Retour sur le Chili
En février 2023, quand je suis allé au Chili pour un séjour de recherche sur les communs et le municipalisme, j'étais impressionné par la vitalité de la gauche politique et des mouvements sociaux qui poursuivaient l'élan des soulèvements de 2019. Ce contexte d'ébullition sociale contrastait très fort avec la situation politique au Québec, dominée par la CAQ et le conservatisme, comme si le Chili était un monde parallèle où Québec solidaire aurait pris le pouvoir.
Sur le plan électoral, le politicien de gauche Gabriel Boric, issu du mouvement étudiant (dans la même lignée que Gabriel Nadeau-Dubois ici), a réussi à devenir le plus jeune président de la République à 36 ans en mars 2022. À travers la coalition de gauche large Apruebo Dignidad (Approuvons la dignité), il portait un programme social ambitieux, et un projet de refondation démocratique via une assemblée constituante, visant à rompre avec la constitution de Pinochet qui enfermait le régime politique du pays dans un néolibéralisme perpétuel.

Parallèlement, il y avait le mouvement féministe qui était en plein essor, la résurgence du peuple autochtone Mapuche, et une forte ébullition dans la société civile. Comme le montre le philosophe Pierre Dardot dans son livre La mémoire du futur: Chili 2019-2022, il y avait alors un véritable laboratoire de la gauche:
L’expérience politique ainsi acquise, précieuse en enseignements qui vont bien au-delà du Chili, fraie une voie originale, celle de la réinvention de la démocratie comprise comme activité de tous les citoyens, et non comme le monopole de politiciens professionnels.
Bilan des deux processus constituants
Contrairement à la situation au Québec où des partis comme Québec solidaire proposent une assemblée constituante pour résoudre la question nationale, et où le Parti québécois promet un référendum sur l'indépendance dans un premier mandat, la revendication d'une "assemblée constituante" vient d'abord de fortes mobilisations sociales dans la foulée des soulèvements de 2019. Le peuple mobilisé dans la rue réclamait de changer la constitution héritée du général Augusto Pinochet, qui avait imposé la première constitution néolibérale au monde en 1980.
En 2020, un référendum fut organisé par le gouvernement de droite de l'époque qui visait à calmer le jeu en posant deux questions. La première était: « Voulez-vous une nouvelle Constitution ? » (oui ou non), et la seconde était « l'assemblée constituante doit-elle être élue ou mixte ? » (c'est-à-dire élue à 100% ou partiellement nommée par le gouvernement en place). Les réponses furent claires: 78,3% votèrent pour un changement de constitution, et 79,2% voulaient qu'elle soit élue (donc indépendante du gouvernement).
Une première assemblée constituante chilienne de 155 personnes élues fut lancée en 2021, et mena à la rédaction d'une constitution très progressiste, sans doute l'une des plus à gauche au monde. La présidente de l'assemblée constituante, Elisa Loncon, était une femme autochtone indépendante, et les forces de gauche remportèrent la majorité des sièges aux élections constituantes de mai 2021.
Malheureusement, la constitution fut rejetée par la population à 61,9% lors d'un référendum en septembre 2022, quelques mois après l'arrivée du président Boric. Si la constitution avait été adoptée, on peut faire l'hypothèse que le nouveau gouvernement de gauche aurait eu davantage de marge de manœuvre pour avancer ses multiples réformes. Mais tout se passe comme si "le moteur de la voiture avait callé" immédiatement après être que le véhicule soit sorti du stationnement.
En mars 2023, le gouvernement Boric essuya un deuxième revers important. Alors qu'il était minoritaire au parlement, il échoua à faire adopter sa réforme fiscale... par une voix. Cette réforme était la pierre angulaire de son programme, visant à taxer les plus riches pour financer ses réformes sociales. Il s'agissait certes d'une mesure "radicale" pour la droite et la vision néolibérale, mais dans les faits on avait affaire à une mesure social-démocrate classique visant à mieux redistribuer la richesse et financer adéquatement les services publics.
Parallèlement, le gouvernement Boric décida de relancer un deuxième processus constituant, beaucoup plus technocratique dans sa forme, et en écartant d'emblée la participation des communautés autochtones (contrairement à la première constituante). Malheureusement, ce conseil constitutionnel fut noyauté par les forces de droite et d'extrême droite lors des élections constituantes de mai 2023, menant à l'élaboration d'une constitution hyper-conservatrice, laquelle fut aussi rejetée à 55,8% lors d'un deuxième référendum en décembre 2023.
