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Pour en finir avec le facho-scepticisme (partie II)

Pour en finir avec le facho-scepticisme (partie II)
Des manifestants se sont mobilisés dans les rues de Minneapolis, au Minnesota, après la mort d'un homme de 37 ans samedi. Photo : La Presse canadienne / Abbie Parr. Source: La Presse

Comme je l'avais souligné dans mon texte précédent, je définis le facho-scepticisme comme un discours de déni, de minimisation ou de relativisation systématique de la montée de l’extrême droite et des dynamiques fascistes, et ce malgré l’accumulation de preuves factuelles qui corroborent cette hypothèse. En ce sens, le facho-scepticisme fonctionne de manière analogue au climatoscepticisme.

Un élément important que je n'ai pas nommé dans mon dernier billet est le rôle joué par une vision stéréotypée du fascisme du XXe siècle, laquelle nous induit en erreur plutôt que de nous éclairer. Le mécanisme à l’œuvre ici est le "parallélisme tronqué": on fait une analyse comparative entre le fascisme d'hier et le populisme autoritaire aujourd'hui, mais avec une image faussée du passé. On met en évidence les "différences" entre les deux phénomènes, pour conclure que notre époque n'est pas identique au fascisme d'autrefois. Voilà, c'est simple comme bonjour.

Un exemple de ce facho-scepticisme "du sens commun" peut être illustré par le commentaire d'un internaute sur YouTube suite à une entrevue que j'ai accordée à Rémi Villemure dans son balado Il reste encore du monde. J'utilise l'argumentaire de @thomasshelby12678, parce qu'il est représentatif de plusieurs remarques que j'ai entendues ces derniers mois. Son commentaire semble avoir été écrit par ChatGPT (en raison du style et de la mise en forme du texte), mais peu importe: que ces idées soient le produit d'un humain authentique ou d'une IA générative, elles sont des clichés qui reviennent abondamment dans l'espace médiatique, et elles méritent donc notre attention.

Étudier les idées vraisemblables

Je vais employer ici la méthode d'Aristote, qui commençait toujours par étudier les "opinions reçues" ou "crédibles" (endoxa) de sa société sur un sujet donné, afin d'identifier leur part de vérité, les confronter, examiner leurs contradictions et trouver des opinions plus sûres ou mieux fondées. Il partait toujours des opinions probables ou "vraisemblables" circulant au sein de la Cité, surtout sur le plan éthique ou politique, où il n'y a pas de vérité mathématique.

Contrairement aux sophistes de son temps et aux chroniqueurs populistes aujourd'hui, Aristote ne cherchait pas à flatter les préjugés du sens commun ou à exciter les opinions populaires pour susciter la polémique ou générer du clic. Il ne cherchait pas non plus à condamner rapidement une idée jugée moralement condamnable, superficielle ou différente de la sienne, en vertu d'une perspective morale supérieure, basée sur un dogme politique ou des Formes intelligibles.

Contrairement à Platon qui considérait les opinions du peuple comme des illusions, des approximations ou de pures faussetés (fake news) issues de la "caverne" des apparences, qui seraient opposées au "Soleil" de la Science, la Vérité, et le Bien absolu, Aristote partait toujours du sens commun. Il examinait une notion partagée mais controversée comme le "bonheur", puis raffinait son analyse pour déterminer quel était le concept le plus solide sur le plan philosophique. Il partait des croyances de "gens sérieux" ou bien d'idées largement partagées, soit des "opinions" ayant une certaine influence, afin de tester leur capacité à rendre compte de la réalité. Dans le même esprit, voici ce qu'un internaute (ou l'IA générative) pense des différences entre le fascisme d'hier et le trumpisme.

1. Modèle Économique : Dirigisme vs Néolibéralisme
​C'est la rupture la plus profonde. Le fascisme historique détestait le capitalisme libéral désordonné.
Fascisme : Cherchait un contrôle de l'État sur la production (corporatisme), avec une méfiance envers le libre-marché international au profit de l'autarcie.
Trump : Pratique un néolibéralisme de combat. Ses piliers sont la déréglementation massive, la privatisation et les baisses d'impôts. Son économie vise à enrichir le secteur privé et à réduire le poids de l'administration fédérale, là où les fascistes voulaient l'étendre partout.

