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Un cadeau de Noël pas comme les autres

Un cadeau de Noël pas comme les autres
Un graffiti, quelque part à Montréal, décembre 2025. Source: compte anonyme sur Instagram.

Le 15 décembre 2025 dernier, un groupe de personnes déguisées en Père Noël et en lutins ont décidé d'offrir un cadeau original à des personnes qui souffrent de faim: de la nourriture gratuite, prise directement sur les rayons d'un supermarché. Ces personnes sont parties sans payer, pour distribuer immédiatement ces denrées alimentaires dans différents points de chute à Montréal.

Un article du journal 24 heures relate l'événement avec un titre révélateur: "Des activistes dévalisent 3000$ d'aliments dans une épicerie pour les redistribuer gratuitement". Je cite ici le début de l'article qui relate les faits:

Un groupe appelé «Robins des ruelles» revendique le vol de milliers de dollars de denrées alimentaires qui a eu lieu le 15 décembre dans une épicerie métro de la rue Laurier, à Montréal. Le groupe autonome et anonyme dit avoir déposé les victuailles au pied du sapin de la place Valois dans Hochelaga-Maisonneuve ainsi que chez des organismes communautaires. Le groupe a diffusé des photos de personnes habillées en père Noël passant à la caisse du supermarché de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal. Les Robins des ruelles ont aussi publié une photo des denrées dans des sacs de cadeaux de Noël, sous le sapin de la place Valois, avec une pancarte indiquant «Noël c’est cher!» et «bouffe gratuite». Le reste aurait été distribué dans les «nombreux frigos communautaires de la ville.»

Voilà une "bonne action" à l'approche du temps fêtes, surtout au moment où l'insécurité alimentaire atteint des sommets alarmants. Elle touche le tiers des locataires (31%), elle frappe de plein fouet les classes défavorisées, les étudiant·e·s et les groupes plus vulnérables (personnes pauvres, migrantes, sans-papiers, en situation d'itinérance), mais aussi les classes moyennes, les gens qui travaillent à temps plein (800 000 personnes), et même 15% de propriétaires, selon cet article du 1er décembre qui a pour titre révélateur "Moins manger pour pouvoir se loger". Au Québec, "c'est comme ça qu'on vit", comme disait François Legault.

La distribution de denrées alimentaires gratuites durant le temps des fêtes résonne avec l'esprit de Noël et la "guignolée" qui a un fort ancrage dans la société québécoise. Cela dit, des divergences se manifestent aussitôt qu'on parle des manières concrètes de répondre aux besoins des groupes plus défavorisés. Comme le souligne la philosophe féministe Nancy Fraser, il existe une véritable "lutte pour l'interprétation des besoins". Les façons de répondre à l'insécurité alimentaire ou à la crise du logement ne seront pas les mêmes si on pense en termes de charité (par les groupes dominants), ou en termes de justice sociale et d'entraide mutuelle.

De la guignolée traditionnelle à celle des parvenus

Au Québec, la tradition de la guignolée remonte au XIXe siècle. Elle s'enracine dans une tradition à mi-chemin entre la religion catholique, des pratiques communautaires d'entraide et un commun (au sens d'un partage des ressources au-delà de la logique de la propriété privée). Je reprends un extrait de Wikipédia:

Originaire des campagnes, cette fête de partage avait originellement lieu la veille du Nouvel An, et comptait sur la participation des habitants d'un même rang, par opposition à certaines autres activités communautaires qui impliquaient une paroisse au complet. La première guignolée québécoise aurait été organisée par la Société de Saint-Vincent-de-Paul, une organisation charitable catholique, en 1861 ou 1862. Les villageois passaient de porte en porte, chantant des cantiques de Noël, et amassant des denrées non périssables. Une chanson traditionnelle, spéciale pour l'occasion, était habituellement chantée par les volontaires.

À l'époque, la guignolée était donc ancrée dans un système d'entraide spontané, issu de pratiques sociales et culturelles liées au besoin de prendre soin de son prochain, dans une logique de proximité. Cette tradition d'origine chrétienne se poursuit encore aujourd'hui, mais elle s'est institutionnalisée sous la forme de campagnes organisées par un partenariat entre des organismes à but non lucratif, le milieu des affaires et les grands médias.

