Retour sur les médisances de la "gauche radicale"
Dans l’émission de Zone Info de RDI du 28 janvier 2026, les chroniqueuses Karima Brikh et Christine St-Pierre ont eu un échange avec Gérald Fillion sur une potentielle "trumpisation" du Parti québécois. L’animateur a commencé le segment en citant des propos tirés de publications sur les médias sociaux, dont mon récent texte sur la géopolitique du PQ, un commentaire d'Alexandre Dumas sur le dernier congrès du PQ, et un commentaire de la psychiatre Marie-Ève Cotton sur sa page Facebook.
De prime abord, je suis honoré d'apprendre qu'un texte de Métapolitiques percole directement dans une émission grand public. On m'a d'ailleurs contacté pour présenter mon point de vue à cette émission, mais j'ai dû refuser en raison d'un conflit d'horaire avec une conférence sur mon livre Fascisme tranquille.
Drôle de coïncidence, car j'ai insisté dans cette conférence sur le fait que je ne considérais pas que la CAQ et le PQ pouvaient être qualifiés de "fascistes" ou de partis "d'extrême droite". Cela dit, leur nationalisme conservateur s'articule à un discours populiste qui adopte des politiques toujours plus à droite, en suivant une trajectoire de radicalisation depuis 2023. Si François Legault et Paul St-Pierre-Plamondon ne partagent pas les traits de personnalité ou le style unique de Donald Trump, ces chefs misent sur une surenchère identitaire et semblent faire peu de cas des dérives autoritaires aux États-Unis.
Sortir des chambres d'écho
Revenons à l'émission Zone Info, où Karima Brikh a fortement réagi aux propos d'Alexandre, Marie-Ève et moi-même qui observons un virage de droite populiste au sein du PQ sous le leadership de PSPP. Le militant solidaire Christian Montmarquette a immortalisé ce moment de télévision via un enregistrement de l'émission en direct. Vous pouvez le visionner au complet pour mieux comprendre le contexte et les opinions de Brikh, mais Alexandre Dumas résume assez bien son propos. Il cite la chroniqueuse dans sa publication Facebook:
À un moment il faut être sérieux. On parle de trois militants de la gauche radicale qui s’expriment et qui sont dans un processus de diabolisation du Parti québécois et de positionnements notamment sur la laïcité de l’État.
Personnellement, je n'ai aucun problème à ce que des gens critiquent mes positions dans l'espace médiatique. C'est de bonne guerre, et cela montre que les idées d'une gauche plus assumée ne restent plus confinées aux chambres d'écho progressistes, mais influencent plus largement le débat public.
Cela met aussi en évidence la grande porosité entre les médias traditionnels et les médias sociaux, qu'on oppose souvent de façon binaire et tronquée. Il s'agit en fait de deux "strates" de l'espace public qui s'influencent mutuellement. Ces deux espaces ne suivent pas les mêmes codes, ne partagent pas les mêmes contraintes et les mêmes pratiques du commentariat, mais les idées, récits, opinions et controverses circulent abondamment entre ces deux niveaux sans se soucier des frontières. Il est d’ailleurs intéressant de voir que nos opinions ont percolé jusqu’aux oreilles des recherchistes de cette émission.
Cela dit, j'aimerais revenir en détail sur les propos de Karima Brikh, notamment concernant l'expression "militants de la gauche radicale".
Qu'est-ce que la radicalité?
Tout d'abord, je n'ai pas de problème avec l'étiquette de "gauche radicale", qui signifie d'abord une gauche assumée qui va à la racine des problèmes. Je cite ici Karl Marx (un philosophe de gauche radicale du XIXe siècle), dans son texte Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1844): « Être radical, c'est prendre les choses par la racine. Et la racine de l'homme, c'est l'homme lui-même. »
Ainsi, la gauche radicale critique les systèmes de domination qui asservissent l'être humain, en vue de son émancipation. Cela ne renvoie pas seulement à la défense des travailleurs comme le prétend Brikh, mais à la lutte contre tous les systèmes d'oppression (racisme, colonialisme, impérialisme, patriarcat). Ce n'est pas plus compliqué que ça.