​2. Structure du Pouvoir : Totalitarisme vs Anti-État
Fascisme
: La devise de Mussolini était "Tout dans l'État". Le but était de fusionner la société civile et l'État sous un parti unique et une administration surpuissante.
Trump : Son discours est fondamentalement anti-institutionnel. Il attaque le "Deep State" (l'État profond) et cherche à démanteler des pans entiers de la bureaucratie fédérale. Plutôt que de vouloir un État omniprésent, il prône un État minimaliste sur le plan social, mais dirigé par un exécutif fort.

3. Moyens d'Action : Milices vs Système électoral
Fascisme : S'est imposé par la violence de milices paramilitaires organisées (Chemises noires, SA) qui brisaient physiquement les grèves et les partis d'opposition bien avant les élections.
Trump : S'appuie sur une légitimité électorale. Bien que le 6 janvier 2021 reste un point de débat critique, son mouvement ne dispose pas d'une armée privée hiérarchisée. Il opère à travers les médias sociaux, les meetings de masse et le système judiciaire, restant ancré dans une compétition électorale (même s'il en conteste les règles).

4. Politique étrangère : Expansionnisme vs Isolationnisme
Fascisme : La nation ne prouvait sa grandeur que par la guerre de conquête et l'impérialisme territorial.
​Trump : Défend une vision "America First" isolationniste. Il rejette les interventions militaires coûteuses, préférant le protectionnisme économique et les guerres commerciales aux guerres de territoires. Son nationalisme est défensif et économique, non militaire et expansionniste.

Le piège de la dichotomie rigide

Remarquons d'abord un premier aspect de cette logique, basée sur une série d'oppositions binaires et exclusives. Soit qu'un régime est isolationniste, soit qu'il est expansionniste, mais il ne peut être les deux à la fois. Même chose pour l'alternative entre violence paramilitaire et légitimité électorale, totalitarisme vs discours anti-État, dirigisme et néolibéralisme.

Une analyse plus fine montre que dans le cas du fascisme des années 1930, tout comme avec l'administration Trump de 2025-2026, il y a les deux éléments qui coexistent à la fois, de manière complémentaire ou en tension réciproque. La pensée simpliste réfléchit en dichotomies, en exclusions binaires et rigides (ou bien, ou bien), au lieu de penser de façon dynamique et dialectique, de façon processuelle et historique.

En d'autres termes, l'une des causes premières du facho-scepticisme, c'est une pensée fixiste et rigide qui se crée un modèle tout-fait du fascisme, à la manière d'une essence éternelle. Et le pire dans tout ça, c'est que ce modèle idéalisé du fascisme du siècle dernier est souvent un mythe, une image faussée qui ne correspond pas aux faits historiques, ou qui reprend à la limite des généralités qu'on voit dans certains films sur la Seconde Guerre mondiale et les manuels scolaires pour enfants.

Un néolibéralisme ultra-dirigiste

Revenons point par point sur les arguments avancés par @thomasshelby12678. Selon cet internaute, le fascisme historique serait marqué par une vision économique dirigiste (corporatisme), alors que le trumpisme serait davantage un "néolibéralisme de combat", axé sur les dérèglementations et le secteur privé. En réalité, le fascisme n'a pas de doctrine économique cohérente, et a adopté moult positions selon les circonstances.

Prenons le cas de Benito Mussolini, qui fut d'abord un syndicaliste révolutionnaire et un socialiste avant de se convertir au fascisme dans le sillage de la Première Guerre mondiale. Lorsque Mussolini a pris le pouvoir en 1922, il a commencé par adopter une position de libéralisme économique (pour plaire aux intérêts des grandes industries et de la bourgeoisie italienne), avant d'adopter un modèle plus dirigiste et corporatiste quelques années plus tard. Quand Hitler est arrivé au pouvoir en 1933, il a adopté des politiques économiques très interventionnistes axées sur le relance de la croissance et l'industrie militaire, notamment en raison de la grande crise financière de 1929 qui avait frappé tout l'Occident.