Par exemple, il y a la guignolée des médias commanditée en 2025 par Provigo, Maxi et Nissan, mais aussi plein de petites guignolées dans les régions et communautés du Québec, selon les traditions et alliances locales. Au-delà de ces pratiques ritualisées qui mettent de côté temporairement le conflit de classes pour subvenir aux besoins des plus défavorisés, il y a deux formes de guignolées qui sortent du lot: de droite et de gauche.

D'un côté, il y a la "guignolée bourgeoise" issue du milieu des affaires, des banquiers et des élites qui se mettent en scène sur les médias sociaux pour vanter leur charité envers les plus démunis. Prenons par exemple le milliardaire Luc Poirier, qui se prend en photo pendant sa guignolée de la Rive-Sud à laquelle il contribue fièrement depuis quelques années.

Comme il est fier ce milliardaire qui s'est enrichi via un terrain acheté à 20 millions de dollars puis revendu pour 240 millions $ à l'État québécois, et ce pour le projet Northvolt qui fut un fiasco financé à même l'argent des contribuables. Dans le documentaire Luc le milliardaire? animé par Pierre-Yves McSween, on apprend que cet entrepreneur possède une collection de 42 voitures de luxe Ferrari qu'il considère comme un "investissement". Il paye plus de 300 000$ par année, seulement pour entretenir les remboursements de dettes liées à l'achat de ces véhicules et leur entretien. Quelle aubaine!

Si on tient compte du nombre de gens qui ne mangent pas à leur faim en travaillant à temps plein, cette belle photo Instagram devient obscène et indécente. Elle représente un autre symptôme de ce que Dahlia Namian appelle la "société de provocation", soit la mise en scène de soi des ultra-riches et des parvenus qui croient aider la société, alors que leurs modèles d'exploitation, de prédation et de lobbying contribuent précisément à appauvrir la majorité.

Vers une guignolée anarchiste

À l'opposé de cette guignolée médiatique pilotée par la bourgeoisie du Québec Inc., un autre type de guignolée fait son apparition. Elle n'est pas basée sur la charité des nantis ou des personnes ordinaires sollicitées au coin de la rue par des bénévoles, des policiers et des pompiers volontaires; elle prend d'emblée une couleur politique. Sur leur page Instagram, le collectif Les soulèvements du fleuve revendiquent cette action avec un message clair:

Lundi soir, des pères Noël et leur ribambelle de lutins ont dévalisé une épicerie du Plateau Mont-Royal. Se revendiquant d'un groupe autonome nommé Robins des ruelles, iels ont redistribué les victuailles sous un sapin, à la place Valois dans Hochelaga-Maisonneuve. « Une poignée d'entreprises tient nos besoins vitaux en otage. Elle continue d'étouffer la population, pour leur siphonner le plus d'argent possible, simplement parce qu'elle le peut. Pour nous, c'est ça qui est du vol et ce sont eux les bandits. »

Cette action directe s'inscrit dans le répertoire d'action de la "reprise individuelle", qui fut utilisée au sein du mouvement anarchiste aux XIXe et XXe siècles. En gros, cela consiste pour des individus ou des collectifs à voler des biens afin d'opérer une redistribution économique des riches vers les pauvres, même si cela contrevient à la légalité.

Le but n'est pas de s'enrichir personnellement, mais de contester le monopole de la propriété privée, l'explosion des inégalités, et un moyen de renverser le vol des travailleurs par les capitalistes qui s'enrichissent sur le dos de la majorité. Comme le note l'entrée Wikipédia à ce sujet: "l’expropriation individuelle est ainsi perçue comme une résistance légitime contre un ordre social injuste et comme un droit éthique à redistribuer les richesses."

Bien sûr, plusieurs pourraient se révolter contre l'illégalité du processus, le viol de la propriété privée, ou le côté "brigand" d'une telle action directe. En quoi cette pratique se distingue-t-elle d'un simple cambriolage? D'autres pourraient soulever que ce type d'action pourrait même mener à un renforcement de la surveillance et des forces policières si cette pratique faisait boule de neige. En quoi cette action est-elle légitime au final?