Comme je me considère socialiste et pour la décroissance, j'admets que ces positions sont plutôt considérées comme marginales ou "radicales" dans l'espace médiatique au Québec en 2026. Toutefois, même si je m'identifie à la famille politique de la "gauche radicale" (Democratic Socialists of America, La France insoumise, Die Linke, Barcelona en Comú, etc.), je connais plusieurs personnes beaucoup radicales que moi qui me trouvent assez modéré, voire réformiste.
Si je suis de "gauche radicale", alors comment qualifier les anarchistes, les communistes, les adeptes de l'écologie anti-industrielle, les partisans du "no borders" et de l'abolitionnisme carcéral, les mouvances autonomes ou insurrectionnalistes? Faudrait-il les qualifier d'ultra-gauche diabolique? À mes yeux, le terme "gauche" peut suffire amplement. C'est plus sobre, ça ne prête pas à confusion, et ça ne vise pas à faire apparaître l'autre comme un extrémiste dangereux.
À ce titre, l'usage du terme "gauche radicale" par la droite nationaliste consiste la plupart du temps à remplacer des termes comme "woke", question de varier le vocabulaire. C'est un signifiant vide, un mot creux, un anathème, une insulte utilisée pour disqualifier son interlocuteur sans fournir davantage d'arguments. Pour une personne qui affirme que je souhaite "diaboliser" le PQ, utiliser le terme "gauche radicale" pour diaboliser des critiques de la droite nationaliste démontre qu'on mobilise les procédés qu'on dénonce par ailleurs.
Hormis ce point, je serais prêt à accepter que les nationalistes, conservateurs et populistes de droite fassent référence à moi en utilisant l'expression "gauche radicale", mais à condition de leur rendre la pareille. Si je suis de gauche radicale, alors, par principe d'équité et de symétrie, il faudrait que je puisse aussi qualifier mes interlocuteurs de "droite radicale" lorsqu'ils adoptent une posture hyper-conservatrice, réactionnaire, anti-woke, nationaliste-identitaire et/ou pro-Trump.
Si ces personnes s'offusquent de se faire qualifier de "droite radicale" et jouent la victime en se disant "diabolisées" par les "wokistes" (alors qu'elles traitent de "gauche radicale" tout ce qui ne fait pas leur affaire), alors on pourra rire de ce double standard et montrer du doigt leur pseudo-fragilité: cry me a river.
Si on veut apaiser le débat, utilisons les termes "gauche" et "droite" tout simplement. Si on veut monter dans le ring de boxe, mettons nos gants et assumons les termes "gauche radicale" et "droite radicale". Qu'on en finisse avec les pleurnicheries et le discours victimaire.
Des idées radicales avec un discours posé
Vous comprendrez ici que je m’éloigne un peu du commentaire initial de Karima Brikh, qui adopte la plupart du temps un ton posé et un style modéré même si elle défend souvent des idées de droite radicale. Elle est l’épouse de Mathieu Bock-Côté après tout, même s’il faut lui reconnaître son autonomie intellectuelle et son agentivité. Si je fais l’hypothèse qu’elle n’est pas de gauche, je ne crois pas me tromper.
Par ailleurs, je me reconnais un peu en elle : j’exprime souvent des idées jugées « radicales », mais avec un ton posé, argumenté et nuancé. Pour les gens qui me connaissent bien, je ne suis pas quelqu’un qui aime la confrontation. Mes idées sont plus tranchantes à l’écrit qu'à l'oral ou dans la « vraie vie ».
Ainsi, je suis assez différent de mon épouse Maïka Sondarjee, qui n’a pas peur de sauter dans l’arène et de défendre ses convictions avec vigueur. Mais bien qu’elle aime les débats d’idées en direct, la sphère médiatique où elle agit l’amène à adopter un ton et des idées plus nuancées que moi. Comme Karima et Mathieu, nous différons dans nos tactiques, mais nous nous influençons mutuellement dans nos idées.
À ce titre, je ne crois pas que Karima soit la simple marionnette de son époux, tout comme Maïka n'est pas ma porte-parole dans l'espace médiatique. C'est pourquoi j'ai trouvé problématiques les commentaires et insultes sexistes qu'a reçus Karima qui n'aurait aucune crédibilité parce qu'elle serait d'abord "la blonde de MBC". Je ne connais pas leur dynamique de couple et la nature de leurs conversations dans la sphère privée, mais je n'ai pas de difficulté à m'imaginer qu'ils ont plusieurs points en commun, tout en ayant de nombreuses divergences.
