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Quel avenir pour la gauche municipale au Québec?

Quel avenir pour la gauche municipale au Québec?
Maude Marquis-Bissonnette, qui vient de gagner la mairie de Gatineau le 2 novembre 2025. Source: vidéo sur Radio-Canada.

Suite aux élections municipales qui ont eu lieu au Québec le 2 novembre 2025 et l'élection municipale de la ville de New York du 4 novembre qui a confirmé la victoire du socialiste Zohran Mamdani, quelles leçons peut-on tirer? Comment les forces progressistes s'en sortent-elles, ici comme ailleurs? Que peut-on espérer pour la reconstruction de la gauche en général, suite aux multiples défaites des dernières années et la montée de la droite autoritaire?

Il s'agit ici du premier texte (d'une série d'articles sur la politique municipale) qui se concentra sur le bilan des élections dans les grands centres urbains du Québec. Les prochains textes aborderont les perspectives pour la gauche dans les municipalités de petite ou moyenne taille, puis la victoire de Zohran Mamdani qui redonne un élan d'espoir suite à sa campagne politique exemplaire. Ce dernier fournit des pistes d'actions intéressantes pour rebâtir une gauche assumée susceptible de rejoindre les masses. Commençons par la principale défaite électorale qui a retenu l'attention le 2 novembre: celle de Projet Montréal.

L'échec de Projet Montréal

À Montréal, Soraya Martinez Ferrada du parti Ensemble Montréal (ancien parti de Denis Coderre) l'a emporté haut la main avec 43,2% des voix. Cette ex-députée libérale associée au centre droit devient ainsi la première femme d'origine immigrante à occuper le poste de mairesse de Montréal.

De son côté, le chef de Projet Montréal Luc Rabouin a terminé en deuxième place avec 35,1%, démissionnant aussitôt. Malgré cette raclée, Projet Montréal garde certains châteaux forts, dont les mairies du Plateau-Mont-Royal, Rosemont-La-Petite-Patrie, Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension et le Sud-Ouest, tout en conservant de justesse les mairies de l'Île-Bizard–Sainte-Geneviève (342 voix d'avance) et Verdun (par 45 voix seulement).

Que s'est-il passé pour expliquer cet échec? À notre avis, de multiples facteurs ont contribué à ce résultat électoral: 1) usure du pouvoir; 2) défis organisationnels ; 3) timidité politique ; 4) division du vote ; 5) démobilisation du camp progressiste.

Le premier point est évident: rares sont les administrations municipales ayant survécu plus de deux mandats consécutifs à Montréal. L'ex-maire Gérald Tremblay a été élu en 2001, 2005 et 2009, tandis que l'ancien maire Jean Drapeau a exercé huit mandats au cours de sa carrière, avec un règne ininterrompu de 1960 à 1986. Cet exploit ne s'est jamais reproduit depuis.

Par ailleurs, plusieurs ont souligné que l'ex-députée libérale n'a pas mené une campagne particulièrement créative en termes d'idées, surfant plutôt sur la vague de mécontentement à l'endroit de l'administration Plante et les frustrations envers les pistes cyclables. Cette campagne a permis de fédérer les gens mécontents, tout en obtenant l'appui des élites économiques et de l'establishment.

Nul ne sait encore si Soraya appliquera son programme visant multiplier les dispositifs de surveillance ou à dérèglementer les logements Airbnb, mais elle a déjà reculé sur la réévaluation des pistes cycles dès le lendemain de sa victoire. Cette campagne a été menée sur le terrain de la droite économique et de l'opportunisme, et on peut s'attendre à un mélange de préservation de l'héritage de Valérie Plante (notamment en matière d'urbanisme durable) et d'une défense du statu quo pour le reste, avec une gestion dans l'intérêt des classes dominantes.

Deuxième point important: Projet Montréal fut confronté à d'importants défis internes dès le début de la campagne électorale. Comme le souligne un article de La Presse, le départ fut abrupt pour ce parti:

Dès le début de la campagne, M. Rabouin a dû composer avec le départ de sa directrice de cabinet, Julie Bélanger. Le parti a ensuite eu des problèmes de conception et d’impression des pancartes électorales, qui ont retardé l’affichage et nui à la visibilité des candidats dans certains quartiers.