On peut évoquer plusieurs arguments, comme les principes de survie, de dignité humaine et de sécurité alimentaire qui devraient primer sur la propriété privée. Appelons ça l'argument des besoins essentiels, qui semble d'ailleurs mobilisé par le collectif des Pères Noël anarchistes sur leur publication sur Instagram:

Mais la faim justifie-t-elle (absolument) tous les moyens? On peut penser à la violence physique envers les individus, qui est d'une autre catégorie, ou le fait à s'approprier le travail d'autrui pour vivre grassement sans en assumer les coûts et faire reposer ce fardeau sur plus faible que soi. C'est ici qu'on peut citer un autre argument de l'anarchiste Errico Malatesta qui distingue deux types de vols:

Est-ce que les anarchistes admettent le vol ? Il faut bien distinguer deux choses. S’il s’agit d’un homme qui veut travailler et ne trouve pas de travail et qui en serait réduit à mourir de faim au milieu des richesses, c’est un droit pour lui que de prendre ce qui lui est nécessaire […]. Mais s’il s’agit d’un vol dans le but d’échapper à la nécessité de travailler, dans le but de se constituer un capital et d’en vivre, c’est clair : les anarchistes n’admettent pas la propriété qui est le vol commis avec succès, consolidé, légalisé et utilisé comme moyen d’exploitation du travail d’autrui.

Choisir la bonne cible

Enfin, il faut considérer l'ajout d'un autre critère éthique pour celles et ceux qui voudraient répliquer une telle action pour nourrir les plus pauvres, dans la lignée de Robin des bois: il faut choisir de bonnes cibles.

Commettre des vols à l'étalage dans n'importe quel commerce, pour n'importe quel type d'objet ou de bien, pour n'importe quelle raison, n'aurait évidemment pas de sens. Si les Pères Noël anarchistes avaient cambriolé un commerce indépendant de fruits et légumes ou une petite épicerie locale, leur action aurait moins eu de légitimité aux yeux du grand public. De plus, les coûts de cette opération auraient été plus importants pour un tel commerce indépendant, comparativement à une grande chaîne de supermarchés qui font grimper artificiellement les prix et gagner des profits records depuis quelques années. Dans sa chronique La générosité en excuse, le chroniqueur Jean-François Nadeau souligne l'attitude l'épicerie Métro qui fut ciblée par ces Pères Noël rebelles:

Dans la foulée, Metro s’est empressée de rappeler ses dons aux banques alimentaires : plus de 80 millions de dollars en denrées et un peu plus de 1 million en argent. En 2025, la même entreprise déclare avoir engrangé plus d’un milliard de dollars de profits. Une hausse de 9,4 % par rapport à l’année précédente. Devant pareil tableau, faut-il rappeler que l’écart entre le million donné et le milliard encaissé est si vaste qu’il excède celui qui sépare une personne sans ressources d’un millionnaire ? Un don d’un million représente à peine un dollar sur mille des profits gagnés par l’entreprise. Rapporté à l’échelle individuelle, c’est l’équivalent, pour une personne disposant d’un million, de donner mille dollars, tout en clamant son extrême générosité. Ici encore, la charité ne réduit pas l’inégalité : elle la met en scène.

En résumé, il y a une opposition fondamentale se joue dans le temps des fêtes entre deux types de guignolées et deux formes de solidarité. D'un côté, il y a la solidarité active, qui repose sur l'autonomie collective, l'entraide et parfois la désobéissance civile non violente. De l'autre, il y la charité ostentatoire des grandes chaînes, des milliardaires et des puissants qui continuent de nous manger la laine sur le dos à longueur d'année.

Depuis 2025, plusieurs personnes commencent à reprendre goût à la résistance, à vouloir réapprendre à agir ensemble, à s'organiser à se rebeller, dans un esprit de diversité des tactiques. De mon côté, je ne vais dévaliser le Maxi à côté de chez nous, mais si d'autres Pères Noël ou lapins de Pâques décident de passer à l'action, ce n'est pas moi qui va les convaincre du contraire; il y a plus urgent à faire. En vous souhaitant un Joyeux Noël, je vous laisse avec mon plus grand souhait: