de la vie pour la majorité de la population. Tout cela a alimenté des sentiments d'insécurité et de frustrations, une dégradation du climat social, une perte de confiance envers les institutions, la montée des contestations, etc.

Pour la grande majorité des gens, le "Système" ne fonctionne plus, il est brisé. Les promesses des différents gouvernements de centre-gauche ou de centre-droit sont perçues comme des paroles creuses de technocrates déconnectés des réalités du quotidien. Les gens ne croient plus au capitalisme, que ce soit sous sa forme "social-démocrate" (État-providence) ou à sa mouture mondialisée/diversitaire. Le capitalisme avait promis une prospérité partagée, un maximum de libertés et un accessible à tous. Tout ceci est un échec. Le système capitaliste contribue à dégrader le niveau de vie de la majorité, et traverse donc une profonde crise de légitimité.

Alors que le "socialisme démocratique" pourrait représenter une alternative intéressante au système actuel, les mouvements sociaux progressistes et la gauche politique sont fortement diabolisés depuis les années 2010. Des tensions internes entre la "gauche identitaire" et la "gauche universaliste" sont apparues au grand jour, et les forces progressistes n'ont pas réussi à bâtir une hégémonie culturelle malgré certaines avancées sur le plan écologique, économique et institutionnel.

Une certaine partie de la population rejette à la fois la gauche (associée à l'État-providence et/ou au "wokisme") à la droite gestionnaire, privilégiant plutôt une "Troisième voie" populiste et nationaliste. L'aspect "populiste" se manifeste par l'opposition à une "élite" (milieux culturels, profs d'universités, mondialistes de Davos, élites libérales comme Mark Carney), et la défense du "vrai monde". Comme le précise le député caquiste Bernard Drainville dans une récente vidéo:

Je pense qu'il faut donner une voix à tout ceux qu'on entend jamais. Je les appelle le "vrai monde", parce que c'est des gens qui se lèvent le matin, qui vont travailler, qui payent leurs impôts, qui essaient de donner le meilleur avenir possible à leurs enfants, et qu'ils l'ont difficile ces temps-ci avec la hausse des prix et tout ça.

Ensuite, l'aspect "nationaliste" consiste à créer un récit mobilisateur pour justifier un projet politique renforçant l'autorité de l'État et la protection des intérêts de la "majorité silencieuse" face aux ennemis intérieurs et extérieurs. Dans ce contexte, il ne s'agit pas du nationalisme inclusif axé sur le pluralisme démocratique, l'adhésion à un modèle social et la protection des droits des minorités. C'est plutôt le contraire: il s'agit d'un nationalisme droitisé, hostile à la "logique diversitaire", réservant les protections sociales aux membres de la "Nation", et subordonnant les droits individuels aux droits collectifs de la majorité culturelle.

Le cas du Québec: extension du domaine de la "laïcité"

Cette logique apparaît déjà au Québec et a commencé à s’institutionnaliser depuis l'élection de la CAQ en 2018. Le premier tournant est sans doute la Loi sur la laïcité de l'État, adoptée sous bâillon en juin 2019, qui modifia la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Le gouvernement Legault utilisa la clause dérogatoire pour éviter toute contestation juridique ultérieure. Plus récemment, le projet de loi 9 sur le renforcement de laïcité vise à aller encore plus loin, car il préconise l'interdiction des signes religieux bien au-delà des seuls "représentants de l'État", en s'attaquant aux garderies et à l'espace public.

Un autre signe d'autoritarisme se trouve dans divers articles de loi déposés par la CAQ à l'automne 2025 visant à limiter les contre-pouvoirs de la société civile. Si on prend les syndicats, le projet de loi 3 prévoit obliger les syndicats à faire voter annuellement les "Cotisations facultatives" par leurs membres, soit le prélèvement de fonds destinés à des actions non directement liées à la négociation, comme la contestation de lois, le soutien à des mouvements sociaux ou la publicité. Il s'agit là d'une stratégie pour affaiblir le pouvoir des syndicats à contester l'État.

De son côté, les membres du Parti québécois ont adopté des mesures encore plus radicales que le CAQ en matière de la laïcité de l'État. Un référendum interne en septembre 2025 a préconiser d'interdire aux élèves du primaire de porter des signes religieux "ostensibles" (hijab, kirpan, kippa, etc.). Dans son dernier congrès, le PQ a adopté une position visant à appliquer les principes de laïcité à l'ensemble des organisations financées par l'État. Cela signifie que tout organisme ou entreprise recevant une subvention de l'État québécois devrait renvoyer les personnes portant des signes religieux: Hydro-Québec, SAQ, organismes communautaires, PME recevant du financement public, etc. Ça va très loin.

Affiche du Congrès d'orientation du Parti québécois, 23-25 janvier 2026.