Julie Bélanger a décidé de rejoindre le parti Transition Montréal dirigé par Craig Sauvé quelques jours avant le début de la campagne, scénario catastrophique où celle-ci a pu dévoiler des informations confidentielles au parti adverse, tout en mettant Projet Montréal dans une situation de grande vulnérabilité.

Troisième point: la campagne de Luc Rabouin a commencé sur un ton assez modéré et peu inspirant, avant d'adopter des positions plus fortes sur le plan progressiste vers la fin de la campagne, notamment sur la vie nocturne et la question de la Palestine à quelques jours du vote. Comme l'explique cet article:

Certains membres de Projet Montréal [...] soutiennent en effet que le candidat a « manqué de temps » pour rallier le vote progressiste. « On sentait un vent remonter à la fin », dit l’un d’eux. « Luc Rabouin a démontré une volonté claire de mener une campagne plus agressive, plus affirmée, dans les deux dernières semaines », estime un autre. Le dépouillement des votes permet d’ailleurs de constater que Projet Montréal a obtenu de meilleurs résultats le jour du scrutin que lors du vote par anticipation.

Cette timidité politique initiale n'a pas aidé la campagne de Projet Montréal, qui devait à la fois rallier une masse critique de la population (par le centre), mais aussi ne pas démobiliser sa propre base progressiste qui avait maintenant une autre option pour un vote de gauche plus assumé: Transition Montréal.

Le quatrième facteur est la fameuse "division du vote", laquelle n'explique pas tout mais, représente une variable non négligeable. Ce facteur peut jouer un rôle important dans un contexte de luttes très serrées qui se jouent parfois à quelques dizaines de votes, comme ce fut le cas aux élections de 2025 où une dizaine de courses ont été tranchées par une poignée de votes.

Si on regarde la mairie de Montréal, le résultat montre également un vote très serré si on additionne de façon arithmétique le "vote progressiste" des partis Projet Montréal (35,05%) et Transition Montréal (8,45%) qui totalise 43,50%, arrivant presque ex-æquo avec Ensemble Montréal (43,4%).

Bien sûr, les hypothèses sur le caractère "transférable" du vote sont toujours approximatives, et il est probable que même en l'absence d'un parti comme Transition Montréal, Luc Rabouin aurait de toute façon perdu la course. De plus, la création d'un parti se positionnant à gauche de Projet Montréal est en soi un symptôme que ce parti a déçu ses franges progressistes au cours des dernières années, ceci méritant déjà une introspection. Il serait donc réducteur d'affirmer que la principale cause de la défaite de Projet Montréal soit la division du vote, même si ce facteur a joué un rôle dans la dispersion des appuis progressistes.

Informations tirées du journal Le Devoir.

Enfin, le cinquième et dernier point qui semble plus important est la démobilisation du vote de gauche en général. Sur sa page Facebook, la militante Chloé Fortin Côté a soulevé à juste titre que ce n'est pas d'abord la division du vote progressiste qui est en cause, mais la baisse marquée du vote de gauche par rapport à la montée de la droite en général.

Par rapport à 2021, la gauche a eu 34 347 voies de moins qu'en 2021. Malgré un plus faible taux de participation, Martinez Ferrada est allée chercher 19 481 voies de plus qu'en 2021. Le constat de cette élection c'est que c'est un effondrement de la gauche, pas une division entre celle-ci. Notons aussi la progression inquiétante d'Action Montréal qui démontre qu'il y a eu un gros rejet du progressisme à Montréal.

Tout comme les dernières élections américaines de novembre 2024, la victoire de Trump n'est pas seulement due à une vague autoritaire de droite radicale dans ce pays (bien que celle-ci soit réelle), mais aussi à l'effondrement du vote démocrate que la candidate Kamala Harris n'a pas su mobiliser.