Aujourd'hui, Trump a évidemment adopté des positions hyper-néolibérales, voire libertariennes, dans son premier mandat, mais avec des investissements publics massifs dans les secteurs de l'industrie numérique (infrastructures de l'IA), le financement des forces policières (dont le budget de ICE et la construction de camps de détention), et le secteur militaire en général. Bref, son gouvernement prône le désinvestissement pour tout ce qui touche l'aide internationale, l'environnement, les services sociaux, la santé, les énergies vertes, etc., mais il est ultra-dirigiste au niveau du complexe techno-militaro-industriel, tout comme Mussolini et Hitler au siècle dernier.

De plus, Trump veut effectivement réduire la bureaucratie au sein de l'État fédéral (via la mise en place du DOGE qui fut conçu et lancé par le milliardaire Elon Musk). Mais il cherche surtout à prendre le contrôle de l'appareil d'État, à placer ses fidèles dans différents postes de pouvoir. Il déploie les forces armées fédérales et les agents de ICE un peu partout sur le territoire américain, en ciblant les États et les villes démocrates. Au lieu de respecter les principes de décentralisation et d'autonomie des États chers à la constitution américaine, Trump veut étendre le pouvoir de l'État fédéral au maximum. Sur le plan de la politique intérieure, il est en fait ultra-dirigiste: il attaque le pouvoir des médias et des universités, en définançant ses oppositions politiques, ou en finançant ses proches alliés, dont les compagnies des industries fossiles, de l'armement et de la Silicon Valley.

Écraser la dissidence par la force

On dit souvent que la devise de Mussolini était "Tout dans l'État", et c'est tout à fait exact. Il voulait détruire l'autonomie de la société civile pour assurer une fusion avec l'État et le parti unique dirigé par une main de fer. Or, en apparence, Donald Trump serait un dirigeant anti-État, anti-institutionnel, voulant s'attaquer aux élites politiques et au "Deep State". Cela marche bien au niveau rhétorique, avec un beau discours populiste, mais dans les faits Trump opère de façon globalement similaire à ce que faisait Mussolini et Hitler un siècle plus tôt.

En réalité, les fascismes du XXe siècle et le trumpisme 2.0 partagent une caractéristique commune: l'autoritarisme. Cela signifie que les dirigeants fascistes, tout comme Trump, sont d'abord contre le système politique établi, qui serait soi-disant dominé par les forces libérales, démocrates, progressistes, socialistes et/ou wokes selon les époques. Trump n'est pas contre l'État en tant que tel, mais contre l'État de droit. Mussolini n'était pas contre le parlement ou le système judiciaire, mais opposé à l'existence de contre-pouvoirs au profit d'un pouvoir exécutif fort qui devrait imposer sa volonté toute-puissante. Même chose pour Hitler, qui voulait s'attaquer au "Deep State" de son temps, en se basant sur des théories du complot pour purger les "élites juives ou communistes".

Une autre erreur courante est d'associer rapidement fascisme et totalitarisme, comme si le fascisme était en soi totalitaire. Dans son livre Les origines du totalitarisme, la philosophe Hannah Arendt démontre bien que les deux seuls régimes qui ont incarné le totalitarisme au XXe siècle étaient le nazisme et le stalinisme. Pour ce qui est du fascisme de Mussolini, ou d'autres variantes du fascisme comme la dictature de Franco en Espagne ou de Salazar au Portugal, c'étaient plutôt des régimes autoritaires ultranationalistes et conservateurs, inspirés du fascisme italien en bonne partie. Comme l'a aussi montré l'historien Robert O. Paxton, le fascisme passe à travers différentes phases (émergence, enracinement, prise du pouvoir), et ce n'est que dans la dernière phase qu'il atteint un stade extrême, celui de la Terreur ou du totalitarisme. Mais c'était déjà du fascisme avant qu'on en arrive là.

Le point commun de tous les fascismes est d'utiliser la violence de l'État pour écraser les dissidents à l'interne, ou encore d'accélérer un processus de purification ethnique. Le régime nazi a commencé par voter des lois à l'encontre des Juifs, des droits des homosexuels et des Tziganes, avant d'en arriver aux chambres à gaz quelques années plus tard. Depuis 2025, Trump a mis en place un large processus de déportation et de "remigration", appuyé sur des mesures extralégales faisant complètement fi de l'État de droit. Il utilise la force de l'État pour réprimer toute dissidence et les "ennemis de l'intérieur". Il n'y a pas encore de camps d'extermination, mais on a quand même la construction d'Alligator Alcatraz dès son arrivée au pouvoir.

Entre violence et légitimité électorale

On en arrive au troisième point, qui oppose la violence des milices au fonctionnement du système électoral. Il est vrai de souligner une différence importante entre le fascisme et le nazisme qui ont utilisé de la violence politique de forces paramilitaires bien avant leur prise du pouvoir. Par exemple, les chemises noires sous Mussolini ont commencé à brutaliser et assassiner des socialistes et des syndicalistes dès 1919, avant que Mussolini prenne le pouvoir en 1922. Par la suite, les chemises noires ont été intégrées à l'appareil d'État, leurs violences étaient tolérées, voire encouragées par le Duce, tandis que certains leaders ont reçu des postes clés dans la chaîne de commandement, dont des ministères.

Il en va de même pour les nazis qui ont utilisé la violence de milices paramilitaires dès le début des années 1920, et ce avant l'arrivée au pouvoir de Hitler en 1933. Notons aussi que le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) a tenté un coup d'État raté la soirée du 8 novembre 1923, qu'on a nommé Putsch de la Brasserie. À la limite, on peut faire l'analogie avec l'Assaut du Capitole du 6 janvier 2021 aux États-Unis, qui s'est soldé par un échec monumental et des centaines d'arrestation.

Il est vrai que Donald Trump a pris le pouvoir en gagnant les élections présidentielles de novembre 2015, puis de novembre 2024, et donc en s'appuyant sur la légitimité du système électoral. Or, le rôle de la force, des milices privées et de groupes paramilitaires jouent un rôle grandissant, surtout depuis le début de son deuxième mandat en 2025. Notons qu'après avoir nié le résultat des élections de 2020 en disant qu'elles avaient été "volées", Trump a dit dans un meeting de juillet 2028:

get out and vote, just this time [...] you won’t have to do it any more. Four more years, you know what? It’ll be fixed, it’ll be fine, you won’t have to vote any more, my beautiful Christians.

Peu importe s'il s'agit ou non d'une blague, on a ici un propos qui suggère qu'après les élections présidentielles de 2024, il n'y aura plus de vote, affichant ainsi un mépris complet du système électoral. Trump, comme tous les fascistes avant lui, ont plutôt un rapport opportuniste et ambivalent à la démocratie parlementaire; ils l'utilisent à leur avantage lorsqu'il peuvent accroître leur influence, ou s'en débarrassent aussitôt que cela menace leur pouvoir.

Rappelons d'ailleurs un fait historique majeur: Mussolini et Hitler n'ont pas pris le pouvoir via un coup d'État, mais par les élections. Dans le premier cas, Mussolini a été élu en 1919, puis il a été dans l'opposition jusqu'en 1922. Dans un contexte de crise politique générale, Mussolini a réussi à opérer un mélange habile de tactiques visant à combiner la violence des milices fascistes dans la rue et la légitimité populaire par les urnes, en organisant notamment la Marche sur Rome en octobre 1922.

Si celle-ci laissait entendre une tentative de coup d'État par des milliers de fascistes armés pour prendre le pouvoir par la force, il s'agit d'abord d'une mise en scène. L'État italien aurait pu facilement réprimer cette dissidence, tellement les chemises noires étaient désorganisées. Or, c'est plutôt la non-intervention du roi d'Italie, mêlée à la complicité d'autres élites politiques, qui ont décidé de donner les clés du pouvoir à Mussolini pour éviter le chaos social, et tenter de sauver un régime à bout de souffle, qui ont décidé de nommer Mussolini comme premier ministre d'Italie. La marche sur Rome n'a pas été un coup d'État, mais une menace de violence politique, un pari très risqué de Mussolini, qui a réussi en raison de l'aplaventrisme des élites de son temps qui ont préféré faire un pacte avec lui.

Quelque temps plus tard, Mussolini modifia la loi électorale en signant un pacte avec l'Église catholique, tout à fait opportuniste, pour être ensuite élu à forte majorité. Après le kidnapping et l'assassinat du chef de l'opposition socialiste, Giacomo Matteotti, le 10 juin 2024, Mussolini abolit complètement la démocratie libérale et instaure une dictature basée sur le pouvoir absolu du Parti unique.

Pour Adolf Hitler, rappelons qu'après le putsch raté de 1923, le Fürher cherche à gagner en respectabilité tout tolérant aisément la violence des milices nazies. Son parti accroît sa popularité élection après élection, mais il n'arrive pas au pouvoir via une élection où il gagne une majorité parlementaire en 1933, comme on le répète bien souvent. Comme le rappelle l'historien Johann Chaputot dans son livre Les irresponsables: qui a porté Hitler au pouvoir?, le parti nazi en 1933 était en train de baisser dans les sondages. Mais la crise politique aiguë de la République de Weimar, combinée aux décisions opportunistes des forces du centre et de la droite, ont tissé une alliance avec l'extrême droite qui a hissé Hitler à la tête du gouvernement. Comme le rappelle sa quatrième de couverture:

Un consortium libéral-autoritaire, tissé de solidarités d’affaires, de partis conservateurs, nationalistes et libéraux, de médias réactionnaires et d’élites traditionnelles, perd tout soutien populaire : au fil des élections, il passe de presque 50 % à moins de 10 % des voix et se demande comment garder le pouvoir sans majorité, sans parlement, voire sans démocratie. Cet extrême centre se pense destiné à gouverner par nature : sa politique est la meilleure et portera bientôt ses fruits. Quand les forces de répression avertissent qu’elles ne pourront faire face à un soulèvement généralisé, le pouvoir, qui ne repose sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle il partage, au fond, à peu près tout, et de l’installer au sommet.

On connaît la suite: les membres d'une classe politique en perte de légitimité (le centre et la droite), préfèrent nouer une alliance avec l'extrême droite afin d'éviter une montée de la "gauche radicale", en croyant pouvoir contrôler une figure "marginale" comme Hitler dont ils pourront ensuite se débarrasser. Ils n'avaient pas anticipé que c'est Hitler qui profiterait de leur aplaventrisme pour se hisser au pouvoir, et que ce sont eux qui se feraient littéralement assassiner quelques mois ou années plus tard. Cette alliance entre la droite et l'extrême droite en Allemagne a débouché sur la Solution finale et le totalitarisme.

ICE comme incarnation de l'État policier

Un dernier point à remarquer concernant le rôle des milices paramilitaires sous l'administration Trump 2025. On a raison dire que les chemises noires et les chemises brunes constituaient des forces paramilitaires assez bien "organisées" avant l'arrivée au pouvoir de leurs partis par les urnes. Aux États-Unis, les milices d'extrême droite, des groupes comme les Proud Boys et autres groupuscules de suprémacistes blancs étaient plutôt décentralisés et désorganisés durant le premier mandat de Trump. On peut penser à des tentatives de convergence, dont le rallye d'extrême droite "Unity the Right" à Charlottesville en août 2017, qui s'est soldé par 3 morts et 35 blessés, et où Trump affirma sans gêne "there are good people on both sides".

Mais c'est surtout après le début du second mandat de Trump en 2025 que les forces paramilitaires ont commencé à se structurer sous forme d'une armée privée, notamment par le financement de l'agence ICE dont le budget dépasse maintenant celui du FBI (si on tient compte des allocations supplémentaires du Big Beautiful Bill, où ICE a disposé d'un budget de 29 milliards $US en 2025, comparativement à 11G$ pour le FBI). Cela se combine au fait que Trump a gracié l'ensemble des prisonniers qui avaient participé à l'assaut du Capitole, dont plusieurs figures de l'extrême droite, dont certaines ont décidé de se joindre aux rangs de ICE.

Avec un recrutement accéléré de 10 000 "agents de déportation" à la fin de l'année 2025, des reportages ont mis en lumière des processus de sélection bâclés, admettant des personnes n'ayant aucune formation en sécurité, parfois analphabètes, portant des tatouages suprémacistes, consommant des drogues, certains ayant un casier judiciaire, et autres phénomènes de la sorte. Ce ne sont pas des policiers ou des militaires longuement formés, avec une éthique du service public, mais des brutes recrutées à la va-vite, avec d'excellents salaires, pour servir un programme d'épuration ethnique et les ambitions personnelles de Trump.

Certains objecteront que la United States Immigration and Customs Enforcement (ICE) a été créé en 2003 sous George W. Bush, et que cette agence a contribué à arrêter et déporter des milliers d'immigrants illégaux pendant les mandats de Barack Obama et Joe Biden, et donc qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Or, les arrestations durant la première année du mandat de Trump ont doublé par rapport aux années précédentes, les agents de ICE portent maintenant des masques, interviennent dans les églises, les écoles, les commerces, les centres communautaires, et maintenant les résidences privées.

Et depuis le meurtre de Renee Good le 7 janvier à Minneapolis, qui constitue un véritable laboratoire de l'État policier, tous les hauts dirigeants de l'État fédéral comme Trump, Kristi Noem, J.D. Vance et Stephen Miller ont soutenu l'ensemble des agents de ICE, en leur donnant une immunité complète au niveau politique moral. Bref, l'État fédéral justifie la violence et l'arbitraire de forces paramilitaires organisées, en leur donnant une licence à intimider, kidnapper, brutaliser, voire assassiner les gens leur "manquant de respect", que ce soit des immigrants illégaux, des résidents permanents ou des citoyens américains. Les personnes racisées ou autochtones sont les principales victimes de cet État policier, mais les personnes blanches ne sont pas épargnées non plus. Alex Pretti, un infirmier de 37 ans, fut également abattu par une meute d'agents de ICE le 24 janvier 2025, alors qu'il était au sol. Bref, personne n'est à l'abri. Si ce n'est pas là du fascisme, quel mot faudrait-il utiliser?

De l'isolationnisme à l'impérialisme décomplexé

Le dernier point, qui apparaît saugrenu en ce début d'année 2026, consiste à affirmer que Donald Trump ne serait pas fasciste en raison de sa politique étrangère. Alors que le fascisme serait expansionniste, Trump miserait sur une approche isolationniste, prônant le slogan "America First", le protectionnisme, les tarifs douaniers, la fin de la mondialisation néolibérale, etc. Si Trump a créé des "guerres commerciales" avec ses voisins et plusieurs pays en 2025 avec ses tarifs douaniers modifiés ou abandonnés au gré de ses humeurs, il serait d'abord un "artisan de la paix" visant à stopper l'impérialisme américain, que ce soit en négociant avec Vladimir Poutine pour arrêter la guerre en Ukraine, ou en négociant une trêve avec Benjamin Netanyahu pour stopper le génocide à Gaza.

Malgré cette belle fable, que plusieurs pouvaient encore croire il y a quelques mois, Trump a commencé l'année 2026 par une intervention militaire au Venezuela pour prendre le contrôle de ses ressources pétrolières. Il menace intensément le Groenland qu'il veut acquérir par tous les moyens, et a même diffusé deux images générées par IA générative le 20 janvier sur son compte personnel Truth Social, où il montre l'annexion du Groenland et une carte dans laquelle le Canada ferait maintenant partie des États-Unis. Cela donne froid dans le dos.