Pour ma part, il vrai que Maïka et moi discutons très souvent d'enjeux politiques (c'est un euphémisme), en plus d'autres passions partagées comme notre fille Aïna ou la cuisine. Si nous évoluons tous les deux dans la nébuleuse progressiste, nous avons aussi nos désaccords, que ce soit sur des enjeux comme le tirage au sort, l'assemblée constituante, l'importance de Marx pour la théorie critique, etc.
Grâce à elle, j'ai appris à intégrer diverses pensées féministes et décoloniales, ainsi que la complexité des rapports Nord/Sud dans mon analyse. J'imagine aussi que je l'ai influencé de diverses manières, sans pouvoir vraiment mesurer l'ampleur de mon influence sur elle. La réflexion politique dans un couple est comme une conversation intellectuelle ininterrompue; elle est plus féconde lorsqu'il y a des accords fondamentaux sur certains principes, mais des différences au niveau des moyens, des nuances et des stratégies.
L'ambiguïté des profs engagés
En toute transparence, Maïka participe aussi à l’émission Zone info sur une base régulière, et elle a parfois croisé le fer avec Karima sur des sujets controversés comme l'immigration et le racisme systémique. La principale différence entre nos deux couples, outre nos positions politiques diamétralement opposées, réside dans nos statuts professionnels. Tandis que Mathieu et Karima gagnent leur vie en travaillant à temps plein dans la sphère médiatique, via leurs multiples tribunes au Québec et en France, Maïka et moi sommes d'abord des professeur·e·s d'université, et nous consacrons la majorité de notre temps dans le monde académique, avec l'enseignement, la recherche et diverses tâches administratives.
Notre participation dans l'arène médiatique est ponctuelle et soulève souvent une ambiguïté en raison d'un "double statut". Lorsque j'interviens dans une émission de radio, suis-je d'abord un chercheur universitaire, ou bien un commentateur ou un citoyen qui exprime son opinion sur l'actualité? Est-ce que je me prononce en vertu de mon titre de professeur agrégé, d'auteur d'essais, d'intellectuel public, ou de simple "militant" de gauche? Quel chapeau est-ce que je porte exactement? Je vais répondre ici rapidement: ça dépend du contexte.
Par contraste, il n'y a aucune ambiguïté concernant le rôle de Karima et Mathieu qui interviennent toujours avec leur chapeau d'animateur d'émission, de chroniqueuse, d'auteur d'essais grand public, etc. Ce sont des créateurs d'opinions et des personnalités médiatiques à temps plein, alors que Maïka et moi devrions en principe agir en vertu de recherches savantes et d'une expertisée liée à nos disciplines en sciences sociales. Comment dénouer ce paradoxe?
Une façon simple est de bien distinguer les "milieux", les "arènes" ou les "champs d'action stratégiques" où nous intervenons. Quand je travaille à l'université, je porte mon chapeau de professeur, avec l'ensemble des privilèges et des responsabilités que ça implique. Je dois publier des articles scientifiques révisés par les pairs, enseigner des cours en suivant certaines exigences et règlements universitaires, remplir des demandes de subventions, organiser des conférences, corriger des travaux avec rigueur, communiquer avec mes étudiant·e·s et mes collègues de façon professionnelle, etc.
Lorsque je suis invité à donner mon avis dans une émission sur un sujet donné, je calibre mon intervention en fonction du thème et du contexte. Si je dois commenter une nouvelle lié à la politique municipale, les impacts sociaux de l'intelligence artificielle ou la montée de l'autoritarisme, je porte ma casquette de chercheur et d'auteur de livres que j'ai rédigé sur ces questions. Lorsqu'on m'invite à parler d'une lettre ouverte du mouvement Multitudes dans lequel je milite activement, alors j'ai mon chapeau de "militant" pour la démocratie. Lorsqu'on me demande de commenter pour parler du "wokisme" en raison d'un statut Facebook que j'ai publié sur le sujet, alors je me mets dans une posture de commentateur et de citoyen engagé qui réfléchit sur ces questions.
De son côté, Maïka a une posture différente de la mienne parce qu'elle a un statut de "collaboratrice" au sein de médias comme Le Devoir, où elle publie régulièrement des chroniques, et à l'émission Zone Info où elle agit comme commentatrice sur des panels visant à traiter en direct des thèmes chauds de l'actualité, et ce sur une base hebdomadaire. Elle a ainsi une relation professionnelle avec ces médias, qui implique certaines attentes et obligations mutuelles. Contrairement à moi, elle a un statut officiel dans la sphère médiatique, lequel est distinct de son rôle comme professeure d'université.
Mais cela continue tout de même de soulever des questionnements, surtout dans les rangs de la droite et des personnalités médiatiques qui s'opposent à nos idées. Ne serions-nous pas des professeurs-militants, des pseudo-chercheurs déguisés? Quelles sont nos réelles motivations, considérant que nous sommes des profs d'université qui sont par ailleurs des personnes engagées pour la justice sociale et qui interviennent de plus en plus dans l'espace public?
Le rôle des intellectuel·le·s progressistes
C'est pourquoi il est essentiel d'étudier le rôle spécifique des universitaires, chercheur·e·s et écrivain·e·s qui s'investissent dans l'arène médiatique pour faire avancer des causes spécifiques et l'idéal de justice sociale. Autrefois, cette pratique était désignée par l'appellation le mot "intellectuel". Selon Wikipédia:
Un intellectuel est une personne dont l'activité repose sur l'exercice de l'esprit, qui s'engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, qui n'assume généralement pas de responsabilité directe dans les affaires pratiques, et qui dispose d'une forme d'autorité. L'intellectuel est une figure contemporaine distincte de celle plus ancienne du philosophe qui mène sa réflexion dans un cadre conceptuel.
Comme le soulignait le philosophe italien Antonio Gramsci, l'intellectuel·le ne se définit pas d'abord par des compétences cognitives ou intellectuelles particulières, mais par sa fonction sociale, c'est-à-dire son rôle dans le débat public. C'est une personne qui dispose d'une certaine "autorité intellectuelle ou morale", un "leader d'opinion" comme on dit parfois. C'est une personne dont les idées suscites une forte adhésion auprès de milliers de gens (on dirait aujourd'hui des followers), tout en suscitant parfois des controverses dans l'arène médiatique.En d'autres termes, l'intellectuel est une sorte d'influenceur dans le monde des idées et des opinions du débat public.
Pour jouer ce rôle, on n'a pas besoin de diplôme universitaire, même si avoir une formation académique aide à se doter d'une bonne culture générale, de concepts et d'outils d'analyses pour intervenir efficacement dans l'espace public. À ce titre, la vaste majorité des universitaires refusent délibérément d'intervenir dans l'espace médiatique, que ce soit pour préserver leur crédibilité sur le plan académique, éviter de confondre les rôles spécifiques de chercheur scientifique et de commentateur d'enjeux d'actualité, pour ne pas mal paraître, par indifférence, ou encore pour épargner leur santé mentale étant donné que les interventions médiatiques impliquent souvent leur lot de commentaires haineux.
Je ne souhaite pas ici dénigrer mes collègues du monde académique qui ne participent pas activement aux débats d'idées dans la sphère médiatique. Je veux seulement remarquer le fait que les "professeur·e·s d'université", s'ils sont souvent stigmatisés aujourd'hui par les discours de droite radicale, sont somme toute peu nombreux à intervenir régulièrement dans l'espace public.
C'est pourquoi les intellectuel·le·s ne se distinguent pas d'abord par leurs diplômes, mais par leur attitude, leur engagement, leur capacité à traduire des concepts complexes en arguments, en discours et en récits accessibles pour un large public. Une personne moindrement autodidacte, possédant une bonne curiosité intellectuelle et désirant partager ses idées au plus grand nombre peut tout à fait jouer ce rôle.