On touche ici à la démobilisation du camp progressiste qui a autant affecté Projet Montréal (qui n'a pas réussi à soulevé les passions) que Transition Montréal (qui n'a pas réussi à faire élire un·e seul·e candidat·e). Le vote de gauche s'est essentiellement dégonflé à Montréal. Dans sa lettre ouverte du 5 novembre, Will Prosper soutient que cette défaite résulte d'abord d'une campagne beige, que ce soit du côté de Luc Rabouin ou de Soraya Martinez Ferrada:

Durant toute la campagne, Projet Montréal a été aussi beige que son sympathique chef technocrate, n’arrivant pas à allumer la flamme d’un ballon dirigeable en perte de vitesse. Beige dans sa communication, beige dans ses propositions, beige jusque dans son slogan : « Pas de slogan. Que des solutions. » Ces mots gonflés à l’hélium sont restés suspendus dans le vide, pendant que la ville, elle, suffoque sous la crise du logement, la pauvreté qui fait exploser les banques alimentaires, les urgences environnementales et un budget municipal qui gonfle à vue d’œil. [...] Mais si Projet Montréal était beige, Ensemble Montréal, lui, a réussi à réinventer la teinte : il nous a offert l’ultra-beige.

Outre ces mots un peu durs mais lucides, notons qu'on assiste actuellement à un puissant backlash à l'endroit de la gauche, des écologistes et des progressistes qui sont associés au "wokisme" sans distinction. Même le candidat complotiste de droite Gilbert Thibodeau a réussi à faire 10,16%, et ce sans presque aucune couverture médiatique au sein des médias traditionnels. Il a réussi à canaliser le vote réactionnaire et populiste de tendance trumpiste à l'aide des médias sociaux, tandis que le parti de Craig Sauvé n'a fait qu'un maigre 8,45%.

À l'ère de la polarisation en ligne et de la guerre culturelle, on pourrait donc tirer la conclusion que la gauche beige et centriste n'a pas un avenir prometteur. Or, il s'avère que les forces centristes et progressistes modérés ont tout de même réussi à tiré leur épingle du jeu dans les autres grands centres urbains, dont Laval, Longueuil, Québec et Gatineau. Regardons brièvement le bilan des élections municipales dans ces quatre grandes villes du Québec.

La victoire du centrisme à saveur progressiste?

Commençons d'abord par la Ville de Laval. En 2021, Stéphane Boyer (âgé de 33 ans) fut élu maire de Laval à 41,53 %, puis il fut réélu avec 58 % des voix en 2025. Boyer n'a pas le profil d'un gauchiste radical, mais plutôt d'un homme progressiste et pragmatique. Il prône une gestion efficace de l'administration publique (mobilisant allégrement l'intelligence artificielle pour optimiser les services), fait la promotion de l'urbanisme durable (voir son livre Des quartiers sans voiture), multiplie les processus participatifs (comme les assemblées de quartier), et imprime un changement de gouvernance à la Ville de Laval à 180 degrés comparativement aux 28 années du règne de l'ex-maire Gilles Vaillancourt.

Pourtant, Boyer et son Mouvement Lavallois n'ont pas mené la campagne électorale de 2025 avec des thèmes liés à l'environnement ou la justice sociale, en misant plutôt sur des "affaires plates" liées aux infrastructures, routes, égouts, aqueducs, etc. Dans ma terminologie, Boyer n'a pas mené une campagne maximaliste axée sur la démocratie, la transition écologique ou le coût de la vie; il a plutôt misé sur une approche "asphaltiste" hyperconventionnelle. On n'a qu'à regarder cette image qui résume ses engagements:

On est ici dans de "l'ultra-beige", pour reprendre la terminologie de Will Prosper. Cette approche a gagné haut la main, tout comme Soraya et son parti Ensemble Montréal. D'un point de vue communicationnel, c'est assez habile de miser sur une telle campagne centriste ou asphaltiste, surtout devant une opposition divisée entre le Parti Laval et Action Laval qui ont récolté 21,8% et 19,4% des votes.

À Québec, le maire sortant Bruno Marchand fut réélu aisément avec 49,4%, face à une opposition divisée à droite (Respect Citoyens 23,1%, Sam Hamad 13,8%, Québec d'abord 7,5%) et à gauche (Transition Québec, 4,1%). Outre son parti pris en faveur du tramway, une sensibilité progressiste en matière d'urbanisme durable et le besoin de tenir compte de la crise de l'itinérance, son parti municipal Québec forte et fière est plutôt d'orientation centriste, ou mieux de centre gauche.