Le Chili se trouvait alors dans une véritable impasse politique, même si la population avait voté à 78% pour changer de constitution trois ans plus tôt. Notons qu'un nombre si important de mobilisations populaires, d'élections, de référendums et de processus constituants en moins de 5 ans témoigne d'une "crise de régime". Dans un contexte de si forte instabilité politique, nul ne peut prédire le résultat du processus, qui peut basculer à tout moment vers: 1) une sortie de crise "démocratique" (solution progressiste) ; 2) une réponse autoritaire (restauration de l'ordre traditionnel).
Déjà en 2022, lors de mon bref passage au Chili, j'ai remarqué que cette société était très divisée (comme plusieurs sociétés actuelles par ailleurs). D'une part, il y avait une forte volonté de changement, que ce soit au niveau économique, social et culturel. D'autre part, il y avait aussi des forces réactionnaires de mieux en mieux organisées pour barrer la voie à toute réforme sociale et démocratique. Lequel de ces deux camps allait triompher?
Mes propres affinités politiques et intérêts de recherche m'ont bien sûr amené à rencontrer des militant·e·s de gauche avec qui je partageais de nombreux points en commun. Cela dit, je suis aussi sorti de ma "chambre d'écho" par moments, notamment lorsque j'ai pris un taxi où j'ai eu eu une conversation surprenante avec un chauffeur d'une cinquantaine d'années qui m'a raconté sa vision politique du Chili.
La résurgence du pinochétisme
Je me souviens d'un épisode, apparemment anodin, où j'ai pris le taxi à Santiago avec ma conjointe. On revenait d'une visite du Musée de la mémoire et des droits humains, inauguré en 2010 par la présidente de l'époque Michelle Bachelet, qui revenait sur l'expérience de la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990). C'était une exposition émouvante, qui rappelait comment avaient été vécues deux décennies de régime autoritaire à partir d'enregistrements sonores, de photos, de vidéos d'archives, de témoignages d'exilé·e·s et de survivant·e·s de la dictature, le tout accompagné de faits, de statistiques et d'analyses du régime Pinochet.
En revenant du musée, moi et ma conjointe (laquelle parle espagnol beaucoup mieux que moi) avons échangé avec un chauffeur de taxi à propos de sa vie à Santiago, ses conditions d'existence, sa perception des événements au Chili des dernières années. Après quelques minutes de small talk, il nous a parlé des troubles liés aux soulèvements de 2019, des problèmes de circulation dans la capitale, de la hausse du coût de la vie, et de sa vision négative du gouvernement Boric.
À première vue, j'avais l'impression d'entendre un discours familier, de centre ou conservateur, d'un homme irrité par des perturbations sociales importantes qui affectaient son travail et son quotidien. Cela me rappelait l'époque de la grève étudiante de 2012 au Québec, où l'on entendait fréquemment des discours contre les "carrés rouges" et "les casseurs" qui bouleversaient la vie en société, avec des blocages de toutes sortes, et qui semblaient se plaindre "la bouche pleine".
Durant cette conversation, nous ne cherchions pas à convaincre ce chauffeur du bien-fondé des politiques progressistes, mais plutôt de comprendre sa vision du monde en lui posant diverses questions. Quand on lui a demandé: "comment avez-vous vécu la dictature sous Pinochet?", il nous répondu de façon franche et déconcertante: "une dictature, mais de quoi vous parlez? Le Chili n'a jamais été sur une dictature".
C'est à ce moment que j'ai réalisé que je ne parlais pas à un simple chauffeur de taxi de droite, mais à un "pinochétiste" qui croyait dur comme fer que le régime de Pinochet n'a jamais été autoritaire. En lui posant quelques questions sur cette période, il nous a confié qu'il trouvait que le Chili allait mieux dans ce temps d'un point de vue économique, qu'il y avait un respect de la loi et l'ordre, et donc qu'il faudrait idéalement revenir à un régime similaire. Il trouvait que "c'était mieux avant", dans une société protégée par un pouvoir fort, à l'abri du chaos (même si cela impliquait moins de liberté).
J'ai été profondément bouleversé en réalisant que certaines personnes considèrent qu'un régime autoritaire d'extrême droite sert mieux leurs intérêts, et incarnent à leurs yeux une "bonne société". Ici, on n'est plus dans le simple débat gauche/droite, mais dans un contexte où les gens vivent dans des univers parallèles. Cela m'a aussitôt rappelé les États-Unis, où le fossé grandissant entre le camp démocrate et le mouvement MAGA amènent non seulement des conflits de valeurs, mais à des lectures diamétralement opposées de la réalité elle-même.
Ainsi, l'extrême droite ne progresse pas seulement par des groupes paramilitaires et violents, ni par des partis de droite populiste visant à instrumentaliser les peurs populaires. Elle s'enracine aussi par des affects et des récits de la "vie ordinaire" qui consolident une telle vision du monde au niveau des conversations et du quotidien. Le "fascisme ordinaire" est bien parmi nous, me suis-je dit alors.
