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Un trumpisme bien québécois

Un trumpisme bien québécois
Photo: Jacques Boissinot, La Presse canadienne. Le premier ministre du Québec, François Legault, parle devant son nouveau cabinet au l’Assemblée nationale, le mercredi 10 septembre 2025.

Un remaniement ministériel est souvent un jeu de chaises musicales, visant à donner l'impression d'un renouveau au sein d'un gouvernement lorsque celui-ci est en perte de popularité. Cela permet de nourrir l'« industrie du commentariat » et les analystes du « système médiatico-parlementaire », sans qu'il n'y ait de réel changement sur le terrain pour la population. Telle ministre est rétrogradée, tel député obtient la direction d'un ministère. On change quelques pions dans son jeu, et l'essentiel reste inchangé.

Cela dit, ce remaniement du 10 septembre 2025 est révélateur sur le plan symbolique, avec un changement de ton remarquable. Il marque même un tournant dans l'orientation du gouvernement Legault, qui exprime maintenant une rhétorique de « droite dure » de façon décomplexée, en s'alignant sur un mélange de trumpisme et de néolibéralisme autoritaire.

Un traitement choc

Reprenons un extrait de l'article de Marie-Michèle Sioui à ce sujet: « Avec son remaniement annoncé mercredi, le premier ministre François Legault promet un « traitement choc » dans l’État québécois, qu’il souhaite plus efficace. Il retire l’environnement et l’éducation de sa liste de priorités, au profit de la sécurité, en promettant de rétablir « la loi et l’ordre » pour « améliorer la sécurité des Québécois ». [...] Dans l’agora de l’Assemblée nationale, M. Legault a dressé une liste de quatre priorités — l’économie, l’efficacité, la sécurité et l’identité [...] ».

On voit bien sûr que l'environnement n'est plus une priorité pour le gouvernement Legault. Il a nommé comme responsable le député Bernard Drainville, père de la Charte des valeurs québécoises, ardent défenseur du Troisième Lien, et homme de franc-parler qui a lancé en septembre 2022 la phrase suivante: « lâchez-moi avec les GES ! ». Tout juste arrivé à la tête du Ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs, il annonce qu'il aura pour objectif de réévaluer les cibles climatiques du Québec, sans doute à la baisse. « Québec reverra « en détail » son plan de route climatique afin de s’adapter au nouveau contexte économique et aux « priorités des Québécois ». [Il aura] aussi du mandat de « faire le ménage » dans les processus d’évaluation environnementale.» Beau mandat!

Mais le « traitement choc » annoncé par Legault sera surtout administré par France-Élaine Duranceau, courtière immobilière, bourgeoise au service de la classes des propriétaires, qui a fait reculer les droits des locataires lors de son passage comme ministre responsable de l'Habitation. Comme l'indique l'article du Devoir: « Le poste de ministre responsable de l’Administration gouvernementale est bonifié du titre « Efficacité de l’État ». Aux commandes : France-Élaine Duranceau, aussi choisie comme présidente du Conseil du Trésor. Rebaptisée « Cruella » par le premier ministre, elle aura pour mandat d’administrer un « traitement choc » à l’État québécois. « Il va falloir que chaque ministère fasse le ménage dans sa bureaucratie », a exigé M. Legault. « Elle va avoir mon soutien à 100 %. » Quelle belle nouvelle!

L'influence du DOGE?

Tout cela fait évidemment penser au Department of Government Efficiency (DOGE) qui fut piloté par le milliardaire Elon Musk pendant les cinq premiers mois de l'administration Trump. Bien sûr, un bureau spécial n'a pas été créé sur mesure pour une experte de l'industrie numérique, et rien ne dit que Legault vise à couper des centaines de milliards de dollars dans l'État québécois comme l'a prétendu Musk lors de son arrivée au DOGE.

Et à ce que je sache, Duranceau n'a pas encore fait un salut nazi dans un élan d'enthousiasme comme l'a fait Musk le 20 janvier 2025. Il n'en demeure pas moins que le modèle du DOGE se fait sentir au-delà de la frontière américaine. Cette stratégie fut d'abord mise de l'avant par le président argentin d'extrême droite Javier Milei dès 2023. Ce dernier a d'ailleurs donné une tronçonneuse à Elon Musk lors de la Conservative Political Action Conference en février 2025.

Le président Javier Milei donnant une tronçonneuse à Elon Musk lors de la Conservative Political Action Convention, 20 février 2025.