À Longueuil, la mairesse sortante Catherine Fournier a remporté un score quasi stalinien avec 84,2% des voix et l'ensemble des conseillers de la ville, face à un adversaire médiocre. Bref, elle remporta une majorité absolue. La mairesse Fournier fut réélue non pas tant à cause de sa plateforme électorale, mais en raison son charisme et son style de leadership, ancré dans un esprit de collaboration, de proximité et d'intégrité, et son souhait de bâtir une coalition large au-delà du clivage gauche/droite. Elle a donc misé sur une stratégie centriste, tout en gardant une sensibilité progressiste sur différents enjeux comme le logement et l'écologie.

Dans tous les cas, les villes de Laval, Québec et Longueuil se trouvent un peu dans la même situation: une hégémonie locale basée sur une approche centriste et réformiste à la fois, avec un style moderne, pragmatique et "jeune" faisant contrepoids à la vision conservatrice du gouvernement Legault. Ces trois mairies étaient moins "progressistes" ou "dérangeantes" que Projet Montréal qui régna sur Montréal depuis 2017. De plus, leur élection récente (en 2021) n'a pas encore fait sentir cette "usure du pouvoir", et l'absence d'une droite organisée et unie a contribué à leur réélection avec un score élevé.

Une situation différente se trouve du côté de Gatineau, municipalité où j'habite à temps plein désormais, où la réélection du parti Action Gatineau dirigé par Maude Marquis-Bissonnette n'avait rien d'assuré. Au début de la soirée électorale (à laquelle j'ai participé), c'était l'équipe Mario Aubé qui menait à la mairie, une coalition de droite qui s'opposait à Action Gatineau pour la première fois via un parti municipal unifié.

Notons que le parti Action Gatineau (cousin de Projet Montréal) fut cofondé par Maxime Pedneaud-Jobin qui fut maire de Gatineau de 2013 à 2021. Hormis le bref mandat de France Bélisle de 2021 à 2024, celle-ci étant issue de la Chambre de commerce (proche du milieu des affaires et du secteur immobilier), c'est Maude Marquis-Bissonnette qui gagna l'élection partielle de juin 2024. Titulaire d'une maîtrise en administration publique et d'un doctorat en politiques publiques, elle incarne tout comme Catherine Fournier le visage de la "relève", tout en étant liée officiellement à la Nouvelle vague municipale.

PHOTO: Radio-Canada / Gabriel Le Marquand Perreault

Contrairement aux villes de Laval, Longueuil et Québec où la droite était faible et divisée, Maude Marquis-Bissonnette a dû affronter une forte résistance en raison d'un backlash lié à la taxe sur les stationnements commerciaux qui a suscité la grogne dans le milieu des affaires. L'objectif d'Action Gatineau était de diversifier ses sources de revenus pour assurer le financement de l'adaptation aux changements climatiques, la lutte contre la crise de l'itinérance et la création de logements abordables, sans pénaliser les résidents via la taxe foncière. Or, le fait de taxer les entreprises privées ayant de gros stationnements et qui ont vu leur facture augmenter rapidement du jour au lendemain, a généré de fortes frustrations, ainsi qu'une fédération des forces de droite.

D'autres clivages se sont manifestés durant la campagne autour de la question du tramway, la lutte contre l'itinérance, la règlementation du secteur immobilier, la construction des logements sociaux, la raison d'être de la gestion municipale, la taille de l'administration publique, etc. En d'autres termes, l'élection municipale à Gatineau de 2025 s'est bien jouée sur un axe "gauche vs droite", ou encore "municipalisme vs asphaltisme", "réformisme vs conservatisme".

Tout comme à Montréal, les forces de droite et les intérêts capitalistes se sont réunis derrière un même candidat, mais dans le cas de Gatineau les forces progressistes étaient unies derrière la figure de Maude Marquis-Bissonnette. Celle-ci incarne un leadership à la fois positif, collaboratif, féministe et assumé. Notons aussi que le nombre moins élevé des militant·e·s à Gatineau favorise un certain esprit de convergence des forces progressistes et réformistes.

