La pointe de l'iceberg
Les images ont circulé rapidement. Une vingtaine d'individus vêtus de noir, visages masqués, déployant dans un parc de Shawinigan une bannière sur laquelle on pouvait lire : « Je me souviens d'un Québec blanc ». Il s'agit d'un détournement grotesque d'une devise nationale au profit d'une revendication ouvertement suprémaciste et raciste. Cette action délibérée vise à déranger et à recruter.
Le groupe responsable, Second Sons Canada, ou encore Frontenac Active Club, est connu des services de sécurité publique. Selon le chercheur David Morin, il existerait pas moins de 30 groupes organisés au Canada et plus de 200 à l'échelle mondiale. Selon Wikipédia, le mouvement des Active Clubs :
« constituent un réseau transnational décentralisé d'organisations néofascistes créé en décembre 2020 par Robert Rundo, ancien dirigeant du Rise Above Movement (RAM) [une organisation néonazie américaine]. Le mouvement, structuré en petits groupes locaux autonomes, entraîne ses membres aux sports de combat et promeut une idéologie suprémaciste blanche et accélérationniste. Présent dans plus de 25 pays, [...] le réseau diffuse sa propagande principalement via les réseaux sociaux alternatifs et organise des actions militantes, parfois violentes. Selon le Counter Extremism Project, il développerait une force paramilitaire latente de combattants nationalistes blancs susceptibles d'être mobilisés pour des actions coordonnées à grande échelle. »
Bref, il ne s'agit pas de quelques bozos excités comme le prétend Bock-Côté dans sa chronique lunaire qui affirme qu'il s'agit d'une « polémique débile ». Il s'agit d'un groupe très organisé, lié à la « nouvelle internationale fasciste » qui relie différents groupes d'extrême droite à travers le monde.
La réaction ne s'est pas fait attendre : condamnation unanime des chefs de partis, indignation médiatique, déclarations officielles. Paul St-Pierre Plamondon lui-même a dénoncé vigoureusement ces « groupuscules haineux » qui « se cachent derrière le sport pour recruter et normaliser l'extrémisme ».
Un consensus fragile
Il faut reconnaître ce que cela signifie : la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec par rapport aux discours des groupes néofascistes assumés. Le consensus moral contre le racisme explicite tient encore, du moins en surface. La désapprobation généralisée signifie qu'un seuil a été franchi, et cela veut dire que le suprémacisme blanc affiché reste, pour l'heure, au-delà de ce que la classe politique peut tolérer publiquement.
C'est une donnée réelle, mais le cordon sanitaire n'est pas aussi étanche qu'on pourrait le penser. Les idées d'extrême droite ne viennent pas de nulle part, et ignorer les causes sociales, discours médiatiques et conditions économiques qui alimentent ces groupuscules militants représente une grave erreur stratégique.
Un réflexe consensualiste est bien partagé au Québec: condamner le fascisme explicite tout en ignorant les dynamiques sociales qui alimentent le phénomène. On condamne moralement les effets tout en ignorant les causes sociales du problème. Différents mécanismes sont en jeu pour nourrir ce déni collectif.
Il y a d'abord le discours réactionnaire anti-woke qui inverse carrément la chaîne de causalité. On affirme parfois que ce sont les discours qui critiquent le populisme anti-immigrationniste, les wokes ou la gauche radicale qui seraient la cause de la montée des groupes d'extrême droite, comme si l'antifascisme engendrait le fascisme par magie. Par exemple, le militant péquiste Gaspard Skoda affirme sur X le 3 juin que « l’extrême gauche québécoise n’a cessé de pousser un agenda immigrationniste parfaitement irresponsable », et cite l'économiste Pierre Fortin qui disait en 2022 que cela « risquerait d’attiser la xénophobie et d’encourager le rejet de l’immigration, comme en Europe et aux États-Unis».
Le raisonnement est simpliste: la gauche radicale souhaite une immigration massive et incontrôlée (ce qui est faux), ce qui produit une submersion migratoire, qui engendre ensuite la xénophobie et des groupuscules de suprémacistes blancs. Cette rhétorique grossière fonctionne jusqu'à un certain point, surtout avec l'aide d'un martelage médiatique de raccourcis et d'amalgames douteux.