Mark Carney lui-même, qui met en place les mesures d'austérité les plus brutales au Canada depuis les années 1990, a également dit qu'il miserait sur l'intelligence artificielle (IA) pour optimiser l'administration publique et réduire la taille de l'État. Bref, tout cela est dans l'air du temps: une alliance des classes dominantes pour sabrer dans l'État, couper dans les services publics, l'éducation, l'environnement et la santé, tout en misant sur des baisses d'impôts pour les plus riches, et des investissements massifs dans l'industrie numérique et l'industrie militaire. Quelle époque formidable.

Une stratégie de survie

Le gouvernement Legault mise sur cette stratégie de droite dure parce que son parti, la Coalition Avenir Québec, est menacé d'extinction aux prochaines élections de 2026. Selon les dernières projections électorales du site web Qc125, la CAQ obtiendrait à peine 14% des voix, et 0 siège si l'élection avait lieu aujourd'hui.

Pendant ce temps, c'est le Parti québécois (PQ) qui domine les sondages depuis plus de deux ans, en reprenant le discours et la vision de la CAQ, mais de façon plus décomplexée. Le PQ est passé de 3 à 6 députés en l'espace de deux ans en gagnant trois élections partielles, et se trouve en bonne posture pour former le prochain gouvernement (possiblement majoritaire). C'est pourquoi le nationalisme identitaire, mélangé au populisme conservateur, a toujours le vent dans les voiles. C'est plutôt le véhicule de la CAQ qui est usé, et on sent une bonne partie de sa base électorale retourner au PQ, ou sinon se déplacer vers le Parti conservateur du Québec (PCQ) mené par Éric Duhaime.

En résumé, la scène politique québécoise est complètement bouleversée par rapport aux élections générales de 2018. Alors que le PQ et le Parti libéral du Québec (PLQ) s'effondraient, c'était plutôt la rivalité CAQ / QS qui a pris le dessus en brisant le vieux bipartisme qui avait dominé la vie politique au Québec des années 1970 à 2018. Cette « fenêtre d'opportunité » est maintenant refermée. Le Québec revient au bon vieux bipartisme, opposant le PQ et le PLQ, notamment sur la question constitutionnelle (indépendance du Québec) qui se mélange aujourd'hui à la question identitaire (wokes vs anti-wokes). Alors que l'axe politique central au Québec opposait récemment le nationalisme conservateur autonomiste (CAQ) à la gauche indépendantiste et pluraliste (Québec solidaire), le champ politique se déplace aujourd'hui en opposant un nationalisme conservateur indépendantiste (PQ) au libéralisme fédéraliste pluraliste (PLQ).

Une radicalisation en triangle amoureux

Dans ce contexte inédit, la CAQ cherche à stopper l'hémorragie par tous les moyens. Elle mène ainsi une course à la radicalité vers la droite (voire l'extrême droite). Legault essaie autant de rivaliser avec le PQ (sur le plan identitaire, en voulant protéger le français, la nation et l'identité québécoise contre les immigrants, l'islamisme et les minorités), que de concurrencer le PCQ sur le plan du conservatisme fiscal (qui s'inspire plutôt des réseaux libertariens et trumpistes).

De son côté, le PQ a assumé son virage à droite depuis 2023 en parlant constamment de l'immigration de manière négative. Paul St-Pierre Plamondon reprend directement les lignes politiques du chroniqueur Mathieu Bock-Côté, qui encense le PQ à chaque sortie sur la question identitaire. Rappelons que la CAQ a dû mener des politiques migratoires contradictoires depuis 2019, en raison de sa volonté de réduire le taux d'immigrants permanents ("en prendre moins, mais en prendre soin", pour faire plaisir à son électorat francophone conservateur), tout en cherchant à combler la pénurie de main-d’œuvre via l'immigration de travailleurs étrangers temporaires (pour ainsi plaire au milieu des affaires). Le PQ n'a pas à faire ce genre de compromis dans son rôle d'opposition; il peut librement se faire le champion de la baisse des seuils d'immigration, avec la cible de 35 000 immigrants permanents (contre 64 600 pour la CAQ en 2024). La surenchère sur les dangers liés aux « seuils astronomiques d'immigration », que ce soit pour la crise du logement, le recul du français, la montée de la criminalité, la baisse du taux de natalité, tout cela domine l'espace médiatique depuis 2024.

Dans ce contexte, on comprend pourquoi la CAQ ramène le projet d'élargir l'application de la loi 21 suivant les recommandations du rapport Rousseau-Pelchat. Legault souhaite interdire les prières de rue (lesquelles sont rarissimes et surtout liées à des contraintes logistiques des manifestations pro-palestiniennes), en se présentant comme le « grand protecteur » du peuple québécois contre l'islamisme. En réalité, il essaie d'éviter que ce discours populiste soit monopolisé par le PQ.

