Une résolution pour 2026: dépasser le fascisme et les chambres d'écho
Selon un article du Devoir faisant la rétrospective politique de 2025, ce fut l'année où le virage vers l'extrême droite s'est consolidé. Cette vague autoritaire ne se limite pas aux États-Unis, mais s'étend à de nombreux pays: Argentine, Italie, Finlande, Slovaquie, Grande-Bretagne, Allemagne, France, Suède, République tchèque, etc. L'Occident semble accepter cette tendance comme un processus normal ou inévitable, comme le remarque le politologue Frédéric Mérand:
Le phénomène d’habituation à l’idée que la victoire de l’extrême droite est inéluctable est de plus en plus fort. Tous les pays sont concernés, à des degrés divers. En France, par exemple, il est frappant de constater à quel point la population a internalisé l’idée que de toute façon, c’est Jordan Bardella, ou Marine Le Pen si elle peut finalement se présenter, qui sera le prochain président en 2027.
Ainsi, une première résolution pour 2026 est de refuser le fatalisme, ainsi que les sentiments d'impuissance, de résignation, d'indifférence et/ou de cynisme qui l'accompagnent. Cela est essentiel, car ces affects et attitudes contribuent à la consolidation de l'autoritarisme, à la manière d'une prophétie autoréalisatrice. Plus les gens se sentent impuissants et croient que la marche de l'Histoire est déjà tracée d'avance, plus ils appuieront les dirigeants autoritaires qui leur racontent la même histoire.
Pour contrer cette tentation de passivité, il faut miser sur la pensée critique, l'action et la créativité. Dans une époque trouble où les pires régressions surgissent, on ne peut plus se contenter de nos vieilles habitudes, certitudes et recettes faciles. Cela est essentiel pour la gauche qui a connu maints reculs au cours des dernières années, à l'exception peut-être de la victoire du nouveau maire socialiste de New York, Zohran Mamdani, qui représente une lueur d'espoir dans l'obscurité, qui a été intronisé maire de New York le 1er janvier 2026. Ce dernier a réitéré son engagement à transformer la ville pour les classes populaires.
Devant un parterre de milliers de New-Yorkais rassemblés dans un froid mordant, le jeune élu de 34 ans [....] a promis qu’il ne renierait pas ses engagements de campagne. « Service universel de garde d’enfants », « gel des loyers », « bus rapides et gratuits »… « À partir d’aujourd’hui, nous gouvernerons avec ampleur et audace », a-t-il lancé. « J’ai été élu en tant que socialiste démocrate, je gouvernerai comme un socialiste démocrate », a encore promis Zohran Mamdani.

C'est pourquoi j'espère que l'année 2026 débutera sous le signe de la résistance et de la gauche assumée, c'est-à-dire qui n'a pas peur de l'adversité. Pour ce faire, il ne s'agit pas d'embrasser une forme de "radicalisme rigide" ou de "purisme idéologique", mais de combiner à la fois introspection, radicalité, pragmatisme, franchise et expérimentation, avec une dose d'audace et de courage.
Petite histoire des chambres d'écho
Dans les derniers mois, la publication et la réception variable de mon livre Fascisme tranquille m'a amené à réfléchir sur les mérites, les limites et les ambiguïtés des "chambres d'écho". Bien que mon livre ait d'abord comme public cible le camp progressiste et les gens inquiets par la montée de l'autoritarisme, avec un style d'écriture qui n'est pas accessible pour le commun des mortels, je me suis dit que des entrevues, conférences, entretiens et podcasts seraient une bonne manière de rejoindre un public plus large. Bref, je me disais à moi-même que c'était le bon moment pour essayer de sortir de ma "chambre d'écho".
De nos jours, les chambres d'écho sont souvent dépeintes comme un problème en soi, un symptôme de la crise démocratique, un mal qui ronge nos sociétés et qui nourrit la polarisation au détriment du "bien commun". Elles seraient en grande partie responsables de la montée des discours de haine et de l'extrémisme, de gauche comme de droite, de manière symétrique. Les plateformes numériques seraient ainsi la principale cause des dérives anti-démocratiques actuelles.
Rappelons d'abord ce que signifie la chambre d'écho. Selon Wikipédia, elle désigne: "une description métaphorique d'une situation dans laquelle l'information, les idées, ou les croyances sont amplifiées ou renforcées par la communication et la répétition dans un système défini".