Finalement, une forte mobilisation des militant·e·s et de la base électorale d'Action Gatineau porta fruit, le parti gagna pour la première fois de son histoire une majorité de sièges (12/20). Je note ici l'élection du militant de l'économie sociale Vincent Roy dans Aylmer, ainsi que la militante féministe et du milieu communautaire Isabelle Cousineau, qui fut aussi étudiante à la maîtrise en innovation sociale à qui j'ai eu la chance d'enseigner.

Cela dit, un forte fracture demeure entre l'Ouest de la municipalité (incluant Aylmer et Hull) qui fut remportée à 100% par Action Gatineau, puis l'Est qui fut majoritement remporté l'équipe de Mario Aubé et un candidat indépendant (Edmond Leclerc). Le fossé centre/périphérie (ou urbain/banlieue) est toujours aussi présent, de sorte que la gauche municipale ne dispose pas d'une hégémonie (malgré sa majorité électorale).

Angles morts et tendances

Suite à ce bref bilan des élections municipales, quelles conclusions devrions-nous tirer? Avant de nous lancer dans des généralisations, remarquons certains angles morts de la précédente analyse.

Nous n'avons traité qu'un petit échantillon des villes au Québec, soit les cinq plus importantes en termes de population. Nous avons laissé de côté Sherbrooke, Lévis, Saguenay, Trois-Rivières et Terrebonne. À ma connaissance, toutes ces villes sont gouvernées par le centre-droit, et malgré certains accomplissements du parti Sherbrooke citoyen de 2021 à 2025, des divisions internes, le départ de l'ex-mairesse Evelyn Beaudin et l'arrivée de l'ex-députée libérale Marie-Claude Bibeau ont balayé de la carte cette formation progressiste.

Ensuite, nous n'avons pas abordé les élections dans les municipalités de moyenne et petite taille, où plusieurs candidatures progressistes ont été élues. Sur la page Facebook de la Nouvelle vague municipale, on mentionne par exemple par exemple Catherine Hamé qui fut élue préfète de la MRC Pays-d'en-Haut, la réélection du maire Philôme La France qui a co-organisé une école d'été des communs et le festival écolo Virage, ou encore le Mouvement Jérômien qui milite pour une ville propre, verte et participative. Une enquête plus approfondie sur des équipes et élu·e·s locaux à surveiller sera l'objet d'un prochain texte.

Toute cette analyse de la politique municipale ne repose pas sur un clivage gauche/droite clair, que ce soit sur le plan socio-économique, l'enjeu de centralisation/décentralisation ou la "question identitaire". Le présupposé est qu'il existe une polarité fondamentale entre le "réformisme municipal" (renouveau municipal, progressisme et/ou municipalisme qui voit la municipalité comme lieu potentiel de changement social), puis "l'asphaltisme" qui conçoit la municipalité comme une entité administrative devant s'occuper de ses compétences de base (routes, égouts, déneigement), limiter ses dépenses et réduire les taxes pour les contribuables. C'est à mes yeux comment l'axe gauche/droite se traduit à l'échelle municipale au Québec en 2025.

Cela dit, il existe plusieurs autres lignes de fractures liées aux enjeux de notre époque: attitude face à l'intervention de l'État, limites à la propriété privée, tension entre technocratie et démocratie, urbanisme durable (gentrificateur) vs promotion du logement abordable, attraction des investissements privés vs protection du commerce local, gestion de l'immigration et promotion du sentiment d'appartenance, projection vers le futur et préservation du patrimoine religieux, transition écologique qui exige des changements vs préservation des modes de vie traditionnels. Ces diverses tensions sur le plan économique, politique et culturel ne sont pas propres à l'échelle municipale, mais elles se font particulièrement sentir au niveau local lorsque vient le temps de changer ses habitudes de vie.

Trois stratégies pour la gauche municipale

Pour distinguer différents courants de la gauche municipale, on peut identifier au moins trois catégories: 1) centriste-modérée ; 2) assumée-radicale ; 3) révolutionnaire. Tout d'abord, il y a la stratégie centriste/douce qui consiste à partir de là où se trouvent les gens, soit le mode de vie des classes moyennes en banlieue ancrée dans une certaine "normalité". Pour mener à bien la transition écologique et un "renouveau municipal" dans ce contexte, il ne faut pas trop les bousculer avec des changements radicaux ou une posture moralisatrice. Il faut plutôt leur proposer des solutions concrètes, une amélioration de leur qualité de vie, un effort fiscal modéré pour bâtir des services publics et des infrastructures collectives, de manière à opérer un changement social concret.