L'idée que Trump n'aurait pas de visée expansionniste apparaît donc comme une blague en janvier 2026. L'impérialisme américain n'est jamais disparu, c'est vrai, il apparaît aujourd'hui de manière directe, assumée, décomplexée. Cet impérialisme ne vise plus seulement les pays du Sud global (sous-considérés par l'Occident) mais des pays de l'Union européenne et de l'OTAN. Rappelons que Mussolini et Hitler étaient aussi des isolationnistes à leur manière un siècle plus tôt, de virulents protectionnistes voulant reconstruire leur économie, notamment par l'industrie militaire, avant de se lancer dans des conflits armés élargis et des visées expansionnistes.

L'Italie se lança pour reconquérir l'Éthiopie en 1935, et ce fut un large échec, alors que l'Allemagne nazie a réussi à envahir une bonne partie du continent européen dès 1939, déclenchant la Deuxième Guerre mondiale du même coup. Isolationnisme et expansionnisme ne s'opposent pas, mais se nourrissent mutuellement, par une sorte d'hyper-nationalisme égoïste et conquérant.

Aujourd'hui, le Canada est maintenant dans le viseur des États-Unis. Le problème avec Trump, c'est qu'il est engagé dans une fuite en avant dont la guerre est la seule issue. On dit qu'il attaque le Venezuela pour détourner l'attention des Epstein Files et son fiasco à l'interne. C'est peut-être vrai, mais il intervient militairement quand même.

Trump dit qu'il veut absolument acquérir le Groenland, par tous les moyens si nécessaire; si tout le monde lui dit que c'est une mauvaise idée, que le jeu n'en vaut pas la chandelle et qu'il risque de détruire l'OTAN, sa réponse est: "je m'en fous, c'est moi le roi du monde, je fais ce que je veux".

Personne ne croyait que l'Allemagne allait sérieusement envahir la Pologne quelques semaines avant la campagne de septembre 1939, même si Hitler en parlait depuis des années. Tout le monde croyait qu'il blaguait, qu'il n'était pas sérieux, tellement c'était insensé.

Mais il l'a fait, avec un mépris profond de tout droit international, dans une logique de guerre totale et d'impérialisme décomplexé à l'égard de ses voisins. Seule la force compte, comme l'a récemment rappelé Stephen Miller. Trump opère dans le même esprit de démesure et de soif de pouvoir absolu, mais il commande aujourd'hui l'armée la plus puissante au monde.

Conclusion

Somme toute, le discours visant à démontrer que le gouvernement Trump depuis 2025 se distinguerait du fascisme des années 1920-1930 ne tient pas la route. On aurait pu tenir un tel discours en 2024, mais le réel rattrape les beaux récits de la droite identitaire. Celle-ci considère que ce ne serait là qu'une révolte légitime contre le "wokisme", un retour du balancier suite à l'hégémonie du progressisme, ou d'autres balivernes du genre. Le vrai problème serait l'islamisation de l'Occident, la baisse de natalité, la destruction de l'identité nationale, etc.

Bref, il faudrait que le Québec craigne davantage le Canada que les États-Unis. On aurait été de "mauvais voisins" des États-Unis, et nous devrions nous aligner sur leurs politiques économiques et militaires. La vraie menace pour nous au niveau des relations internationales serait un nouveau partenariat commercial avec la Chine, et non l'impérialisme américain. Les wokes domineraient le monde, l'Union européenne serait en voie de "soviétisation", et il faudrait s'inspirer de la "révolte populiste" des États-Unis, mais avec un style moins brutal.

Fort bien, voilà différents tropes et arguments du facho-scepticisme nationaliste, en contexte bien québécois. Trump n'est pas gentil, mais le mouvement qu'il exprime incarne une part de vérité. Si nous voulons créer un État "indépendant", il faudrait se résoudre au fait que les États-Unis restent notre principal pays allié, même sous Trump. Cela m'amènera à mon prochain texte, où la géopolitique du Canada et du Québec joueront un rôle décisif dans les prochaines années.