On est 6% moins pire
Une version plus subtile de ce déni prend la forme de l'idée flatteuse qui s'exprime comme suit: « on est moins pire que les autres ». Sans nier l'existence du phénomène, on voit ce réflexe nationaliste chez un chroniqueur comme Michel David dans son article « Qui veut d'un Québec blanc? ». En gros, celui-ci dit qu'il faudrait éviter des généralisations hâtives à partir d'un événement isolé. L'extrême droite existe certes au Québec, mais aux marges. Je le cite:
Il ne faut surtout pas généraliser à partir d’un incident, si choquant qu’il puisse être. En 2007, la publication du code de vie d’Hérouxville, qui prétendait interdire la lapidation des femmes et l’excision, avait fait le tour de la planète et avait donné des arguments à ceux qui ne demandaient pas mieux que de présenter le Québec comme un foyer d’intolérance et de xénophobie.
Certes, il ne faut pas généraliser avec des affirmations douteuses comme « tous les Québécois sont racistes » ou « toute forme de nationalisme québécois est nécessairement un foyer d’intolérance et de xénophobie ». Voilà un bel exemple de sophisme de l'épouvantail ; presque personne ne tient un tel discours, hormis quelques chroniqueurs du Canada anglais qui versent parfois dans le Québec bashing, ou encore des internautes excités sur les médias sociaux.
Je comprends bien ce réflexe de Michel David. Il cherche à invalider une critique radicale du nationalisme québécois qui ferait du sentiment national en soi l'antichambre du fascisme, et à se prémunir contre les risques éventuels de Québec bashing. C'est légitime, mais largement insuffisant. Faut-il éviter l'auto-critique par crainte que notre société soit automatiquement perçue comme intolérante?
Le chroniqueur reconnaît l'existence de discours haineux au Québec, tout comme de discours critiques de l'immigration, mais il met l'accent sur le fait que notre province serait plus accueillante que les autres selon un sondage canadien récent:
Question : « Dans l’ensemble, il y a trop d’immigration au Canada. D’accord ou en désaccord ? » En moyenne, 66 % des personnes interrogées se sont dit d’accord avec cette affirmation. De toutes les provinces, c’est au Québec que le chiffre était le plus bas (60 %).
Bravo, le Québec serait ainsi 6% plus accueillant envers les immigrants que le reste du Canada. Mince consolation, mais on ne voit pas d'écart majeur ici.
Le Grand Remplacement du nationalisme québécois
Ce sondage nous montre au moins une chose: il n'y a pas de différence significative entre un Québec qui serait une société repliée sur elle-même, par contraste au Canada qui serait soi-disant plus ouvert, multiculturel et tolérant. Des différences culturelles et linguistiques demeurent, mais elles ne sont pas une garantie face à l'érosion des démocraties libérales et la montée de l'extrême droite qui est un phénomène transnational.
Autrement dit, le mythe selon lequel le Québec serait en soi raciste et fermé est tout aussi faux que le mythe du Québec qui serait essentiellement ouvert et bienveillant, même en 2026. Le Québec suit la tendance états-unienne, avec un léger retard. S'il a jadis été un îlot de social-démocratie en Amérique du Nord, avec des valeurs et des pratiques culturelles spécifiques qui demeurent, il serait trompeur de s'enfermer dans ce récit flatteur ou cette auto-représentation collective tirée des années 1970.
Paradoxalement, le nationalisme progressiste et l'interculturalisme qui ont été des piliers fondateurs du Québec moderne, via le réformisme et la création accélérée d'un État-providence dans les années 1960-1970, est en train d'être remplacé par un nationalisme réactionnaire calqué sur les populismes autoritaires et les idées d'extrême droite qui pullulent un peu partout sur la planète.
Des figures comme Mathieu Bock-Côté prétendent vouloir défendre l'identité nationale du Québec contre les influences extérieures, mais il contribue à affaiblir la spécificité québécoise au profit d'un nationalisme ultra-conservateur uniformisé à l'échelle mondiale. Il importe les idées de Zemmour au Québec, il propage le récit anti-immigrationniste, célèbre la révolution trumpiste tout en dénonçant les dérives « soviétiques » de l'Europe libérale, il fait la une de la revue Éléments, lancée en 1973 par le think tank d'extrême droite (GRECE) et Alain de Benoist qui a théorisé l'ethno-différentialisme.