De son coté, le PCQ d'Éric Duhaime n'hésite pas à jouer sur la rhétorique de la droite libertarienne décomplexée, en misant sur des campagnes comme « Mon char, mon choix », réclamant l'abolition de toute tarification carbone, voulant relancer des projets industriels comme GNL-Québec et l'exploitation pétrolière tous azimuts. Il n'hésite pas à se coller à l'administration Trump en disant en avril 2025: « je propose un DOGE québécois. Il faut couper dans le gras de l’État. Éliminer au moins 10 000 postes dans la fonction publique. » Si la CAQ perd des plumes dans la région de Québec et de la Beauce au profit du PCQ, on comprend pourquoi la CAQ récupère la même rhétorique.

Ce « ménage à trois » entre la droite nationaliste-caquiste, la droite identitaire-péquiste et la droite libertarienne-trumpiste contribue à tirer la fenêtre d'Overton encore plus vers la droite radicale. On a là une sorte d'émulation à trois, où le PQ cherche à être plus à droite que la CAQ sur la question identitaire, mais plus modérée que le PCQ sur le plan économique, et où la CAQ essaie de récupérer les propositions du PCQ pour éviter la disparition aux prochaines élections. Beau trio!

Un champ de ruines

Dans ce contexte de virage à droite tous azimuts, la gauche politique devient inaudible dans l'espace médiatique. QS atteint un creux historique avec 8% des intentions de votes et des projections de 4 sièges (comparativement à 12 actuellement). Certes, les nombreuses crises internes de QS depuis 2023 n'ont pas aidé à démontrer la capacité des solidaires à s'entendre et à représenter une alternative politique crédible ; mais d'autres facteurs expliquent ce déclin.

Ni la gauche radicale-militante, ni la gauche modérée-pragmatique, n'ont réussi à imposer leur vision ou à élargir les bases d'appuis au sein de la population. Le départ de Gabriel Nadeau-Dubois et de Christine Labrie pourraient ouvrir une fenêtre d'opportunité pour la relève, mais aucune figure ne semble s'imposer au sein de la course au co-porte-parolat masculin de QS, pour le moment. Bref, le parti de gauche traverse une profonde crise de légitimité et de leadership, dans un contexte de crise mondiale où la droite autoritaire et les nationalismes d'extrême droite déferlent leur fiel, en diabolisant à la gauche woke à chaque occasion.

Pour reprendre l'expression de l'ex-premier ministre Jacques Parizeau en septembre 2014, le camp progressiste « est devant un champ de ruines ». Comment inverser cette tendance désastreuse d'ici les prochaines élections? Diverses options sont possibles. Premièrement, il faudra éliminer les dégâts autant que possible, et ne pas se résigner dans la voie facile du « ah quoi bon? ». Il faut reprendre les mobilisations dans la rue, comme l'ont déjà fait diverses actions de Mères au front le 8 mars dernier, ou encore la prochaine action de la jeunesse pour le climat via la marche Fixons les limites/Draw the line qui aura lieu dans des centaines de villes du monde le 20 septembre prochain par exemple.

Deuxièmement, il faut penser dès maintenant à la reconstruction de la gauche politique québécoise post-2026. Si le véhicule de QS est en perte de vitesse, il ne s'agit pas de s'accrocher au parti à tout prix, mais d'explorer diverses possibilités de confluence des forces progressistes pour construire un mouvement de gauche large et transversal, allant au-delà, avec et/ou hors de QS. Personnellement, je ne compte pas abandonner le navire parce que la situation va mal, mais il faut quand même penser à une flottille pour assurer la suite.

Parlant de flottilles, rappelons que la flottille de solidarité avec le peuple palestinien est déterminée à partir de de Tunis malgré les attaques de drone. La Global Summud Flotilla comprend plus de 50 navires et des milliers de participants de plus de 44 pays pour une mission non-violente visant à bloquer le siège à Gaza qui affame et tue présentement des milliers de personnes sans défense. Voilà un exemple de courage et de détermination dont nous avons besoin pour affronter la tempête d'extrême droite qui s'abat sur le monde, que ce soit dans sa version « tranquille» au Québec, ou génocidaire à Gaza.

La gauche a besoin d'une stratégie globale de flottilles afin de reconstruire les bases de la solidarité et de la lutte contres les oppressions, que ce soit à Québec ou à l'international. Flottilles de tous les pays, unissez-vous!

Global Sumud Flotilla, Tunis, 5 septembre 2025