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TLMEP et la droite identitaire: quelques leçons d'escrime

TLMEP et la droite identitaire: quelques leçons d'escrime
Finale du Challenge Réseau Ferré de France–Trophée Monal 2012 (tournoi de coupe du monde d'épée à Paris). Crédits photo: Marie-Lan Nguyen, Wikimedia Commons

Tout le monde sait qu'il est difficile de débattre avec la droite identitaire, surtout sur les plateaux de télévision. Or, il est nécessaire et urgent d'apprendre à réagir efficacement aux arguments et attaques de l'adversaire, en direct, car la bataille des idées se mène aussi à ce niveau. Cela inclut des émissions de grande écoute comme Tout le monde en parle (TLMEP), dont l'audience atteint régulièrement plus d'un million de personnes au Québec.

Comparons ici les deux émissions du 16 et du 30 novembre 2025. Dans la première, la droite conservatrice incarnée par le chroniqueur Mathieu Bock-Côté a très bien performé, alors que dans la seconde, la gauche s'en est bien tirée. Que s'est-il passé entre ces deux épisodes?

La performance singulière de Bock-Côté

Le passage du chroniqueur ultra-conservateur Mathieu Bock-Côté à l'émission de Tout le monde en parle du 16 novembre 2025 a fait couler beaucoup d'encre. Il a été invité pour parler de son nouvel ouvrage "Les Deux Occidents", qui justifie "la contre-révolution trumpiste" et propose une critique de la "dérive néosoviétique de l'Europe occidentale".

Ce fut une tribune en or pour le chroniqueur, qui se dit pourtant victime de la "censure" du "régime diversitaire". Il est généralement honni de l'écosystème médiatique de Radio-Canada, qui est plutôt hostile aux propos populistes, tout en leur faisant une place à l'occasion. On peut constater qu'en 2025, même les idées les plus réactionnaires peuvent circuler librement sur les ondes du diffuseur public.

Sur les médias sociaux, les commentaires, les éloges et les critiques acerbes ont abondé suite à son passage remarqué. Les partisans du nationaliste conservateur ont jubilé devant la performance musclée de Bock-Côté dans cette joute oratoire, tandis que les personnes du camp progressiste ont été indignées devant ses procédés rhétoriques malhonnêtes. Mais tout le monde s'entend pour dire qu'il y avait un malaise palpable sur le plateau de télé, et qu'aucune personne n'a réussi à tenir tête au discours bock-côtiste.

L'animateur Guy A. Lepage n'a pas été complaisant, mais il était mal préparé et n'a pas su recadrer les propos de son invité. Le "fou du roi" Jean-Sébastien Girard a tenté une réplique qui est tombée à plat. Le langage n0n-verbal de Stéphane Rousseau transpirait le malaise, sans qu'il réponde au personnage, tandis que Serge Denoncourt a lancé des objections sur le clivage Nous/Eux, qui sont restés sans effet. En gros, Bock-Côté a imposé son discours et ses thèmes sans difficulté.

De leur côté, les députés solidaires Ruba Ghazal et Sol Zanetti sont passés après lui, mais sans répondre à ses propos. Les deux porte-paroles semblaient vouloir être "bons joueurs", montrer leur volonté à faire partie du camp du "Oui", et éviter d'autres polémiques. Bock-Côté a eu le mot de la fin en citant le livre de Ruba qu'il avait lu, mais en tirant des conclusions opposées à celle-ci. Bref, ce débat fut une victoire pour le camp bock-côtiste, et un échec pour la gauche et le centre libéral qui n'ont pas été en mesure d'offrir une réponse satisfaisante.

Comment expliquer cet épisode? Nous n'allons pas ici tenter de déconstruire un à un les faussetés et les sophismes du chroniqueur, car cela nous prendrait beaucoup trop de temps. Selon la loi de Brandolini, « la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises […] est supérieure d'un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire ».

En d'autres termes, lutter contre la désinformation prend toujours plus de temps que la vitesse de propagation de la désinformation. Par exemple, cela veut dire que 15 minutes d'entrevue avec Bock-Côté prendrait de 30 minutes à 1 heure pour décortiquer chaque affirmation, démêler le vrai du faux, rétablir les faits et proposer une interprétation alternative.

Nous privilégions plutôt l'utilisation d'une analogie avec l'escrime, que j'ai moi-même pratiqué lorsque j'étais jeune. Comme le débat politique ressemble de plus en plus à un sport de combat, surtout lorsqu'on aborde la question identitaire, les parallèles avec les joutes oratoires peuvent être féconds pour apprendre à se battre efficacement contre des adversaires qui ne jouent pas toujours selon les mêmes règles que nous.

Le fleuret, l'épée et le sabre

L'escrime est un sport de combat ancien et très codifié, dont la pratique se divise entre trois catégories d'armes: le fleuret, l'épée et le sabre. Ces armes ne sont pas employées de la même manière, de sorte que les combats, les coups permis et les stratégies diffèrent largement.

Lorsqu'on pratique le fleuret ou l'épée, on ne peut frapper l'adversaire que par l'estoc, c'est-à-dire la pointe de notre arme. Or, le sabre admet aussi la "taille", soit des coups avec le tranchant de l'arme qu'on peut utiliser en fouettant l'adversaire. Cela résulte en des joutes plus agressives, avec des tactiques misant surtout sur l'offensive et la contre-offensive.

De plus, ces variantes se distinguent par les parties du corps qui peuvent être touchées. Le maniement du fleuret est régi par des conventions très strictes, et n'autorise que les coups sur le torse. Par contraste, l'épée permet des coups sur l'ensemble du corps (tête, jambes et bras inclus). Enfin, le sabre permet des coups plus diversifiés, mais seulement sur le haut de la ceinture (tronc, tête, bras).

Source: https://www.caluire-escrime.net/index.php?page=armes

La distinction entre ces trois variantes de l'escrime est utile pour expliquer les performances inégales des joueurs dans l'arène médiatique, qui s'expriment et se combattent selon des règles différentes. Par exemple, la gauche médiatique semble utiliser le fleuret selon des règles codifiées, à la manière d'un sport olympique. On ne peut toucher que le torse (cible limitée), il y a une règle de priorité (qui attaque en premier), beaucoup de coups ne comptent pas, on vise un échange contrôlé misant sur la pointe de l'arme, symbolisant la précision et la vérité.

En gros, la gauche médiatique respecte les conventions du "débat civilisé". Elle suppose que le public juge selon la véracité des propos et la bonne foi des participant·e·s. Elle évite les coups trop directs pour ne pas paraître trop agressive, elle refuse la polémique pour rester "responsable", "nuancée" ou "modérée". Cela se comprend tout à fait, mais ce mode de combat est inadapté contre un polémiste qui ne respecte pas ces règles. Et c'est ce qui s'est passé sur le plateau de Tout le monde en parle le 16 novembre avec le chroniqueur Mathieu Bock-Côté.

L'épée de Bock-Côté: on frappe partout

Contrairement à la gauche médiatique qui manie le fleuret, Bock-Côté préconise l'usage de l'épée. En escrime, l'épée peut cibler toute la surface du corps, elle n'a pas de système de priorité entre les joueurs, le premier qui touche gagne un point, l'arme récompense les attaques surprises, les feintes, les allongements rapides, de sorte qu'on peut gagner en multipliant les touches, mêmes maladroites. En somme, l'épée récompense la vitesse plutôt que la précision d'exécution.

Pour filer la métaphore, Bock-Côté utilise l’épée médiatique ainsi: il frappe partout, avec l'histoire, l'appel aux émotions, le recours aux identités et d'autres procédés rhétoriques. Il avance rapidement en créant un flux continu de paroles, d'idées, de citations et de thèmes. Il ne répond pas aux questions de l'adversaire, mais touche un autre point. Il impose son rythme et ses angles d'attaque. Un seul "touché" rhétorique lui suffit pour paraître vainqueur.

Parfois même, Bock-Côté utilise le sabre dans ses interventions, avec des charges explosives, des coups tranchants, et des attaques où tous les coups sont permis. Il ne fait pas que piquer avec la pointe de son arme, mais tranche en fouettant son adversaire. Il coupe les arguments adverses avant qu'ils ne se déploient, il frappe par des formules-choc, aphorismes et slogans, il mobilise des récits totalisants (civilisation, Occident, wokisme, totalitarisme), il multiplie les renversements (la victime, c'est moi, la censure, c'est eux).

Dans ce contexte, Bock-Côté manie l'épée et le sabre alors que ses adversaires jouent selon les règles du fleuret. Guy A. Lepage enchaîne ses questions pré-écrites selon la logique du fleuret, l'humour gentil de Jean-Sébastien Girard se fait neutraliser par l'épée de Bock-Côté, les considérations morales ne résistent pas aux coups de sabre, tandis que les députés solidaires Ruba et Sol se montrent "bons joueurs", alors que leur adversaire a déjà gagné la joute symbolique.