La droite populiste et radicale aime bien critiquer les fameux « mondialistes » de l'ordre international libéral. Or, il serait temps de critiquer aussi les mondialistes de l'internationale réactionnaire qui font circuler les discours d'extrême droite entre les continents.
Je propose ici une notion polémique: une certaine élite médiatique composée des chroniqueurs populistes qui flirtent avec l'extrême droite, qui est financée par des milliardaires comme PKP, Robert Murdoch ou Vincent Bolloré, sont en réalité des « mondialistes réactionnaires ». Ils font circuler des discours polarisants et identitaires d'un continent à l'autre, en adaptant des controverses locales d'un pays pour les transformer en paniques morales dans une autre région du monde. Ils favorisent une légitimation de leur projet politique ultra-conservateur, en servant de larbins aux milliardaires qui continuent d'accroître leur emprise sur la société.
Le vrai « Grand remplacement » se trouve là. Il ne s'agit pas du remplacement d'une population blanche d'origine canadienne-française-catholique par une immigration de personnes issues de pays africains ou « non-européens », qui conduirait inéluctablement vers une prétendue « noyade démographique ».
La droite nationaliste réactionnaire vise plutôt à remplacer le nationalisme à caractère progressiste, inclusif voire révolutionnaire, et plus largement tout discours de gauche, par un ethno-nationalisme qui se répand partout via les grandes plateformes numériques contrôlées par les élites de la Big Tech. On peut penser au populisme anti-immigrationniste qui percole dans la sphère médiatique mainstream, ou encore aux groupuscules militants et réseaux de l'internationale néofasciste dont les voix sont amplifiées par des oligarques comme Elon Musk.
Les mondialistes réactionnaires qui se présentent comme des intellectuels soi-tissant subversifs, avec une élégance mondaine et un style chevaleresque pour défendre la Vérité et le Réveil des peuples face à l'Empire du politiquement correct, sont en réalité les valets des oligarques et des milliardaires. Ils prennent l'épée pour une noble cause (défense de l'identité nationale et de la civilisation occidentale), mais ils sont au service de barons médiatiques et technologiques.
Un rattrapage à l'envers
Le Québec est ainsi en train de « rattraper » les autres pays occidentaux dans cette course vers le national-capitalisme autoritaire. Voilà un curieux retournement de l'Histoire. À l'époque de la Révolution tranquille, le mythe du « rattrapage » avec la modernité occidentale visait à créer une rupture avec un passé qui était marqué par le « nationalisme de survivance » de l'ère Duplessis, aussi nommée « Grande Noirceur » de façon rétrospective.
Le métarécit du Québec moderne est celui d'une sortie de l'obscurantisme politico-religieux vers un projet d'autonomie culturelle et politique inspiré du siècle des Lumières. Celui-ci articulait un idéal de modernisation économique (capitaliste) et un souci de redistribution des richesses (programmes sociaux), le tout basé sur le développement d'un vaste réseau d'éducation publique (création de cégeps et d'un réseau universitaire), la maîtrise de la nature (Hydro-Québec), et l'épanouissement d'une modernité proprement québécoise à travers la littérature, le théâtre, la poésie, la musique, le cinéma, etc.
Aujourd'hui, la tendance s'est inversée. Le Québec est en train de « rattraper » le reste de l'Occident dans sa course folle vers le capitalisme mercantiliste et les sociétés pré-modernes: retour des guerres commerciales, du protectionnisme agressif et des tarifs douaniers ; basculement vers un « capitalisme de la finitude » marqué par la militarisation de l'économie et la recherche de minéraux critiques ; relance des dynamiques coloniales et impérialistes au nom de l'intérêt national ; retour des hiérarchies traditionnelles via des discours masculinistes, racistes, eugénistes, xénophobes, etc.
