Le réarmement broie des vies
La chronique d'Émilie Nicolas du 28 mai 2026 m'a bouleversé ce matin. Elle met en lumière notre indignation à géométrie variable lorsqu'il est question de violence politique.
Voici un exemple parmi d'autres de l'actualité récente: lorsqu'on voit les images d'une guillotine et d'un bonhomme en papier mâché dans une manifestation, toute la classe politique s'indigne et la sphère médiatique s'enflamme en moins de 24 heures.
Mais lorsqu'on voit un déferlement de haine et de menaces de mort envers la communauté musulmane survient sur les médias sociaux pour un simple rassemblement dans un lieu privé à Trois-Rivières, c'est silence radio... sauf pour le maire de la ville qui a lancé un appel au calme.
Bref, certaines formes de violence nous choquent plus que d'autres. Le principe est simple: on peut facilement se fermer les yeux pour éviter des phénomènes dérangeants si cela ne concerne pas des groupes auxquels on s'identifie. En psychologie sociale, on parle de « biais endo-groupe », ce qui signifie plus simplement: « mon groupe est meilleur que le tien ».
Le discours de Jean Jaurès
Pour revenir à la chronique d'Émilie Nicolas, celle-ci ressort un discours du grand député socialiste Jean Jaurès de 1906 qui a gardé toute son actualité.
« La violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers: un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. » Le député socialiste français Jean Jaurès prononce ce discours célèbre en 1906, en réplique au ministre de l’Intérieur d’alors, Georges Clemenceau, critiquant la violence des grèves ouvrières.
« Or, le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers. »
Si ce discours est devenu un classique, c’est qu’il résume le nœud de la plupart des débats sur la « violence politique ». Si les puissants de ce monde peuvent condamner des familles à la misère avec un trait de crayon, pourquoi élèveraient-ils la voix ? Pourquoi joueraient-ils des coudes ? Signer poliment, diplomatiquement, élégamment, des décrets qui se traduisent en arrêts de mort pour des milliers de personnes n’est-il pas un geste d’une violence politique sans nom ?
Il est rare qu’on parle de « violence politique » aux nouvelles du soir. On voit la violence du débordement d’un quidam dans une manifestation ; pas celle du propriétaire qui jette des personnes âgées à la rue. Jaurès continuait : « Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle broie. »
Émilie Nicolas rappelle ensuite l'épisode de la famine du Bengale de 1943, qui a fait de 2 à 3 millions de morts en raison de décisions de Winston Churchill qui a priorisé le ravitaillement de l'Europe pour l'effort de guerre, laissant mourir des millions de personnes qui furent privées de nourriture. Rappelons que ce genre de catastrophes humanitaires pourrait facilement se reproduire de nos jours, surtout dans une contexte de militarisation généralisée et d'insécurité alimentaire galopante.
Mais le plus terrible à mes yeux, ce sont les centaines de milliers de personnes qui sont déjà mortes dans la dernière année, en raison des coupures drastiques de l'aide internationale décidées de façon unilatérale par l'administration Trump et Elon Musk qui était alors à la tête du DOGE. Émilie Nicolas poursuit:
« Le gouvernement Trump a charcuté son agence de développement internationale (USAID) et les gens en meurent. Selon les calculs d’ImpactCounter, 762 000 personnes sont mortes dans la première année — dont plus de 500 000 enfants. On parle de coupes dans les programmes de soins pour des maladies facilement traitables, de vaccins, d’initiatives sanitaires de base ou de moyens pour ralentir la transmission d’infections comme le VIH / sida. En juillet 2025, une étude publiée dans The Lancet estime que, à moins que les coupes à USAID ne soient annulées, 14 millions de personnes pourraient mourir d’ici 2030.
Environ 80 % des programmes ont été abolis d’un coup de plume brutal au début du deuxième mandat de Trump — sous l’impulsion d’Elon Musk et de son opération d’« efficacité gouvernementale ». Le gouvernement américain s’est aussi retiré de l’Organisation mondiale de la santé.
On se sera indigné, avec raison, de la violence politique du salut nazi d’Elon Musk. Mais la plus grande violence politique issue de l’alliance entre Trump et Musk n’aura pas été faite de « gestes désordonnés » ou de « paroles tumultueuses ». On calcule mal comment les décisions de Churchill ont coûté des vies en Inde, nos imaginaires politiques peinant à mesurer combien de vies ils ont condamnées avec un trait de stylo.
Si la question commence à percer, c’est que l’Ebola est de retour. En République démocratique du Congo, et maintenant dans les pays limitrophes. Sur place, les experts nous disent qu’on aurait pu faire beaucoup plus, beaucoup plus vite. Et maintenant, le virus, mortel dans environ 50 % des cas, pourrait sortir de la région et commencer à atteindre le reste du monde. Y compris l’Amérique, la confortable Amérique, qui ne se sentait pas particulièrement concernée par les coupes dans l’aide internationale ou à l’OMS.
En terminant, rappelons que si les frasques de Trump ont poussé le reste de l’Occident à augmenter ses dépenses militaires, ça ne s’est pas bousculé aux portes pour augmenter pareillement nos contributions à l’aide internationale. Les politiques de Trump ont tué ; celles de ses alliés ont laissé mourir. « La machine ne grince même pas, et c’est en silence qu’elle broie. »
Les milliardaires laissent mourir pour s'enrichir
En résumé, l'homme le plus riche du monde a contribué à tuer 500 000 enfants. Il a du sang sur les mains, mais tout semble correct, car il a fait ça tranquillement, dans son bureau à Washington, assis confortablement derrière un écran.
Apparemment, quand on parle d'enfants qui meurent à Gaza ou dans des pays africains, on dirait que la mortalité infantile est "normalisée". Ces vies "comptent moins" aux yeux des milliardaires, qui préfèrent couper des milliards en aide internationale tout en s'octroyant des milliards de dollars en contrats pour leurs propres compagnies avec le Ministère de la Guerre. Musk a récemment obtenu deux contrats de 2,29G$ (SpaceX) et 200M$ (xAI) en lien avec le secteur militaire.
C'est tout simplement obscène, surtout qu'on projette 14 millions de morts si on ne refinance pas massivement l'aide internationale. Et le problème n'est pas juste du côté des États-Unis. Au Canada, plusieurs se frottent les mains durant le congrès CANSEC qui a lieu actuellement à Ottawa.
C'est une grande foire de l'industrie militaire qui se réjouit des promesses alléchantes du banquier-premier-ministre. Pendant qu'il investit des centaines de milliards dans l'industrie militaire, Carney définance en douce l'aide internationale du Canada.
Dans un article de Pivot d'avril 2026, on apprend que « le financement canadien de l’aide publique au développement international devrait diminuer de 38 % d’ici la fin de la décennie, passant de 9,9 milliards $ en 2024-2025 à 6,1 milliards $ en 2028-2029, selon une analyse récemment publiée par le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA). »
Sécurité, souveraineté, prospérité
Pendant ce temps, le gouvernement Carney a augmenté drastiquement le budget de la Défense, qui est passé de 30,6G$ à 62,7G$ en seulement un an, pendant qu'il imposait des compressions budgétaires un peu partout. L'objectif était d'atteindre à tout prix l'objectif du 2% du PIB, qu'il a d'ailleurs fixé à 5% pour 2035.
Et ce, c'est sans compter la Stratégie industrielle de défense du Canada intitulée de façon éloquente: « Sécurité, souveraineté, prospérité ». Le gouvernement Carney a décidé d'investir de plus de 500G$, incluant 180G$ en approvisionnement militaire et 290G$ en investissements en capital liés à la défense au Canada dans les 10 prochaines années.
C'est indécent. Le Canada laisse mourir des enfants à l'autre bout du monde, sabre dans les politiques environnementales, impose des mesures d'austérité, abandonne la transition énergétique au profit des énergies fossiles, pendant qu'il injecte des centaines de milliards de dollars dans l'armement.
On ne le dira jamais assez: l'austérité, c'est pour financer la guerre, mais c'est aussi une guerre des classes dominantes contre le reste de la société. C'est un choix politique de laisser mourir des millions d'enfants pour financer des bombes, des drones, des centres de données et des IA au service de l'armée.
Le vivant qui se défend
Le réarmement, cela signifie d'accepter de broyer des millions de vies au nom de la sécurité, de l'intérêt national et des profits.
Ce qu'il nous penser dès maintenant, c'est un projet politique de désarmement et d'auto-défense du vivant. Le Capital et l'État font la guerre au vivant. Nous devons alors faire nôtre cette devise profonde des luttes écologistes: « Nous sommes le vivant qui se défend. »

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