Notons cependant que les chambres d'écho ne sont pas un phénomène nouveau, apparu soudainement avec les médias sociaux. Bien que ce terme fut popularisé par le philosophe Cass Sunstein dans son livre Republic.com (2001), la chambre d'écho a une longue histoire. Bien avant l'arrivée des ordinateurs, des médias comme le cinéma, la radio et les journaux ont contribué à la création de "chambres d'écho". On pourrait même dire que la plupart des religions, par l'intermédiaire de leurs livres sacrés, constituent des "chambres d'écho" issues de traditions millénaires.
Or, les chambres d'écho aujourd'hui sont vues comme des espaces relativement hermétiques où des groupes d'individus partagent des idées et des préoccupations communes en renforçant mutuellement leur vision du monde, et ce en marge de l'espace public traditionnel. Elles sont donc perçues comme des vases clos qui seraient voués par essence à la désinformation et à la radicalisation. On a ici une opposition binaire entre une sphère médiatique mainstream, qui serait synonyme de rigueur, de faits vérifiés et de fiabilité, par contraste aux chambres d'écho, avec leurs exagérations, contre-vérités, informations louches ou opinions extrémistes.
Or, il faut sortir de ce récit simpliste. Comme le note la philosophe féministe Nancy Fraser dans son article Repenser la sphère publique, l'idéal d'un espace public unique et homogène relève d'une vision bourgeoise et libérale de la discussion élaborée au XVIIIe siècle, laquelle excluait d'emblée les femmes et les classes populaires. Cette vision idéalisée de l'espace public basé sur l'argumentation rationnelle fut d'abord conceptualisée par le philosophe allemand Emmanuel Kant, puis revisitée au XXe siècle par Jürgen Habermas.

Dans les deux cas, il s'agissait de promouvoir l'usage public de la raison, que ce soit par l'intermédiaire de revues savantes, de salons philosophiques et littéraires, ou d'autres espaces où les citoyens pouvaient confronter leurs points de vue sur des enjeux d'intérêt public, favorisant ainsi la délibération démocratique. L'espace public était vu alors comme un lieu de contre-pouvoir basé sur un libre échange d'idées, à mi-chemin entre la sphère privée et celle de l'État.
Comme la plupart des gens le savent aujourd'hui, l'espace public n'a jamais été un terrain neutre où se déroule une délibération rationnelle et sans contraintes. Que ce soit à l'époque des grands médias traditionnels (où dominaient la radio et la télévision), ou encore avec l'arrivée de médias sociaux du Web 2.0, la capacité à se faire entendre et à influencer l'opinion publique est loin d'être équitablement partagée. À toutes les époques, la propagande et des tentatives de manipulation ont existé. Un plus grand nombre de personnes peuvent aujourd'hui s'exprimer sur Facebook, Instagram ou TikTok, mais il est illusoire de croire que tout le monde jouit de la même visibilité.
C'est pourquoi il a toujours été nécessaire, pour les groupes sociaux défavorisés, exclus ou sous-représentés, de former des espaces parallèles pour se retrouver, partager des enjeux, des revendications et des pistes d'action afin de faire entendre leur voix, de se faire reconnaître à leur juste valeur et/ou transformer l'ordre établi. C'est ce que Nancy Fraser appelle des contre-publics subalternes, soit:
des arènes discursives parallèles dans lesquelles, les membres des groupes sociaux subordonnés élaborent et diffusent des contre-discours, afin de formuler leur propre interprétation de leurs identités, leurs intérêts et leurs besoins.
Aujourd'hui, on parle surtout de "safe spaces" (espaces sécuritaires) ou de groupes non mixtes, où un ensemble d'individus appartenant à la même catégorie sociale (femmes, personnes racisées, non-binaires, etc.) échangent sur ses enjeux propres à l'abri des groupes dominants. Il ne s'agit pas nécessairement de groupes marginalisés associés à la gauche, car il peut aussi y avoir des contre-publics subalternes composés d'hommes croyant vivre sous la domination des féministes ou des wokes (pensons aux incels ou aux Proud Boys par exemple).
Autrement dit, les contre-publics subalternes peuvent autant être de gauche ou de droite, leur caractéristique principale étant d'abord d'exister en marge ou en périphérie d'un espace public plus large et central. Il peut s'agir de communautés en ligne (qu'on associera alors à des chambres d'écho numériques), ou encore de sous-cultures de gens se rencontrant dans la "vraie vie" (pensons aux communautés hippies des années 1960 et 1970), ou encore un mélange des deux.
Les contre-publics subalternes ont existé à différents moments et lieux dans la modernité, en marge de l'espace public bourgeois qui a longtemps été dominé par les hommes blancs lettrés et des classes sociales privilégiées. Aujourd'hui, on pourrait même dire que les chambres d'échos sont perçues, par les acteurs privilégiés du champ médiatique dominant, comme des menaces potentielles à leur légitimité. C'est pourquoi elles ont si mauvaise presse, surtout chez les partisans de l'extrême-centre ou du consensus libéral, selon lequel les extrêmes ont toujours tort, alors que la modération a toujours raison, par définition.
Faut-il embrasser ou dépasser les chambres d'écho?
Disons d'emblée que les contre-publics subalternes, ou chambres d'écho, ont joué un rôle important pour les mouvements sociaux et luttes populaires à différentes époques. Elles ont contribué à faire bouger la fenêtre d'Overton, c'est-à-dire les frontières de l'opinion publique, en introduisant des idées d'abord jugées "impensables" ou "radicales" pour leur temps, pour ensuite devenir des propos "raisonnables" et entrer progressivement dans le "sens commun".
Il ne s'agit pas de dire ici que les contre-publics subalternes ont toujours raison, ou que les chambres d'écho véhiculent toujours des vérités dérangeantes pour leur société, avant d'être normalisées comme telles. Le marxisme fut une gigantesque chambre d'écho, contribuant à des luttes émancipatrices du mouvement ouvrier, mais aussi à l'instauration de régimes autoritaires. De l'autre côté, des récits complotistes comme Les Protocoles des Sages de Sion ont contribué à l'essor de l'antisémitisme et du nazime, et des chambres d'écho comme QAnon ont nourri la montée du trumpisme et provoqué des actes de folie comme le Pizzagate.
Bref, il ne faut ni célébrer, ni rejeter d'emblée les chambres d'écho, lesquelles peuvent être progressistes ou réactionnaires, génératrices d'idées nouvelles ou de délires collectifs, selon les contextes. Pour bien saisir leur utilité et éviter leurs dérives potentielles, il faut donc disposer d'autres critères, comme la justice sociale par exemple, ou encore analyser leur interaction avec l'espace public dominant: sont-ils des vase clos enfermés dans un purisme idéologique, ou bien des espaces perméables qui visent à communiquer et transformer l'opinion publique plus largement?
Le premier critère est sans doute le plus simple à définir: la chambre d'écho porte-t-elle des valeurs, des discours ou des propositions émancipatrices, c'est-à-dire visant à créer une société plus libre, inclusive ou démocratique, dans une perspective d'égalité des droits, de respect mutuel et de dignité humaine? Ou cherche-t-elle au contraire à bâtir une société fondée sur des hiérarchies naturelles ou traditionnelles, la compétition, la supériorité d'un groupe social sur un autre, ou visant à protéger un "mode de vie" particulier au détriment d'autres considérations plus universelles, comme les droits humains ou la soutenabilité écologique par exemple? On a ici un premier indicateur qui recoupe grosso modo l'axe gauche/droite.
Le deuxième critère est parfois plus difficile à cerner: la chambre d'écho est-elle vouée à rester éternellement un safe space, c'est-à-dire un espace protégé et relativement exclusif où seul un nombre restreint de personnes partageant une même identité ou le même discours ont accès, ou bien est-elle ouverte à des interactions plus complexes avec le reste de la société? On parle ici du "degré d'ouverture" des chambres d'écho, lesquelles peuvent être plus ou moins ouvertes ou fermées, selon les circonstances, les rapports d'oppression, le degré de rigidité des membres du groupes, etc.
Ajoutons ici que le degré d'ouverture d'un contre-public subalterne n'est pas forcément une caractéristique immuable. Par exemple, un même groupe peut désirer rester clandestin ou à la marge durant un moment, afin de mieux identifier ses besoins et ses intentions, puis s'ouvrir ensuite à l'espace public général dans un deuxième temps lorsque la situation le permet. Le niveau d'ouverture/fermeture n'est donc pas une propriété statique, mais un phénomène dynamique, voire dialectique, comme le souligne Fraser dans son texte:
D'une part, ils fonctionnent comme des espaces de repli sur soi et de regroupement; d'autre part, ils fonctionnent aussi comme des bases et des terrains d'essai pour des activités d'agitation dirigées contre des publics plus larges. C'est précisément dans la dialectique entre ces deux fonctions que réside leur potentiel émancipateur. Cette dialectique permet en effet aux contre-publics subalternes de compenser en partie, mais pas d'éradiquer complètement, les privilèges de participation injustes dont bénéficient les membres des groupes sociaux dominants dans des sociétés stratifiées.
Bref, la chambre d'écho joue un rôle émancipateur dans la mesure où elle: 1) porte un idéal de justice sociale, visant à émanciper un groupe particulier et/ou la société en général ; 2) reste perméable au dehors, dans une dialectique mélangeant retour sur soi et ouverture vers l'extérieur, dans un va-et-vient continu visant à transformer la société.
Dans ce cas, il est bien de se parler et de s'organiser dans sa propre chambre d'écho, surtout lorsque cela permet d'élaborer nos idées, de partager des expériences vécues et des questions sensibles, de réfléchir librement à l'abri des adversaires, de "laver notre linge sale" en privé, et de résoudre des conflits internes hors des controverses médiatiques. L'important est d'éviter un repli sur soi définitif, lequel s'incarne par diverses formes de dogmatisme, de moralisme et de sectarisme.
À l'inverse, lorsque la chambre d'écho n'incarne pas des valeurs de justice sociale, elle reste cantonnée dans une vision bourgeoise, conservatrice et/ou réactionnaire de la société. De manière complémentaire, lorsqu'elle reste repliée sur elle-même, elle s'enferme dans le radicalisme rigide, voire l'extrémisme violent, en incarnant une rupture complète avec l'espace public global.
Il peut donc y avoir des chambres d'écho novices ou toxiques, tant à gauche qu'à droite du spectre politique. Cela dit, les chambres d'écho de droite ou d'extrême droite seront toujours contraires aux avancées sociales et démocratiques, même si elles gardent un caractère "ouvert" et cherchent à influencer l'opinion publique en tirant la fenêtre d'Overton toujours plus vers la droite. On parlera alors de "conservatisme ouvert" ou "d'extrême-droitisation" du débat public, par un va-et-vient constant entre des contre-publics réactionnaires en ligne et la sphère médiatique dominante, normalisant ainsi des idées qui étaient autrefois jugées comme "radicales".
Des entrevues dans et au-delà de mes chambres d'écho
Pour revenir au propos du début lié à la vague autoritaire de droite et mon livre Fascisme tranquille, je me suis dit qu'il serait bien de parler à ma chambre d'écho sans m'y enfermer.
À titre d'interventions dans des médias de gauche, le journaliste Sam Harper m'a accordé une entrevue dans le cadre de son balado sur l'extrême droite, à l'épisode 11 intitulé Normaliser l'antifascisme. Celui-ci est disponible sur Pivot, un média indépendant associé à la "gauche radicale", que j'associerais plutôt à la "gauche assumée", tout simplement.
L'autre entrevue qui a mal pas circulé et a fait couler beaucoup d'encre est celle du balado de Fred Savard. Drôle de hasard, c'est aussi l'épisode 11 de la saison 8 qui dure au total 1h37min, et qui représente à mes yeux l'exposé le plus complet des différentes thèses de mon livre en format audio.

Des synthèses et publications écrites liées à mon livre seront aussi disponibles dès le début de l'année 2026 dans les revues À Bâbord, le journal d'Attac Québec et la revue Possibles qui prépare un numéro spécial sur l'extrême droite. Jusqu'ici, la gauche parle à la gauche, c'est nécessaire et normal, mais il faut aussi tenter de sortir des sentiers battus.
J'ai aussi fait quelques excursions au sein des médias traditionnels, associés à mes yeux "au centre politique". Il y a d'abord une entrevue à l'émission Les faits d'abord d'Alain Gravel du 25 octobre 2025 à Radio-Canada, où j'ai failli croisé le fer avec Mathieu Bock-Côté qui a décliné l'invitation, pour réapparaître la semaine plus tard en mode solo. Il y a ensuite des entretiens écrits, dont un texte du journal Le Devoir par Stéphane Baillargeon, ou encore un article d'Audrey-Anne Blais dans le quotidien La Presse. Ce fut là quelques occasions pour vulgariser mes idées auprès d'un plus large public, sans pour autant avoir l'espace pour approfondir ou nuancer mes propos vis-à-vis mes interlocuteurs.
Enfin, c'est en entrant dans les chambres d'écho de mes adversaires politiques que je suis sorti de ma zone de confort, mais c'est là aussi que j'ai eu le plus de plaisir à "tester" mes idées. Il y a d'abord eu une entrevue au balado Il reste du monde animé par Rémi Villemure, un chroniqueur à QUB Radio proche de la droite indépendantiste. Cette entrevue n'était pas complaisante, mais Villemure m'a tout de même permis d'élaborer mes concepts et d'apporter des nuances, le tout sans montage. Le passage le plus étrange fut lorsque mon interviewer affirma sans rire que la gauche dominait la société d'un point de vue idéologique, que ce soit dans les médias et les universités, ce qui me laissa pantois.
Pour terminer l'année, j'ai participé à un épisode du balado L'anti-chambre d'écho animé par Virginie Dostie-Toupin, où j'ai croisé le fer avec Étienne-Alexandre Beauregard, auteur de l'essai Anti-civilisation (Cerf, 2025) et ancien conseiller politique du premier ministre François Legault. Si nous étions là pour parler de nos ouvrages, la discussion bifurqua sur différentes thématiques dont l'usage des étiquettes en politique, la famille, les normes, le nationalisme, les voies de sortie pour sortir des crises actuelles.
C'est sans doute la première fois où j'ai eu la chance de débattre de façon franche mais apaisée avec un adversaire se revendiquant du nationalisme conservateur, proche de Mathieu Bock-Côté, mais avec un style plus modéré et sympathique. Comme je l'ai indiqué dans un statut Facebook:
En toute sincérité, ce fut l'une des discussions les plus stimulantes que j'ai eu dans la dernière année. Ce fut un vif débat d'une heure, sans montage, non complaisant, où la gauche dite "woke" et la droite "identitaire" croisent le fer, mais de façon plus subtile et intelligente que sur un plateau de télé, où l'objectif est d'abord d'écraser l'adversaire.Là, j'avais l'impression de "jaser pour vrai" avec un véritable adversaire idéologique, non pas sur un mode agressif composé de dénonciations et d'attaques personnelles, mais dans une interaction basée sur des réflexions, des critiques, une écoute active, des objections, et une tentative de se comprendre malgré nos divergences profondes.
Mon but bien sûr n'était pas de le convaincre ni d'entrer dans une simple conversation de salon selon l'idéal d'Habermas. C'était un vrai débat politique, mais qui laissait un espace pour approfondir nos idées, soulever des objections, reconnaître des points de convergence, mais aussi affirmer nos désaccords.
Au niveau des réactions sur les médias sociaux, plusieurs personnes ont souligné la qualité des échanges, l'ouverture au débat, la profondeur des réflexions qui ne se résumaient pas à de simples raccourcis et sophismes pour marquer des points à tout prix. Bien sûr, il y a eu des gens mécontents dans nos chambres d'écho respectives, certaines personnes trouvant qu'il s'agissait d'un "débat truqué" en format "2 contre 1", comme me l'a partagé l'animatrice Virginie:


Ces deux commentaires d'individus lambda montrent qu'on a bien réussi un croisement des chambres d'écho: d'un côté, je suis dépeint comme un "extrémiste postnational à la sauce libérale" avec l'animatrice qui serait de mon bord, alors que de l'autre je serais le seul représentant de la gauche face à deux conservateurs crinqués. Pour ma part, je crois aussi que Virginie est davantage près de la nébuleuse néoconservatrice, mais j'ai accepté de participer à sa balado en écoutant quelques épisodes où j'ai apprécié son ton, le format des émissions et le souhait de croiser les regards, en invitant des figures comme Émilise Lessard-Therrien, Mathieu Bélisle, Julie Miville-Dechêne, etc.
Garder le cordon sanitaire
Dernier point: si j'ai accepté de sortir de ma chambre d'écho pour débattre avec la droite conservatrice, je trace une ligne rouge avec l'extrême droite décomplexée. Bien que je ne me connecte plus souvent à la plateforme X, j'ai appris par la bande que j'avais été invité à un débat avec nul autre qu'Alexandre Cormier-Denis, fondateur du collectif Horizon Québec actuel et de la chaîne Nomos-TV.

Pour les gens qui ne le connaissent pas, c'est un énergumène de la fachosphère québécoise, une sorte de "Mathieu Bock-Côté sur les stéroïdes", qui mise sur une stratégie de radicalité assumée. Comme le note ce portrait du collectif Montréal antifasciste avec de nombreux extraits vidéo d'une émission qu'il a fait suite à l'assassinat de Charlie Kirk, Cormier-Denis est un ethno-nationaliste déchaîné. Comme il a appris par la bande que je le présentais souvent comme l'archétype de la droite extrémiste en sol québécois, il m'a ainsi proposé un duel le 17 décembre dernier:
Invitation au débat à Jonathan Durand Folco. Cela fait maintenant au moins trois fois que vous m'associez publiquement à ce que vous nommez «l'extrême droite» dans le cadre de la promotion de votre livre Fascisme tranquille. Affronter la nouvelle vague autoritaire. La première fois sur les ondes de Radio-Canada au micro d'Alain Gravel le 25 octobre, la seconde fois au balado de Fred Savard le 29 novembre et la troisième fois à l'émission Il reste du monde de Rémi Villemure qui vient de paraître ce 16 décembre. C'est facile d'attaquer publiquement des gens en leur collant des étiquettes sans qu'ils puissent répondre. C'est encore mieux de débattre de leurs idées face à eux pour confronter les points de vue, éclaircir les zones d'ombre de la pensée de chacun et expliciter les points de désaccord. J'irais même jusqu'à dire que nous pourrions partiellement nous entendre sur l'évolution du nationalisme post-référendaire, sur la validité du concept d'oligarchie à substituer à celui d'élite et sur l'hégémonie institutionnelle du centre technocratique rendant difficile toute réforme en profondeur de nos institutions (dans un sens ou dans l'autre). Je vous invite donc humblement à venir en débattre, sur la plateforme de votre choix, dans les conditions que vous jugerez conformes à vos exigences, sur vos réseaux, les miens ou ceux d'un tiers, à votre convenance. Le Québec se noie dans la pauvreté intellectuelle entretenue par des médias de masse qui ressassent en boucle les mêmes personnalités publiques du centre mou consensuel. Du débat naît l'intelligence. À bon entendeur.
Si Cormier-Denis était un simple représentant de la droite conservatrice québécoise, j'aurais accepté son invitation sans hésiter. Mais comme il crache systématiquement sur la gauche, le wokisme, la submersion migratoire, l'islamisation de l'Occident, en se collant sur Trump, Marine Le Pen ou Éric Zemmour sans aucune gêne, tout en partageant des thèses du racisme biologique (évoquant le QI soi-disant inférieur des personnes noires par exemple), il ne vaut pas la peine de perdre son temps à discuter avec lui.
Contrairement à des figures comme Mathieu Bock-Côté qui dispose déjà d'une large tribune médiatique, ou d'un Étienne-Alexandre Beauregard qui exerce une grande influence politique au Québec malgré son jeune âge, Cormier-Denis appartient aux marges de l'extrême droite crinquée, et il doit y rester. Pas besoin de lui donner une tribune supplémentaire ou un vernis de légitimité. Il faut absolument garder un "cordon sanitaire" avec lui et son groupe afin que ce genre de discours ne puisse gagner en influence, surtout dans un contexte d'extrême-droitisation du débat public.
Somme toute, il faut à la fois embrasser nos propres chambres d'écho, sans s'y enfermer, s'aventurer dans les chambres d'écho des adversaires, lorsque le contexte le permet, mais tracer une ligne rouge avec les chambres d'écho des fascistes assumés qui doivent absolument rester à la marge de l'espace public dominant. Telle est ma ligne de conduite, que j'essayerais de maintenir pour 2026.
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