Le Québec rattrape ainsi le virage réactionnaire, à sa propre vitesse, selon ses modalités propres. Il s'agit d'un « rattrapage régressif », c'est-à-dire qu'on suit la trajectoire de développement d'autres sociétés qu'on juge « gagnante », mais en alimentant des processus qui nuisent à l'épanouissement humain, l'équité et la protection des écosystèmes. Au lieu d'affirmer son autonomie et son identité propre, on cherche à imiter les modèles de puissance du moment. Le personnage Elvis Gratton disait à l'époque de façon ironique: Think Big Sti.
Le nationalisme québécois n'est pas meilleur ou pire que les autres nationalismes à travers le monde, qu'ils soient canadien, américain, français, allemand, indien, chinois, chilien, sénégalais, etc. Le nationalisme peut avoir des inflexions tout autant émancipatrices que réactionnaires selon les conjonctures politiques, les récits qu'il porte et le type de société qu'il vise à instituer. Le nationalisme peut être articulé à des luttes de libération et de décolonisation, tout comme à des projets de « Reconquête » nationale à la Éric Zemmour.
Bref, ce texte n'est pas un procès du nationalisme en tant que tel, mais une réflexion sur le récit national que vous voulons, et sur celui que nous devons absolument rejeter, comme celui du suprémacisme blanc arboré de fleurs de lys.
PSPP et ses dissidents radicalisés
Ce qui frappe l'imaginaire dans le slogan « Je me souviens d'un Québec blanc », ce n'est pas seulement la bannière de Shawinigan. C'est ce qui se passe juste après la condamnation. Dans les fils de commentaires qui suivent la publication de PSPP dénonçant les Second Sons, des internautes l'apostrophent et le désignent comme un « traître à sa nation » pour avoir osé nommer le racisme portée par cette action.
Je suis heureux que PSPP ait réagi de la sorte, car l'indifférence ou la validation de ce discours suprémaciste blanc aurait été malaisant, voire un suicide politique, notamment après la controverse récente suscitée par le rapport du OUI Québec. Ce dernier identifiait le recul du « vivre-ensemble » et suggérait d'adopter un discours moins hostile à l'endroit de l'immigration pour élargir le camp de l'indépendance.
Or, le chef du Parti québécois se trouve pris entre deux exigences contradictoires liées à sa coalition gauche/droite visant l'indépendance: 1) ne pas s'aliéner la base militante souverainiste en faveur d'une vision inclusive (représentée par QS, les OUI Québec et plusieurs organisations de la société civile) ; 2) ne pas s'aliéner les nationalistes conservateurs (ou ethno-nationalistes) misant d'abord sur la protection de l'identité nationale comme socle ultime de la vie politique.
Notons que PSPP souhaite élargir au maximum la coalition du camp indépendantiste, allant de QS à Maxime Bernier. Cela dit, il fait plus souvent des clins d'oeil à la droite conservatrice (en rivalisant avec le PCQ) plutôt qu'à la gauche qui fut jadis acquise à Québec solidaire. De plus, il tolère la présence du groupe d'extrême droite Nouvelle Alliance dans ses rangs, en mettant la ligne rouge du « discours haineux » comme code de conduite.
Bref, PSPP tolère mieux les groupes d'extrême droite proche de lui que les méchants suprémacistes blancs d'origine exogène, canadienne ou internationale comme les Second Sons. Il trace une ligne rouge face à des suprémacistes trumpistes ouvertement racistes, mais accepte tout de même un ethno-nationalisme québécois misant sur l'entrisme comme stratégique politique.
Pour un parti qui critique abondamment « l'entrisme religieux » et le frérisme, il faudrait porter une vigilance tout aussi grande face à l'entrisme des groupes d'exrême droite dont certains ont commencé à le renier sur les médias sociaux.
Ceux-ci ne viennent pas de nulle part, et plusieurs reprennent mot pour mot le vocabulaire du Grand remplacement, comme ce commentaire révélateur d'un internaute qui se désole de la réaction de PSPP qui favoriserait une « immigration de remplacement nègroïde, maghrébine et indienne », comme si c'était là un argument politique ordinaire. Le compte « Adrien Arcand Québec », qui fait référence au fasciste québécois des années 1930, traite le chef du PQ de traître à la « race canadienne-française ». Ces gens ne surgissent pas du néant. Ils ont été formés, nourris, recrutés quelque part.