Bref, il s'agit avant tout d'une pratique sociale, refusant la tour d'ivoire de l'université, ou la séparation abstraite entre la théorie et l'action. Pour eux et elles, il s'agit avant tout de mettre leur analyse personnelle sur les enjeux de l'époque au service d'une réflexion collective visant la transformation sociale. En ce sens, les intellectuel·le·s sont en partie des militant·e·s, mais il faut encore préciser ce qu'on entend par là.
La figure inquiétante du "militant"
Dans l'entrevue de Zone Info évoquée plus haut, l'animateur Gérald Fillion nomme nos professions respectives: professeur d'université, historien et psychiatre. C'est à tout à fait juste. Mais dès qu'il finit son préambule et lance la discussion avec les commentatrices Karima Brikh et Christine St-Pierre, il leur pose la question: "Est-ce que ces critiques qui viennent de militants de gauche, comme quoi le Parti québécois se trumpise, sont justifiées selon vous?"
Bien que cela n’ait probablement pas été son intention, ce terme n'est pas neutre, et cadre la discussion à venir. Au lieu d'en rester à nos titres ou professions respectives, l'étiquette de "militants de gauche radicale" est priorisée par Karima. Décortiquons ce terme polysémique, qui peut avoir diverses significations pour les personnes qui regardent la télévision.
Tout d'abord, le terme "militant" désigne en général "une personne qui milite". La plupart des gens auront spontanément en tête l'image d'un militant ouvrier, syndicaliste, communiste, chrétien, féministe, etc. Selon le dictionnaire Antidote, le verbe militer signifie "participer, agir activement pour une cause, une organisation". On pensera alors à un militant d'un parti politique, même si on peut aisément militer hors des partis.
En ce sens très général, je considère que des personnes comme Alexandre Dumas, Marie-Ève Cotton et moi-même sommes des militant·e·s, car nous intervenons régulièrement sur les médias sociaux (balados, lettres ouvertes) pour partager nos opinions sur des enjeux de société. Nous sommes des militant·e·s de gauche, car nos positions sont généralement alignées sur une défense de la justice sociale et la lutte contre des systèmes d'oppression (capitalisme, racisme, sexisme, etc.).
Cela dit, nous ne sommes pas que des personnes militantes dans la vie en général, comme si cette identité résumait à elle seule nos existences. Pour ma part, je suis la fois un Québécois, un père de famille, un professeur d'université, un chercheur en sciences sociales, un citoyen engagé pour la démocratie, un amoureux de philosophie, etc. Ces différents rôles sociaux cohabitent en moi, et je ne sais pas si c'est d'abord la dimension "militante" qui intègre ces différentes facettes de ma personnalité et de mon existence.
Mais peu importe ; les étiquettes comme "militant" sont le plus souvent l'image que les autres plaquent sur vous pour vous définir et "vous mettre dans une case". Comme disait le philosophe Jean-Paul Sartre, les gens vous attribuent souvent une "essence" qui semble définir votre existence: "l'enfer, c'est les autres".
Et c'est ici qu'on passe de la signification générique de la "personne militante" (l'individu qui milite pour une cause), à celle d'une interprétation plus étroite dans l'opinion publique et l'arène médiatique. Contrairement aux professions du journaliste et du chercheur universitaire désintéressé, le stéréotype du "militant" renforce l'idée d'une personne engagée, et donc partiale, soucieuse de défendre une cause particulière au nom d'une idéologie, plutôt que de rechercher la neutralité, la vérité et le bien commun. Autrement dit, le militantisme serait toujours un synonyme de partisanerie, voire de mesquinerie.
La personne militante agirait d'abord par les procédés de la rhétorique et de la manipulation, plutôt que de rechercher les faits et l'objectivité. Si elle prétend œuvrer pour la justice sociale ou le bien commun, elle n'utiliserait que des moyens détournés pour justifier ses intérêts personnels et ses objectifs, en utilisant la "force civilisationnelle de l'hypocrisie" évoquée plus haut.
Bref, la personne militante ne serait pas digne de confiance, comparativement au journaliste impartial, à l'expert ou au spécialiste donnant son avis sur un enjeu technique. Le militant sera même parfois considéré inférieur au chroniqueur d'opinion, lequel aurait le mérite d'afficher ses couleurs, c'est-à-dire d'exprimer ses opinions personnelles dans le but explicite d'influencer le débat public, sans prétention à la vérité. A contrario, la personne militante utiliserait un vocabulaire impersonnel pour camoufler ses préférences personnelles.