Apprendre à déjouer l'adversaire

Pour apprendre à combattre son adversaire, il faut d'abord savoir à quel jeu il joue. De son côté, Bock-Côté sait pertinemment comment créer un cadre où il incarne la victime courageuse contre l'establishment. Il sait comment inverser les charges: la droite populiste incarnerait la dissidence, face à la gauche (radio-canadienne) qui représenterait l'appareil dominant.

Il se positionne ainsi en "pseudo-rebelle" ou en "admirable dissident". Il multiplie les références savantes ou les citations de politiciens (comme la phrase de René Lévesque évoquant la "noyade démographique") pour créer une auréole d'autorité. Il impose son rythme pour faire en sorte que personne n'ose lui répondre.

Bock-Côté ne cherche pas à argumenter selon les règles du fleuret. Il cherche à performer l’intellectuel persécuté qui dit tout haut ce que « le vrai peuple pense tout bas », en brandissant des coups d'épée et de sabre selon les circonstances. Ce genre de performance fonctionne particulièrement bien dans un format d'émission grand public, où la chronométrie réduit les temps de réponse. La complexité est punie au profit de phrases-choc, l’audace et la confiance en soi sont récompensées.

La gauche perd souvent dans ce contexte médiatique hostile, car elle veut être précise et nuancée, éviter la polarisation, rester dans les règles de la respectabilité. Mais dans une joute oratoire de plateau, ce sont d'abord l’assurance, la pugnacité, l’attaque initiale, la vitesse des ripostes et la capacité à renverser la table qui définissent les vainqueurs. Dans ce contexte, le public ne juge pas la véracité des propos, mais évalue plutôt qui semble dominer le débat. Bock-Côté maîtrise complètement ces codes, et parvient à surprendre ses adversaires à leur propre jeu.

Quelles leçons la gauche doit-elle tirer? Tout d'abord, elle doit arrêter de combattre au fleuret dans un duel à l’épée ou au sabre. La gauche perd quand elle pense que la précision ou la bonne foi suffisent, que les faits vont convaincre, que la politesse désarme l’adversaire. Elle doit accepter que les règles du débat médiatique sont différentes des règles du débat universitaire. Elle doit comprendre qu’on affronte un polémiste, pas un politologue. Cela implique d'aller sur le terrain du rythme et des coups vifs, et pas miser seulement sur les faits et le contenu.

Passer à l'offensive

Pour répondre à Bock-Côté, il faut élargir sa propre zone de touche. L’épée permet d’utiliser l’histoire, l’humour, le vécu, la politique, la morale, la science, les images. La gauche doit toucher dès que l’occasion se présente, et saisir chaque brèche de l'adversaire (contradiction, exagération, incohérence). Elle doit répliquer sur le vif en élargissant son propos : "ce que vous dites ici reflète un problème plus profond". Elle doit toucher les affects, les sentiments d'injustice, de précarité, de colère et d'exclusion, mais en les mobilisant contre les "bons adversaires". Par exemple, elle peut dire que les vrais ennemis ne sont pas les immigrants ou les minorités, mais les élites économiques et l'oligarchie.

Ici, la gauche pourrait se montrer réticente: ne faut-il pas éviter de reproduire ce qu'on reproche à l'adversaire, soit d'utiliser la simplification, les appels à l'émotion et la propagande, alors qu'on cherche à émanciper les gens? N'y a-t-il pas une contradiction dans le fait d'utiliser les méthodes du populisme et de l'autoritarisme alors qu'on s'oppose à ce projet? Faut-il créer un "trumpisme de gauche", à la manière de la nouvelle rhétorique du gouverneur de Californie Gavin Newsom qui imite le style de Trump avec un contenu démocrate? Ou faut-il plutôt délaisser ces méthodes proches du sabre en revenant au fleuret?

En fait, la gauche n’a pas à devenir agressive comme Trump ou Bock-Côté : elle doit devenir plus agile, adopter plusieurs rythmes, pratiques et styles selon les circonstances. La gauche peut tout à fait utiliser le sabre, non pas blesser l'adversaire mais le neutraliser. Cette arme permet de déjouer les narratifs totalisants, les retournements victimaires, les équivalences frauduleuses et les slogans simplistes.

Au final, l'important n'est pas de gagner chaque argument, mais de changer le cadre du débat. Une joute médiatique se gagne en définissant le terrain de la discussion, pas en accumulant du contenu. La gauche doit imposer son propre récit avant que Bock-Côté impose le sien, définir le débat (ce dont on parle vraiment, c'est la crise du coût de la vie causée par le système économique), ou encore rendre explicite la stratégie de l'adversaire et la retourner contre lui.