Penser le terreau
Ce fameux « quelque part », c'est précisément ce dont il faut parler. Et c'est là que le déni s'installe. Ce n'est pas un déni des groupuscules suprémacistes eux-mêmes, que tout le monde condamne volontiers, mais du terreau culturel qui les rend possibles, qui les alimente, qui recycle leurs thèmes en les rendant présentables.
Dans Fascisme tranquille (Écosociété, 2025), je propose le concept de fascisation pour désigner ce processus : non pas l'avènement soudain d'un régime fasciste, mais la lente sédimentation de dispositions, de discours, de pratiques et de réflexes culturels qui normalisent les hiérarchies ethniques, ethnicisent les problèmes sociaux et réduisent progressivement l'espace politique des minorités.
Depuis la publication de mon livre, j'ai également découvert via les travaux d'Ugo Palheta (Comment le fascisme gagne la France, 2025) et Mathieu Rigouste (La guerre globale contre les peuples, 2025), que la fascisation n'opère pas seulement au niveau culturel (discours, mythes, symboles), mais aussi sur le plan des dispositifs législatifs, juridiques, technologiques et militaires visant à favoriser la répression de groupes marginalisés ou de mouvements sociaux de résistance, via un continuum de répression allant du libéralisme autoritaire à la violence coloniale, en passant par l'incarcération de masse, l'impérialisme, l'État d'exception, etc.
Or, je vais me concentrer ici sur la fascisation culturelle, c'est-à-dire le travail médiatique et culturel souterrain, la partie immergée de l'iceberg, invisible aux personnes qui ne regardent que la surface des phénomènes.

L'écosystème de la haine ordinaire
Il existe bel et bien un écosystème qui alimente cette dynamique autoritaire. Il serait commode de croire que les Second Sons et leurs semblables constituent une pathologie isolée, un sous-produit accidentel de la modernité numérique, sans lien organique avec le reste du paysage culturel et politique québécois.
Cette croyance est une fiction rassurante qui prend la forme suivante: « Ce sont des méchants racistes, alors que nous sommes une société ouverte et plurielle. L'extrême droite est phénomène marginal qu'il faut combattre par la condamnation morale, le fait de cultiver le vivre-ensemble, et tout ira bien. »
Or, ce narratif rassurant ne tient pas la route malgré ses bonnes intentions. L'histoire est plus complexe, car l'extrême droite a des racines économiques, technologiques et médiatiques plus profondes. L'analyse critique de l'écoystème de la haine est très difficile à concevoir pour les personnes qui baignent dans cet écosystème médiatique. Tout comme les poissons qui ne voient pas l'eau dans laquelle ils nagent, les chroniqueurs populistes se bornent à des opinions simplistes et polémiques sans distance face à leur milieu.
Prenons les grands médias. Depuis des années, des chroniqueurs influents des plus importantes plateformes francophones du pays (Journal de Montréal, TVA, QUB radio, Radio X) produisent avec une cadence industrielle un discours structuré autour de quelques obsessions : l'islam qui « s'installe à l'école », les immigrants qui « méprisent le Québec », le Canada devenu « bar ouvert pour les terroristes », Laval qui se transforme en ville arabe », Radio-Canada qui propage le « racisme anti-Blancs », la diversité comme menace existentielle à la cohésion nationale.

Ces titres ne sont pas des dérapages isolés. Ils forment une grammaire cohérente, répétée semaine après semaine, dont les effets cumulatifs sur la perception publique sont documentés par la recherche en communication politique.
Ce n'est pas du fascisme. Personne ne devrait dire que ces chroniqueurs sont des nazis. Mais ce discours fait un travail précis : il ethnicise les problèmes sociaux, il désigne des boucs émissaires racialisés, il prépare le terrain affectif et symbolique sur lequel les groupuscules suprémacistes viendront ensuite semer leurs graines.