Cette approche de "centre gauche" ou "libérale-progressiste" que je qualifierais de "municipalisme tranquille" ou "minimaliste" est ce qu'on a observé dans la plupart des mairies progressistes au Québec depuis 2021 (à Montréal, Laval, Gatineau, Longueuil, Québec, etc.). On m'a d'ailleurs reproché suite à mon dernier texte sur les élections municipales d'avoir appuyé des figures centristes, socio-libérales ou socio-démocrates dans ce contexte électoral, et non de "vraies forces de gauche". C'est vrai en partie, surtout si on compare ces personnes aux critères de la "gauche radicale". J'ai soutenu ces figures (comme Rabouin, Fournier et Marquis-Bissonnette), car c'étaient les candidat·e·s les plus "progressistes" ou "réformistes" susceptibles de gagner dans cet écosystème politique où domine encore les forces réactionnaires et asphaltistes.

La deuxième option, celle d'une gauche municipale plus "assumée", n'a pas encore réussi à prendre le pouvoir au Québec. La "gauche assumée" au niveau municipal n'a pas peur de proposition des réformes plus radicales, de sortir des sentiers battus, et de proposer de taxer les ultra-riches pour financer ses mesures sociales. Les partis municipaux de gauche qui se rapprochaient le plus de cette tendance en 2025 étaient Transition Montréal et Transition Québec. D'un côté, Transition Montréal a intégré des idées de gauche assumée dans sa plateforme, et en recrutant Craig Sauvé comme chef en juillet 2025. Ce parti présenta des candidat·e·s comme la militante de la mobilisation 6600 Anaïs Houde, ainsi que le militant antifasciste Sergio Da Silva, qui a tenu des propos controversés dans le passé. Mais disposant d'une faible visibilité et d'un manque d'organisation, ce parti n'a pas réussi à faire élire une seule personne.

De son côté, le parti Transition Québec qui fut créé en 2017 avec une posture ouvertement de gauche, écologiste, féministe et indépendantiste. Ce parti a réussi à faire élire sa cheffe Jackie Smith en 2021, avec l'appui de groupes progressistes proche de Québec solidaire. Malheureusement, le parti n'est pas parvenu à renouveler son pari en 2025, ne faisant élire aucune personne et finissant avec 4%. Pourtant, leurs propositions étaient exemplaires: construction massive de logements sociaux, gratuité du transport public, décentralisation du pouvoir, promotion de l'économie sociale et circulaire, création d'épiceries municipales dans la lignée de Mamdani à New York. Tout cela pouvait faire rêver, d'un point de vue de gauche, mais face à une ville plutôt à droite et le leadership du centriste Bruno Marchand, il n'était pas évident de mener une campagne de façon isolée dans ce contexte.

Enfin, la troisième approche de gauche municipale, encore très marginale au Québec, est celle d'une gauche de rupture ou révolutionnaire. Celle-ci s'inspire des idées de Murray Bookchin, théoricien du "municipalisme libertaire", ou encore d'autres courants anarchistes, socialistes et/ou de l'écologie radicale, comme les Soulèvements du fleuve qui misent davantage sur l'action directe. Cette gauche radicale est bien vivante, mais en nombre limité. Elle ne joue pas de rôle important au niveau de la politique municipale, mais reste un lieu de mobilisation, d'expérimentation et de potentiel contre-pouvoir.

Des groupes anticapitalistes s'organisent via des réseaux d'entraide et des fermes autogérées au Bas-Saint-Laurent. Des projets de biorégions en Outaouais ou en Gaspésie commencent à prendre forme, alors que des groupes souhaitent mettre en place une vraie démocratie directe dans les alentours de Rimouski. Des idées plus subversives se diffusent davantage via des collectifs de recherche comme Polémos qui fait la promotion de la décroissance, ou le CRITIC qui popularise le paradigme des communs. Des groupes comme l'Organisation anarchiste révolutionnaire (ORA) ou le Front antifasciste populaire (Front Pop) se structurent davantage, mais n'ont pas encore atteint une masse critique.