La personne qui excelle à l'escrime n'est pas celle qui frappe fort, mais qui maîtrise la distance. La gauche se fait souvent dépasser par la droite parce qu’elle est soit trop proche (elle réagit aux provocations), ou trop distante (elle reste dans la nuance abstraite). Le bon positionnement est un milieu dynamique, une posture où elle peut "répondre efficacement, recadrer, contre-attaquer", et ce sans jamais perdre son calme.

Pour gagner contre la droite identitaire, la gauche doit donc apprendre à combiner le fleuret (pour la précision, la rigueur, les faits solides), l'épée (apprendre à viser partout, incluant les émotions, les images, le vécu, etc.), et le sabre (pour couper les cadrages toxiques, renverser les slogans, empêcher l’installation du récit adverse). Le fleuret instaure la légitimité du discours, l'épée offre une portée large, et le sabre repose sur une maîtrise du rythme.

La gauche peut gagner si elle cesse de respecter unilatéralement les règles du fleuret. Elle doit adopter l’épée pour multiplier les touches narratives et le sabre pour couper court aux renversements idéologiques. Le secret n’est pas d’imiter Bock-Côté, mais de devenir un escrimeur complet : précis, rapide, et capable de définir le terrain du combat.

Le 30 novembre: la revanche syndicale

Lors de leur passage à TLMEP le 30 novembre 2025, la présidente de la FTQ Magali Picard et la présidente de la CSN Caroline Senneville ont faite très bonne impression. Du moins, c'est l'impression qui se dégage de la "chambre d'écho" de la gauche à laquelle j'appartiens, tandis que la chambre d'écho de droite s'est plutôt plainte du ton, des raccourcis et de la fermeté de ces deux protagonistes. Entre le passage de Bock-Côté deux semaines plus tôt, et la prise de parole décomplexée de Picard et Senneville face au ministre Jean-François Roberge, le contraste est frappant.

Ces deux femmes se sont tenues debout, avec des explications claires, de nombreux arguments, un ton accessible et ferme à la fois. Elles ont évoqué des exemples concrets de conséquences directes sur les travailleurs et travailleuses, au-delà des enjeux liés aux appareils syndicaux. Elles n'ont pas cherché à plaire au public à tout prix, mais à se faire entendre, à contester les décisions du gouvernement, et remettre les pendules à l'heure. Elles ont partagé librement leur sentiment d'indignation, sans se limiter au registre émotionnel. Elles ont répété que les mesures de la CAQ sont autoritaires, et qu'il faut donc agir en conséquence. Elles ont incarné l'approche d'une "gauche assumée" capable de tenir son bout.

Lorsque le ministre Jean-François Roberge est venu présenter les vertus de son projet de loi 9 pour renforcer la laïcité de l'État, les syndicalistes n'ont pas hésité à le confronter. Elles l'ont déstabilisé en mentionnant les impacts concrets de cette loi sur les travailleuses et les services publics, et le ministre a été visiblement irrité, l'obligeant à se mettre sur la défensive. Magali Picard en a profité pour faire des liens entre les mesures qui attaquent les droits syndicaux, puis les mesures qui touchent les travailleuses portant un hijab qui se retrouvent discriminées. Même Guy A. Lepage en a profité pour sortir de son rôle d'animateur en faisant un petit plaidoyer, mentionnant qu'il est pour la laïcité tout en déplorant le fait que les mesures de la CAQ ne visent pas les intégristes, mais les personnes vulnérables comme les femmes voilées qui cherchent seulement à gagner leur vie.

Alors que Bock-Côté avait réussi à dominer le plateau de télé le 16 novembre avec son sabre, le 30 novembre le duo de syndicalistes Picard et Senneville ont sorti leurs sabres contre le ministre Roberge. De son côté, Lepage a sorti son épée pour donner un coup à son invité, en précisant qu'il s'agit de son "opinion personnelle". La droite identitaire dira bien sûr que le plateau de Tout le monde en parle, endoctriné par la "gauche woke et multiculturaliste", aura combattu la droite dissidente via un "lynchage public". N'empêche que cette fois-ci, les arguments de la droite n'auront pas passé comme un couteau dans du beurre.

Somme toute, la gauche doit tirer des leçons de ses meilleures escrimeuses, qui n'hésitent pas à utiliser les armes appropriées et à donner des coups qui fouettent lorsque le contexte l'impose. C'est ce qu'on appelle la combativité, art que les forces progressistes doivent réapprendre à maîtriser.