La différence entre le chroniqueur qui publie un texte sur « l'incompatibilité civilisationnelle » entre le Québec et l'islam, puis le militant masqué qui brandit une bannière sur le « Québec blanc », n'est pas une rupture radicale entre deux visions du monde. Il s'agit de deux niveaux d'intensité d'un même discours politique visant à nommer incompatibilité structurelle entre groupes ethniques. L'un emprunte un ton poli et diplomatique pour normaliser un récit ; l'autre emprunte un ton direct et provocateur, afin de recruter des gens qui voudraient aller plus loin et passer à l'action.
Cela revient à dire, selon différents degrés de sophistication: « vous, immigrants issus de pays non-européens, vous n'êtes pas bienvenus chez nous. Si vous venez, vous devez adopter nos valeurs et vous assimiler à notre culture, sinon on va vous faire la vie dure, et dans le pire des cas, on va vous déporter ».
Bref, c'est un continuum de radicalité, comme le nomme justement le collectif Montréal Antifasciste dans sa cartographie de l'extrême droite québécoise de 2026. On peut même citer les discours qui nient le racisme systémique envers les personnes non-blanches, mais qui affirment que la seule vraie forme de discrimination serait le « racisme anti-blanc ». Voici un exemple parmi d'autres:

La normalisation politique du registre ethnique
Ce continuum traverse aussi la politique institutionnelle. La Coalition Avenir Québec a gouverné pendant deux mandats en fonctionnant selon un principe simple : chaque problème social a une cause unique, l'immigration. La crise du logement ? L'immigration. La crise des services publics ? L'immigration. La montée de l'homophobie, du sexisme ou de la criminalité ? L'immigration.
Ce réductionnisme n'est pas une maladresse rhétorique: c'est une stratégie délibérée de construction d'un ennemi intérieur ethniquement défini, empruntée directement au répertoire des droites identitaires européennes. La Loi 21, sous couvert de laïcité, cible dans les faits les femmes portant le hidjab. La loi 9 enfonce le clou. Et Bernard Drainville, dans la course à la succession de Legault, évoque en sous-texte la « préférence nationale », un concept issu du Rassemblement national en France, sans que cela ne provoque de tempête politique.
Le Parti Québécois, lui, a effectué ces dernières années un virage vers une droite plus dure au niveau identitaire. Le même chef qui vantait jadis les vertus de l'inclusion accorde aujourd'hui des entrevues à Rebel News, invoque le spectre des Frères musulmans pour agiter la peur de l'entrisme, et courtise méthodiquement l'électorat que la CAQ n'a pas su satisfaire sur le terrain identitaire.
Enfin, le chef du PQ a par la suite appelé à « condamner les deux extrêmes » qui contribueraient à la polarisation politique actuelle. Cette déclaration prévisible vise à conforter sa base électorale conservatrice qu'il cherche à séduire, tout en se positionnant au centre, de façon rhétorique, incarnant ainsi la modération et le juste milieu.
Mais de quel extrême parle-t-il au juste? Fait-il référence à cette fameuse « gauche radicale », aux wokes ou aux antifascistes? S'agit-il du discours qui s'oppose directement au suprémacisme blanc en prônant un Québec inclusif, comme les OUI-Québec (qui serait noyauté par Québec solidaire)?

C'est précisément dans cette zone grise, entre la condamnation de façade et la complicité pratique, qu'on produit l'humus le plus fertile pour la croissance des groupuscules suprémacistes blancs et néofascistes. Bien sûr, PSPP ne fait pas cela délibérément, et je ne crois pas sincèrement que ce soit son objectif, car il cherche tout simplement à prendre le pouvoir avec une société qui est globalement plus à droite qu'il y a 10 ans. Mais la droitisation du discours a un effet bien réel sur les groupes qui sont encore plus à droite ; ils se sentent plus libres et légitimes de s'exprimer et de prendre la rue avec leurs discours haineux.
La métapolitique à l'œuvre
Certains groupes travaillant avec un récit d'extrême droite décomplexée assument bien cette stratégie métapolitique théorisée par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite européenne depuis les années 1970 : avant de conquérir le pouvoir politique, il faut conquérir le pouvoir culturel. Modifier le sens des mots, déplacer les seuils du dicible, rendre familiers des thèmes autrefois marginaux.