Au fond, les militants seraient un peu comme les "politiciens professionnels", c'est-à-dire des gens utilisant la langue de bois pour gagner en influence, conquérir le pouvoir, et tromper le public au besoin par des moyens sophistiques. Mais ils seraient aussi pires que les politiciens, lesquels chercheraient au moins à gagner leur légitimité via des élections. Les personnes militantes ne représenteraient qu'elles-mêmes, leur cause ou leur idéologie.
Je caricature un peu cet archétype du "militant" dans l'imaginaire collectif, dans le but de montrer que l'usage de ce terme dans un débat télévisé suscitera sans doute plusieurs croyances et émotions liées à ce stéréotype ancré dans le sens commun. Notons d'ailleurs que l'usage du mot "militant" est fortement connoté à gauche; rares sont les fois où l'on désigne des chroniqueurs de droite comme des "militants de droite". En sous-texte, le militant serait toujours forcément "de gauche".
Le militantisme, de gauche ou de droite?
Comme le sens des mots se révèle d'abord dans l'usage, en fonction de certains contextes d'interaction sociale, il faut examiner comment le terme militant est utilisé à gauche ou à droite dans le but de justifier ou de disqualifier une identité. Une personne de gauche qui s'identifie comme "militante" n'aura sans doute pas la même interprétation de son rôle que la personne de droite la qualifiant de "militante de gauche radicale". Et les membres du public auront sans doute leurs propres interprétations sur la question.
Disons d'emblée que le mot "militant" est régulièrement utilisé par la droite comme une épithète ou un mot infâme pour décrédibiliser les acteurs de gauche. Si des chroniqueurs de droite populiste comme Mathieu Bock-Côté se plaignent souvent d'être victimes de diabolisation par la gauche en recevant des étiquettes comme "réactionnaire", "raciste", "islamophobe" ou "membre de l'extrême droite", ils n'hésitent pas à utiliser les mêmes procédés par un lexique débordant d'imagination, comme le terme "woke" qui a cristallisé de multiples significations ces dernières années.
Par exemple, l'époux de Karima Brikh n'a pas hésité à désigner mon épouse de militante de "gauche radicale" dans l'une de ses chroniques à l'automne 2023, où il l'accusait tout bonnement de "sexisme anti-homme".
Une militante de QS, Maïka Sondarjee, qui est aussi une universitaire associée à la gauche radicale (ces deux fonctions se confondent souvent et ces universitaires ultra-idéologisés occupant de confortables fonctions prennent souvent leur militantisme pour de la science), a confessé son fanatisme avec une déclaration choc: «On ne détruira pas le patriarcat à coups de suggestions.»
On voit ici le procédé de diabolisation, cherchant à disqualifier l'autre par l'étiquette de "militante de gauche", "fanatique" et "ultra-idéologisée". Cela dit, pourquoi ne pas rendre la pareille à Bock-Côté? À vrai dire, il est un docteur en sociologie et diplômé de l'UQAM, un militant associé à la droite radicale française, occupant un poste grassement payé par un média du milliardaire Vincent Bolloré, jadis occupé par Éric Zemmour qui a fondé le parti d'extrême droite Reconquête. Il prend son militantisme pour des évidences du sens commun, avec un discours ampoulé selon lequel le "wokisme" dominerait le monde par un régime "totalitaire", alors que l'Europe serait en voie de "soviétisation".
Bock-Côté a bien sûr le droit d'avoir ses opinions, et il les partage déjà largement dans l'espace médiatique au Québec et en France. Mais pourquoi continue-t-on de le présenter comme un sociologue, un animateur, un chroniqueur ou un simple commentateur, alors qu'il est aussi un militant de droite radicale? Pourquoi la droite décomplexée se cache-t-elle souvent sous l'alibi du commentariat médiatique, alors qu'elle incarne tous les traits du militantisme, mais de façon camouflée? Pourquoi ne pas appeler un chat un chat?