Enfin, le PQ sous PSPP considère la quête d'indépendance comme un enjeu existentiel pour un peuple menacé de disparition imminente, que ce soit par la volonté explicite du Canada qui voudrait effacer la nation québécoise, ou encore les récentes vagues d'immigration. On légitime ainsi une forme du capitalisme nationaliste-identitaire, fonctionnant pour défendre la survie d'une nation qui est d'abord définie par sa continuité culturelle-ethnique. Comme l'a mentionné l'ex-premier ministre François Legault en 2019: "Au Québec, c'est comme ça qu'on vit".

Dans ce contexte, le capitalisme ne peut plus fonctionner sur des bases politiques "normales" que nous avons longtemps associées à la démocratie libérale et pluraliste. Pour garantir l'accumulation du capital et protéger les intérêts des classes dominantes, le système abandonne progressivement l'État de droit et les mécanismes de contre-pouvoir, pour les remplacer par des dispositifs de contrôle plus répressifs, le tout légitimé par un récit de droite nationaliste décomplexée.

Cela ne prend pas toujours la forme d'un virage autoritaire brusque, comme on le voit actuellement aux États-Unis depuis 2025. Cela peut aussi se manifester de façon plus progressive, tranquille et insidieuse, par une série de projets de lois affaiblissant les contre-pouvoirs de la société civile, ou encore la mise en place d'un régime politique nationaliste-conservateur verrouillé par une constitution imposée de façon anti-démocratique. De son côté, le capitalisme continue de fonctionner comme si de rien n'était, en empruntant maintenant une forme plus nationaliste et identitaire sur le plan politique et idéologique.

Si des membres de la "majorité culturelle" acceptent d'abandonner certaines libertés, c'est dans l'espoir d'obtenir en contrepartie une protection symbolique de leur identité et la protection de leur mode de vie face à des changements perçus comme menaçants. Dans la logique populiste, le "vrai monde" recherche d'abord le confort matériel et le fait de ne pas être dérangés. On réassure le "bon peuple" en lui disant qu'il pourra continuer à vivre comme il l'a toujours fait, en réprimant ses potentiels "ennemis", qu'il s'agisse de minorités religieuses, d'immigrants trop nombreux, ou de wokes moralisateurs.

On martèle dans l'espace public que les féministes, antiracistes, queer, trans, musulmans, socialistes et écologistes, combinés au péril de l'immigration massive, de l'entrisme religieux et de l'islamo-gauchisme, voudraient voler le mode de vie de "l'homme ordinaire" au profit d'une idée vertueuse de "l'humain déconstruit". Le "wokisme totalitaire" représenterait ainsi une menace globale pour la civilisation occidentale, et la nation en particulier.

C'est pourquoi il faudrait s'opposer férocement à toute forme de wokisme ou de menace à l'identité nationale, avec des mesures musclées pour défendre "nos valeurs" et la liberté d'expression. Ce discours Eux/Nous contribue à la droitisation du nationalisme québécois, qui rompt avec son héritage civique d'autrefois. On peut certes constater ce virage progressif vers le nationalisme conservateur à partir de la crise des accommodements raisonnables en 2006-2007, mais il présente aujourd'hui un nouveau stade de radicalisation.

Un combat entre "deux Occidents" ?

Dans son dernier livre intitulé Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté soutient que nous assistons aujourd'hui à une fracture entre l'Amérique trumpienne et l'Europe libérale-progressiste. Il n'a pas tort. Malgré sa lecture réactionnaire faisant l'éloge de la révolte trumpiste face à la soi-disant "soviétisation" de l'Union européenne, Bock-Côté a le mérite de reconnaître une opposition entre deux modèles de régulation sociale, l'un basé sur le capitalisme néolibéral-diversitaire, et l'autre sur le national-capitalisme autoritaire.

Bock-Côté plaide évidemment en faveur du national-capitalisme autoritaire (sans le nommer ainsi), et il espère l'effondrement du modèle libéral-européen qui est profondément hostile à sa vision du monde. Il souhaite le renversement du "régime diversitaire" par un réveil des peuples alignés au trumpisme. Voilà un beau projet de société, digne de la droite identitaire décomplexée.

Mais est-ce là le projet inavoué ou la trajectoire souhaitée par l'actuel chef du Parti québécois? Jusqu'où la dynamique de droitisation du PQ va-t-elle aller, d'autant plus que la stratégie actuelle soit d'établir une alliance avec la droite populiste albertaine et l'administration Trump? Comme la société québécoise a généralement tendance à éviter les discours politiques extrêmes, cela signifie-t-il que nous serions définitivement immunisés contre un virage autoritaire?

Cela nous ramène à la question de l'extrême-droitisation et des multiples formes du national-capitalisme autoritaire qui varient de pays en pays, avec différents niveaux de radicalité. Ce sera l'objet du prochain texte qui essayera de comparer les processus de droitisation au Québec, en France et aux États-Unis, en établissant des parallèles mais aussi des différences importantes entre chaque contexte national.