Ce travail, des plateformes comme Nomos-TV et son entourage le font explicitement, consciemment, avec une compréhension stratégique de ce qu'ils construisent. Mais ils ne travaillent pas seuls : les chroniqueurs des grands médias, sans nécessairement partager leurs objectifs, font avancer le même travail souterrain, produisant une désensibilisation progressive de l'opinion publique aux thèmes de l'extrême droite.

Gramsci appelait hégémonie cette capacité à faire passer pour du « bon sens » ce qui est en réalité une vision du monde particulière, intéressée, construite. L'hégémonie du nationalisme identitaire au Québec, avec ses thèmes de la menace migratoire, du racisme anti-blanc, de la laïcité comme bouclier ethnique, du natalisme pour ressusciter la race canadienne-française, n'est pas tombée du ciel. Elle a été patiemment construite, institutionnalisée dans des médias, légitimée par des intellectuels, relayée par des politiciens. Les Second Sons en sont les héritiers bruyants et maladroits.
Condamner ne suffit pas
Que faut-il retenir de tout cela ? D'abord, que la condamnation unanime des groupuscules suprémacistes, bien que nécessaire, est insuffisante si elle est séparée de moyens d'action pour combattre les causes du problème, ou si elle refuse de regarder l'écosystème qui les produit.
En d'autres termes, le fait de condamner les Second Sons sur papier tout en continuant à diffuser des chroniques sur le « racisme anti-blanc » et de marteler des discours sur la « submersion migratoire » pour expliquer tous nos problèmes sociaux, c'est vouloir éteindre l'incendie avec de l'essence.
Ensuite, si la fenêtre d'Overton n'a pas encore été franchie au Québec pour normaliser le récit suprémacisme blanc, elle reste sous pression constante. Chaque titre islamophobe, chaque invocation du Grand Remplacement normalisée dans une chronique, chaque politicien qui utilise le lexique des droitistes radicaux pour quelques points dans les sondages déplace ce seuil. La logique du continuum de radicalité implique que ce qui est aujourd'hui choquant peut devenir banal, et que ce qui est aujourd'hui marginal peut devenir mainstream, à condition que le travail de déplacement culturel se poursuive sans opposition sérieuse.
Enfin, un antifascisme digne de ce nom ne peut se limiter à dénoncer les groupuscules aux marges. Il doit s'attaquer au cœur du problème : les conditions de possibilité culturelles, économiques, médiatiques et politiques qui rendent ces groupuscules viables, visibles et audibles. Ce travail est plus difficile, plus controversé, et expose à des accusations de mauvaise foi de la part de ceux qui préfèrent que l'iceberg reste invisible.
C'est précisément parce que la plus grande partie de l'iceberg se trouve sous la surface que l'image reste si juste. Ce qu'on a vu à Shawinigan n'est pas une anomalie. C'est un symptôme. Et les symptômes ne disparaissent pas quand on se contente de les condamner.
Pour guérir d'une maladie (sociale ou politique), il faut comprendre les causes du phénomène et développer des moyens pratiques pour agir sur elles. Cela veut dire identifier des remèdes pour rétablir les conditions de la santé de l'organisme, et/ou établir des traitements pour atténuer les souffrances des individus et des communautés à court terme, dans la perspective d'une solution plus globale et transformatrice à long terme.
Cela implique deux éléments, que j'aimerais développer dans des articles ultérieurs: 1) transformer le système socio-économique dans son ensemble, pour fonder une vraie économie démocratique décentralisée, une économie axée sur la satisfaction des besoins sociaux dans les limites planétaires, c'est-à-dire une société post-capitaliste ; 2) repenser la question de l'identité nationale en l'ouvrant sur d'autres possibles, via la notion de peuple-archipel, d'identités biorégionales, de créolisation des cultures et des pratiques sociales, visant à habiter autrement le territoire et favoriser l'auto-gouvernement via une souveraineté partagée entre peuples libres et égaux.
C'est tout un programme, mais cela est nécessaire pour combattre le mal à la racine et proposer un modèle soutenable et un récit inspirant pour sortir de la polycrise actuelle. À mes yeux, comme le statu quo est insoutenable, il n'y a pas d'alternative : Refondation démocratique ou Fascisation, ou comme le disait Rosa Luxemburg autrefois: Socialisme ou Barbarie.
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