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Hypocrisie civilisatrice, outrage et contre-propagande

Hypocrisie civilisatrice, outrage et contre-propagande
Affiche de propagande développant le style naïf de l'imagerie d'Épinal au profit de la politique de l'Estado Novo brésilien développée par le président Getúlio Vargas pendant les années 1930. Source: Wikipédia

J'ai récemment eu une réflexion sur le caractère plus ou moins courtois ou agressif des débats politiques à notre époque; comme plusieurs peuvent l'observer, le ton et le niveau d'hostilité varient grandement selon le contexte des échanges. Pour le dire simplement, on ne discute pas de sujets controversés de la même façon si on échange des commentaires sur les médias sociaux, si on partage des avis contraires sur un panel à la télévision, ou si on discute en face à face dans le cadre d'un colloque ou d'un épisode de balado.

Le type de média utilisé, la nature des questions posées, la façon d'organiser les tours de paroles et les droits de réplique, la longueur de l'échange, le fait que la discussion soit enregistrée ou non, tout cela donne une couleur particulière à la délibération démocratique. Je ne souhaite pas revenir ici sur le phénomène des chambres d'écho, que j'ai abordé dans un texte précédent, ni faire l'éloge des médias traditionnels en tant que tels, qui ont à la fois leurs qualités et leurs défauts.

Je vais plutôt approfondir une réflexion sur les interactions complexes entre les médias traditionnels et les médias sociaux, en essayant de comprendre comment l'autoritarisme de droite s'appuie à la fois sur les médias établis et les plateformes numériques pour propulser ses récits dans l'arène médiatique. Je vais ensuite essayer de voir comment la gauche pourrait essayer de combattre ce phénomène plus efficacement en essayant de bâtir son propre écosystème médiatique, non pas en vase clos, mais de façon dialectique avec les médias mainstream. Je vais essayer ici d'articuler trois concepts: hypocrisie civilisatrice, complexe industriel de l'indignation et contre-propagande progressiste.

L'hypocrisie civilisatrice du débat télévisé

Tout d'abord, notons une caractéristique importante mais souvent oubliée des débats télévisés et des médias de grande écoute. Ceux-ci ont la capacité de filtrer certaines opinions en obligeant les interlocuteurs à masquer certains intérêts et motivations inavouables. Cela favorise une certaine hypocrisie, mais aussi une modération du débat public.

Bien sûr, on peut donner le contre-exemple de certaines chaînes de télévision et de radio qui carburent surtout à la polémique, le règne de l'opinion, l'exploitation des frustrations du public, voire la désinformation. Mais je n'aborderai pas tout de suite le cas des grands médias axés sur l'indignation. Je parlerai d'abord des débats télévisés opérant dans un format "classique", c'est-à-dire encadré par les normes actuelles de l'éthique journalistique. On peut penser à Radio-Canada ou à La Presse comme des exemples de tels médias traditionnels.

Lorsqu'on échange avec quelqu'un en direct, que ce soit en personne ou dans le cadre d'une émission de télévision de grande écoute, on est obligé de tenir compte d'une série de facteurs: le langage non verbal de nos interlocuteurs, les contraintes de temps, la conscience de l'image de soi qu'on projette, sans avoir la possibilité de modifier son message après-coup.

Par contraste, sur les médias sociaux, la "création de contenus" se fait dans un relatif confort avec un haut degré de maîtrise du message qui sera exprimé. À l'écrit, on a la possibilité de rédiger un texte plus ou moins long, le relire et le modifier après-coup. S'il s'agit d'une photo ou d'une vidéo, il est toujours possible de faire plusieurs prises, et de sélectionner la meilleure version en y ajoutant du montage, des filtres, etc. Lorsque les contenus sont diffusés, on peut toujours réagir aux commentaires sur sa propre page, argumenter, se justifier, modérer les commentaires haineux, voire de supprimer le message. À la télévision ou à la radio, nos messages échappent davantage à notre contrôle; ils deviennent des réalités objectives qui circulent indépendamment de notre volonté.

Le format même du débat télévisé impose donc une série de contraintes liées au contrôle de soi et au respect minimum de son adversaire. On peut certes raconter des sottises et propager de la désinformation, tout comme sur les médias sociaux, mais le ton sera souvent différent, avec une certaine retenue au niveau des insultes, de l'expression de nos émotions et de nos pensées profondes. Dans ce cadre, on ne pourra pas défendre des idées avec des arguments basés sur nos intérêts personnels ou des motivations trop "crues"; on devra adoucir nos propos afin qu'ils paraissent davantage acceptables pour nos interlocuteurs et l'audience, en les faisant passer pour des "idées raisonnables" ou des arguments en faveur du bien commun.

Par exemple, on ne justifiera pas l'interdiction des signes religieux dans la société au grand complet en disant simplement: "il y a trop d'immigrants, l'islam est une religion fondamentalement violente, je crois que ces gens-là nous veulent du mal". On emploiera d'autres arguments jugés plus "neutres" et "raisonnables" pour masquer notre inconfort ou notre angoisse face au phénomène religieux. On utilisera des arguments comme "le respect de la laïcité de l'État", "la défense du vivre-ensemble", "la protection des valeurs québécoises", ou encore l'argument du "choc des civilisations".

Si certains y verront là une forme d’hypocrisie condamnable d'un point de vue moral, j'y vois là une hypocrisie qui présente une certaine valeur démocratique. Pourquoi? Tout d'abord, cela démontre que certaines opinions ne sont toujours pas acceptables dans l'espace public, que la liberté d'expression doit être balisée par des normes comme le respect de la dignité humaine, et que des propos haineux et outranciers ne peuvent pas être prononcés sans conséquences lorsqu'on dispose d'une tribune médiatique. Bref, cela démontre l'existence de normes sociales et de balises au sein du débat public, pour éviter que la délibération démocratique se transforme en échange d'insultes et d'attaques plus ou moins violentes.

Or, ces balises ne signifient pas que les opinions et les croyances haineuses disparaissent pour autant; elles doivent plutôt se cacher (dans les conversations de la vie privée) ou être camouflées pour exercer leur influence dans les arènes médiatique et politique. Le philosophe Jon Elster parle à ce titre de la "force civilisationnelle de l'hypocrisie" pour décrire cet effet de modération provoqué par la présence d'un public ou d'une audience qui peut suivre les débats politiques. Pour Elster, le principe de publicité (c'est-à-dire le fait que les débats au sein d'une démocratie se fassent au grand jour) oblige les individus et les acteurs politiques à adopter un discours plus mesuré en termes d'intérêt général. Je traduis ici un extrait de son texte Deliberation and Constitution Making (Elster 1998: 211):

D'une manière générale, l'effet d'une audience est de remplacer le langage de l'intérêt par celui de la raison, et les motivations passionnées par des motivations impartiales. La présence d'un public rend particulièrement difficile de paraître motivé uniquement par son intérêt personnel. Même si les autres membres de l'assemblée ne s'en choquaient pas, le public, lui, le ferait. En général, cette force civilisatrice de l'hypocrisie est un effet souhaitable de la publicité. [...] La publicité n'élimine pas les motivations basses, mais elle oblige et incite les orateurs à les cacher.

Or, à l'ère de la montée du populisme autoritaire et de la forte polarisation alimentée par les algorithmes des médias sociaux, on assiste à un effritement progressif de ces normes qui encadraient autrefois la délibération publique. Les discours grossiers, violents et mensongers de Donald Trump incarnent peut-être le summum de cette perte d'inhibitions dans la parole politique, qui ne semble plus avoir de limite pour tempérer l'expression brute des pulsions, du narcissisme, de la cruauté et de la soif de domination. La personnalité autoritaire de Trump et ses discours outranciers contribuent à cette décharge de colère dans l'espace public, en encourageant ses adeptes à exprimer librement leurs frustrations et leurs préjugés, en faisant sauter la digue du "politiquement correct". Cela existait bien avant l'arrivée de Trump, mais celui-ci l'amène à son paroxysme.

Le backlash anti-woke

Dans les dernières années, on assiste à une libération de la parole (de droite et d'extrême droite) sur les plateformes numériques, avec l'augmentation des discours racistes, homophobes, anti-féministes, islamophobes, climato-sceptiques, transphobes, anti-progressistes, etc. On peut parler en quelque sorte d'un "backlash anti-woke" généralisé.

Malgré certaines critiques qu'on peut faire sur des idées, pratiques ou courants de la gauche contemporaine, le backlash anti-woke est particulièrement violent. Et depuis que la nouvelle administration Trump a décidé de dérèglementer l'industrie numérique et d'encourager l'abolition des pratiques de modération de contenus dès son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, cette dynamique sociale s'est encore amplifiée.

Aux États-Unis, on assiste à une véritable croisade anti-EDI (programmes d'équité, diversité, inclusion) depuis 2024, qui a d'abord ciblé les institutions d'enseignement par la multiplication de poursuites judiciaires et l'adoption de lois dans différents États républicains. Bref, on passe d'une critique conservatrice des mesures EDI dans l'arène médiatique (afin de les délégitimer), à une attaque frontale visant carrément à les supprimer.

En janvier 2026, un article du New York Times rapporte que les groupes conservateurs mènent "une vague de poursuites judiciaires contre des entreprises, des cabinets d'avocats, des sociétés de soins de santé, des groupes artistiques et des organisations à but non lucratif. Et ils gagnent la plupart du temps". On est rendus loin. Tout comme la croisade contre l'entrisme religieux, le combat contre les prétendus ravages du wokisme, de l'EDI ou de l'immigration de masse ne semble pas avoir de limites.

Le complexe industriel de l'indignation

Mais cette montée de l'agressivité dans l'espace public dépasse largement le trumpisme ou les simples médias sociaux, en devenant un "fait de société". Non seulement la force civilisatrice de l'hypocrisie ne fait plus son effet dans les échanges en ligne, mais les discours extrêmes sont facilités par l'effort combiné des forces conservatrices, des influenceurs d'extrême droite et des grandes entreprises numériques dont les profits sont directement liés au fait d'alimenter en continu la colère, l'outrance, les guerres culturelles et l'indignation sur les médias sociaux.

Une expression a d'ailleurs été inventée pour décrire cette nouvelle industrie au carrefour du monde numérique, des médias et de la sphère politique: le Outrage industrial complex (OIC). Voici l'extrait d'un article de Wikipédia:

Le complexe industriel de l'indignation est une combinaison de forces comprenant les médias, les influenceurs des réseaux sociaux, les messages de collecte de fonds politiques et les personnalités des médias, des dirigeants politiques ou des défenseurs qui, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, ont exploité les divergences d'opinions et ce qu'on a appelé une culture du mépris fondée sur des clivages politiques et sociaux, renforçant la méfiance envers les institutions et la société, afin de promouvoir leurs propres aspirations à la gloire, à la richesse, à des fonctions plus élevées ou pour des raisons géopolitiques. Le complexe industriel de l'indignation crée et diffuse des contenus médiatiques, numériques ou imprimés, spécialement destinés à provoquer la colère ou l'indignation de ses consommateurs afin d'accroître leur engagement.

Ce complexe industriel de l'indignation est un phénomène social majeur de notre temps, alimenté par des transformations structurelles au niveau économique, technologique, culturel, médiatique et politique. La vaste majorité des médias traditionnels sont affectés par cette dynamique, même si certains médias y contribuent davantage que d'autres. Remarquons aussi que ce phénomène ne se limite pas aux médias de droite et à la fachosphère, mais touche également les médias libéraux et progressistes. Cela dit, il faut rejeter la grille de lecture simpliste concernant la polarisation du débat public, qui renvoie dos à dos la "gauche identitaire" et la "droite identitaire" de façon symétrique, faisant du centrisme une belle vertu politique.

À ce titre, les travaux des politologues Yochai Benkler, Robert Harris et Hal Roberts dans Network Propaganda (2018) démontrent de façon empirique que si la polarisation existe bel et bien aux États-Unis, il y a une véritable asymétrie entre les écosystèmes médiatiques du camp libéral-progressiste et du camp conservateur-républicain. Le traitement de l'information, la circulation des fausses nouvelles et la gestion des controverses se produisent différemment dans ces deux espaces, de sorte qu'on a affaire à une polarisation asymétrique et à des boucles de rétroaction de propagande beaucoup plus puissantes du côté des médias de droite (et d'extrême droite).

De leur côté, les médias libéraux ne sont pas exempts de biais, ils contribuent aussi à la polarisation (dans une moindre mesure), mais leurs pratiques journalistiques et les mécanismes de vérification des faits imposent davantage de retenue. Ils n'échappent pas aux dynamiques du "complexe industriel de l'indignation", mais ils en atténuent les effets, alors que les écosystèmes de droite les exacerbent.

Ce phénomène ne se limite pas aux États-Unis, avec la présence de Fox News possédé par le milliardaire Rupert Murdoch, et les podcasts et émissions de figures de droite radicale comme Alex Jones, Tucker Carlson, Ben Shapiro, Steve Bannon, etc. En France, on pourrait citer l'empire Bolloré, contrôlé par le milliardaire du même nom, avec la chaîne d'info en continu CNews où des figures comme Mathieu Bock-Côté et Karima Brikh s'expriment régulièrement. Au Québec, il y a le groupe Québecor, qui inclut le Journal de Montréal, TVA et QUB radio, où interviennent ces mêmes figures et plusieurs chroniqueurs populistes de droite.

Bâtissons un écosystème médiatique de gauche

Je ne souhaite pas m'éterniser ici sur la critique des groupes médiatiques qui contribuent à la droitisation du débat public, ni à prendre la défense inconditionnelle de Radio-Canada ou du journal Le Devoir comme s'ils étaient exempts de tout défaut. Le fait que des personnes comme moi et d'autres "influenceurs de gauche" puissent intervenir sur ces tribunes médiatiques signifie que le débat public n'est pas complètement verrouillé. Cela signifie aussi que des réflexions sur les médias sociaux ont bel et bien un impact sur les thématiques abordées dans l'espace médiatique mainstream, avec toutes ses limites.

Si la gauche souhaite sortir de sa chambre d'écho et des micro-débats sur Facebook et Instagram, elle doit accepter, à mon humble avis, de se mouiller, d'entrer dans des arènes médiatiques non-progressistes, bref de se "salir les mains", même si cela veut dire parfois respecter les règles du jeu, pour des raisons tactiques, dans certains contextes. À mes yeux, il a une nuance à faire entre infiltration stratégique et compromission.

Il y a aussi une différence entre le fait d'intervenir ponctuellement dans l'arène des médias traditionnels, en adaptant son discours pour mieux influencer son auditoire, et se soumettre complètement au jeu médiatique établi en diluant son propos pour maximiser sa visibilité et son capital médiatique. Ce n'est pas la même chose d'avoir les deux pieds à temps plein dans la machine médiatique pour espérer "changer le système de l'intérieur", par sa seule volonté, puis le fait de garder un pied dans les luttes sociales pendant que l'autre pied tente "de faire bouger les lignes" du débat public.

À mes yeux, il nous faut une nébuleuse de gauche médiatique capable d'articuler des récits mainstream et la combativité militante, l'intervention dans les médias établis à grande portée, puis la participation à des médias indépendants articulant une vision plus radicale et affranchie. Au lieu de voir ces deux aspects comme une opposition figée, pourquoi ne pas penser cette dualité de façon dynamique, complémentaire et dialectique, comme une tension créatrice?

On devrait dire aujourd'hui qu'il nous faut une gauche qui accepte de jouer sur plusieurs scènes à la fois, en transformant la tension entre visibilité et radicalité en moteur stratégique plutôt qu’en fracture morale. Autrement dit, il nous faut une gauche assumée capable d'entrer dans la machine médiatique sans s'y faire broyer. Il faut voir l’arène médiatique comme un champ de bataille, et non pas comme un lieu de reconnaissance. Cela vaut tout autant pour les médias sociaux.

Évidemment, ceci n'est pas évident pour tout le monde, et je n'inviterais pas tous mes camarades à infiltrer les médias traditionnels. C'est un espace assez limité, il est bien d'avoir certaines voix progressistes dans cette arène, mais sans se faire d'illusions. Pour ceux et celles qui le font, encourageons-les, et pour ceux et celles qui préfèrent miser sur des médias progressistes indépendants comme Pivot ou The Rover, appuyons-les aussi.

Autrement dit, il faut sortir de la logique binaire "ou bien... ou bien". On a besoin d'un véritable écosystème de gauche au Québec, permettant d'opérer des va-et-vient entre la production de livres, d'articles, de vidéos et de balados, afin d'alimenter les débats au sein de l'espace médiatique mainstream et au-delà.

Cette logique opère déjà lorsque des personnalités de droite circulent d'une tribune à l'autre dans leur écosystème médiatique, en invitant telle personne à commenter telle chronique ou tel commentaire sur les médias sociaux à leur émission de QUB Radio. Cela se manifeste aussi lorsqu'on amplifie des polémiques sur Facebook pour en faire des sujets d'intérêt national, afin de polariser l'opinion publique à son avantage. Pourquoi la gauche ne pourrait-elle pas utiliser et adapter de tels procédés?

Par exemple, pourquoi ne pas inviter telle autrice critique qui vient de sortir tel livre savant à venir en parler dans un épisode de balado dans un langage accessible? Pourquoi ne pas créer de courts clips vidéo qui font jaser sur Instagram et TikTok, en amplifiant des voix peu connues de l'espace médiatique? Pourquoi ne pas recruter activement de jeunes voix progressistes, au même titre que Bock-Côté qui a pris sous son aile des figures conservatrices comme Étienne-Alexandre Beauregard ou Philippe Lorange? Pourquoi ne pas former la relève, créer des médias indépendants, mais aussi avoir des relais dans les médias traditionnels? Bref, la gauche devra apprendre à créer des boucles de rétroaction de contre-propagande progressiste.

Références

Elster, J. (1998). Deliberation and Constitution Making, in Elster, J. (ed.), Deliberative Democracy, Cambridge University Press, New York.