Conflit civilisé et symétrie des étiquettes
Pour conclure, je dirais que Karima Brikh peut tout à fait continuer de partager ses opinions sur RDI, QUB Radio ou CNews. Mais il me semble paradoxal de qualifier les critiques à l'endroit de la droite nationaliste et populiste comme de simples opinions marginales de "militants de gauche radicale", alors qu'elle est aussi, en un certain sens, une militante de "droite radicale" dans la sphère médiatique, même si elle adopte un style plus modéré.
La bataille des idées continue, et arrêtons de croire que le militantisme se situe toujours à gauche, alors que la droite radicale opère déjà en coulisses à différents niveaux, notamment dans les grands médias où elle est nettement plus présente que la "gauche radicale".
Si on veut avoir un débat public honnête, trouvons de nouveaux moyens de garantir un "conflit civilisé" permettant l'expression sincère des désaccords sans qu'on finisse par s'envoyer des menaces de mort en ligne ou se bagarrer dans la rue. Je suis donc en faveur d'un relatif "apaisement" du débat public, non pas pour éviter le conflit à tout prix et la confrontation des idées, surtout avec la guerre culturelle qui bat son plein. Mais tentons néanmoins d'éviter les attaques personnelles dans la mesure du possible, et essayons d'appliquer une "symétrie des étiquettes". Qu'est-ce que cela signifie?
Si vous dites que je suis un "militant de gauche", je vais vous demander ce que vous entendez par là, et je vais probablement vous décrire aussi comme un "militant de droite", question d'honnêteté et de transparence dans le débat. Si vous dites que je fais partie de la "gauche radicale", vous devrez préciser le sens de cette expression, et il y a de bonnes chances que j'utilise aussi le terme "droite radicale" si votre discours correspond à certains critères.
Il ne s'agit pas ici d'un jeu enfantin du type "C’est celui qui dit qui l’est!", mais d'un principe de réciprocité dans la délibération démocratique. Cela permet d'ajuster le ton de la conversation par des arguments de même nature, afin que les deux interlocuteurs "jouent au même jeu" et respectent des règles communes.
Si on souhaite un apaisement ou une discussion plus sereine, on dira par exemple: "M. Durand Folco est un professeur d'université avec des opinions politiques de gauche avec lesquelles je suis en désaccord". Et je répondrai selon les mêmes règles: "Mme. Brikh est une commentatrice avec des opinions politiques de droite avec lesquelles je suis en désaccord".
Si on utilise des expressions plus vindicatives comme "ce sont là des opinions marginales d'un militant de gauche radicale", je pourrai répliquer en disant: "voilà des idées exagérées d'une militante de droite radicale".
Pour ma part, je ne dis pas qu'il faut toujours utiliser un ton uniforme dans tous les contextes. Les débats et les discussions diffèrent grandement selon les sujets et les sphères d'interaction: souper de famille, soirée entre ami·e·s, échanges sur Facebook, conversation sur un balado indépendant, panel sur une émission de grande écoute, etc.
J'ai certes une légère préférence pour un ton apaisé, car cela correspond mieux à ma personnalité. Mais je suis conscient que cela ne fonctionne pas toujours, surtout lorsqu'on parle de "sujets sensibles", qu'on intervient dans certains médias, ou qu'on débat avec des adversaires particulièrement hostiles. La diversité des tactiques garde ici toute sa pertinence.
Dans tous les cas, la symétrie des étiquettes est de mise, car ce principe s'adapte à tous les contextes. Cela nous permet d'interagir de manière réciproque et équitable, que ce soit dans une conversation informelle orientée vers l'entente mutuelle, une discussion rationnelle appuyée sur les faits, un panel médiatique autorisant des procédés rhétoriques, un débat politique plus confrontationnel ou "musclé", ou encore des échanges d'insultes entre internautes sur Facebook ou X.
Personnellement, je suis en faveur d'un "conflit civilisé", évitant donc le dernier stade des insultes en ligne et de la cyberviolence. Pour le reste, il faut que les interlocuteurs ajustent leurs interventions selon des règles partagées et des arguments de même nature, en fonction de leur contexte spécifique d'interaction.
Suis-je un militant de gauche radicale, un professeur d'université ou un chercheur engagé pour la justice sociale? C'est à vous de décider au final, et je vous rendrai la pareille. Comme on dit en bon français: fair enough?
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