Si on avait à comparer certaines expériences d'un tel municipalisme libertaire ou révolutionnaire, on devrait se référer à des expériences comme la révolution zapatiste au Chiapas, le confédéralisme démocratique au Rojava, les expériences d'autonomie des ZAD en France, ou le village autogéré de Marinaleda en Espagne. Dans le passé, on aurait pu prendre l'exemple de la Commune de Paris de 1871, la révolution espagnole de l'été 1936, ou encore les occupations d'usines et de municipalités lors du Front commun de 1972 au Québec par exemple. Cela dit, aucune expérience de cette ampleur n'existe actuellement au Québec en 2025.

Que faire maintenant?

En prenant un pas de recul face au résultat des élections municipales de 2025, on constate que c'est surtout le bloc "centriste" qui a gagné dans les grands centres urbains. Les partis prônant une "gauche assumée" ont perdu (à Montréal et à Québec notamment), alors que la ville de Gatineau a remporté une majorité claire dans un contexte polarisé, avec une approche à mi-chemin entre le centrisme et la gauche assumée. Reste à voir si d'autres équipes ou élu·e·s progressistes ont réussi leurs paris dans des municipalités de petite et moyenne taille. Une recension devra être effectuée par la Nouvelle vague municipale et le Caucus écologiste municipal pour brosser un état des lieux plus précis et exhaustif.

Face aux trois approches présentées ici, il est clair que la gauche de rupture ou révolutionnaire est absente du portrait, que ce soit dans l'arène électorale ou médiatique. Elle demeure actuellement confinée dans l'entre-soi militant, les mobilisations locales, la clandestinité, le réseautage, l'infiltration et/ou l'infrapolitique. Ce n'est pas mauvais en soi, surtout dans un contexte de reconfiguration des forces militantes et du besoin "de se retrouver". Néanmoins, l'action politique commence véritablement lorsqu'elle sort de sa cachette, pour influencer le réel, mobiliser les gens là où ils se trouvent, et leur donner le goût d'une action collective qui déborde leur vie personnelle.

À mon avis, la principale tâche de la gauche municipale consiste à bâtir une "gauche assumée", allant au-delà des courants centristes et du "réformisme tranquille" évoqué plus haut, tout en s'appuyant sur les forces actives des élu·e·s locaux et des groupes militants déjà organisés qui ont à cœur la justice sociale. Il s'agit aussi de tisser des ponts, ou du moins d'entamer des conversations avec des personnes liées à la "gauche de rupture" qui refusent le purisme et le sectarisme. Pour dépasser ses ornières réformistes, la gauche assumée doit apprendre à nommer les systèmes d'oppression à la source des inégalités (capitalisme, colonialisme, patriarcat, etc.), et surtout à rester solidaire des groupes militants et des actions collectives qui prennent des risques pour défier le statu quo.

Bref, la gauche municipale au Québec n'est peut-être pas mûr pour un virage "révolutionnaire", mais elle est prête à aller plus loin que la stratégie beige, le centrisme et l'approche tranquille qui ont réussi à gagner certaines élections locales sans mandat clair de changement social.

Le passage de la gauche libérale/centriste à la gauche radicale/assumée ne sera pas facile à effectuer, mais nous avons beaucoup à apprendre de deux sources d'inspiration: 1) les innovations sociales en milieu rural au Québec, où une démocratie directe et la transition socio-écologique prennent déjà forme à l'heure actuelle en passant sous le radar des grands médias ; 2) la campagne électorale de Zohran Mamdani à New York, qui a remporté la mairie de la plus grande ville d'Amérique du Nord avec un programme ouvertement socialiste.

Ce sera l'objet de nos deux prochains textes, visant à repenser les possibilités pratiques d'une gauche décomplexée à l'échelle municipale, que ce soit en milieu urbain ou rural.

Zohran Mamdani après sa victoire électorale, 4 novembre 2025. Photo: Reuters / Shannon Stapleton