Katz et son papa nazi
Ce "fascisme ordinaire" ne vient pas de nulle part. Ce n'est pas une "atmosphère culturelle" qui flotte dans le vide, mais une dynamique psycho-politique alimentée soigneusement par différents acteurs dans les médias, la société civile et la sphère politique. Au Chili, il faut donc analyser le rôle de personnes qui ont joué un rôle actif dans ce processus de fascisation, ou pour le dire de façon plus polie, de radicalisation vers une droite décomplexée visant à renouer avec l'héritage de Pinochet.

Lors du deuxième tour des élections présidentielles du 14 décembre, le candidat d'extrême droite José Antonio Kast a été élu à 58,16% des voix (23,9% au 1er tour), contre sa rivale Jeannette Jara issue de la coalition de gauche Unidad por Chile (Unité pour le Chili). Disons d'abord que Kast n'est pas un conservateur traditionnel, ni un simple populiste, mais un héritier direct de Pinochet.
Rappelons certains faits. Le père de José Antonio, Michael Martin Kast, a adhéré au parti nazi (NSDAP) et a été un lieutenant sous l'armée allemande à l'époque du régime d'Adolf Hitler. Il a été prisonnier politique en Italie, avant de s'exiler en Amérique latine après la Deuxième Guerre mondiale (comme plusieurs nazis de l'époque qui ont fui vers l'Argentine et le Chili pour échapper à la justice). Jusqu'ici, on ne peut déduire les opinions politiques d'un enfant des idées de son père. Mais l'histoire ne s'arrête pas là.
Miguel Kast (le frère de l'actuel président chilien), était un économiste néolibéral membre des "Chicago Boys". Il a été ministre et directeur de la Banque centrale du Chili sous la dictature de Pinochet. De son côté, José Antonio Kast, à l'époque où il était un étudiant universitaire, a fait partie du camp du « Oui » lors du référendum de 1990 (appuyant la reconduction de Pinochet comme président). Par la suite, il porte des idées très conservatrices, s'opposant à la contraception d'urgence et au mariage homosexuel. Au début, il milite au sein du parti de droite UDI (Union démocrate indépendante), avant de quitter ce parti pour se présenter aux élections présidentielles de 2017, où il incarne une droite économique néolibérale combinée à un conservatisme identitaire décomplexé. Il reçoit alors l'appui de conservateurs, libertariens, nationalistes, anciens militaires et nostalgiques de Pinochet. Il soutient une baisse d'impôts combinée à une limitation drastique de l'immigration illégale. Ça vous rappelle quelque chose?
Si son succès électoral est limité à ses débuts, il connaît une popularité grandissante auprès de la population. Lors des élections de 2021 qui font suite aux soulèvements de 2019, il plaide pour un retour à la "loi et l'ordre", tout en misant sur l'expulsion de migrants issus de Colombie, d'Haïti et du Venezuela. Il perd une seconde fois contre la coalition de gauche de Gabriel Boric, mais il sait bien flairer l'air du temps et se positionner comme la solution de rechange face aux forces progressistes qui ne parviennent pas à sortir le pays de l'instabilité.
Comme on le voit bien dans la télésérie Mussolini: l'enfant du siècle réalisée par Joe Wright (2025), l'extrême droite parvient au pouvoir dans un contexte de grave crise politique, où les institutions parlementaires tombent en désuétude, et où la gauche ne parvient pas gagner une hégémonie auprès des masses. Le fascisme apparaît dès lors comme la seule solution de rechange pour rétablir l'ordre social, par un mélange de promesses contradictoires visant à restaurer la sécurité et l'identité nationale.
Au fond, José Antonio Kast n'est pas si différent de ses homologues Donald Trump, l'actuel président argentin Javier Milei, ou encore l'ex-président brésilien Jair Bolsonaro, qui vient d'écoper de 27 ans de prison pour tentative de coup d'État. Tous ces hommes défendent une vision économique ultra-libérale voire libertarienne, combinée à une conception autoritaire du pouvoir qui ne devrait plus être limité par l'État de droit et les groupes de la société civile.
Nul ne sait encore ce qui arrivera au Chili, mais il est triste de constater qu'après une dictature ayant duré de 1973 à 1990, une majorité de la population chilienne considère encore, en 2025, que c'est une bonne idée de revenir à ce "bon vieux régime". Je ne sais pas ce que José Antonio Kast compte faire à court et moyen terme, s'il sera plus modéré ou radical que son ami Pinochet, mais une chose est sûre: personne n'est à l'abri.
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