L'antifascisme est-il violent? Dix thèses pour sortir du bourbier
Depuis le meurtre du jeune néofasciste français Quentin Derange à Lyon le 14 février dernier, la querelle sur la dangerosité de l'antifascisme est relancée de plus belle. Comment démêler cette controverse politique, où s'entrechoquent des perspectives idéologiques fortement opposées? Je formulerai ici 10 thèses, cherchant à la fois à condamner l'homicide de ce jeune militant d'extrême droite, tout en soutenant le camp antifasciste et la gauche qui doivent résister à la vague de diabolisation qui s'abat sur eux sur le plan médiatique.
Thèse 1: La campagne médiatique contre l'antifascisme est une stratégie de diabolisation de la gauche en général.
Depuis quelques mois, la gauche subit une campagne de diabolisation sans précédent. Depuis l'assassinat du militant hyper-conservateur Charlie Kirk le 10 septembre 2025, l'administration Trump a décrété que le "mouvement antifa" était désormais considéré comme une "organisation terroriste".
Fait étonnant, le meurtrier présumé Tyler Robinson n'appartenait à aucun groupe militant, ni aucune mouvance antifasciste. Cela n'a pas empêché le gouvernement des États-Unis de démoniser l'antifascisme comme une idéologie violente et une organisation criminelle, et même d'amalgamer cet incident tragique à la gauche et au camp démocrate dans son ensemble.
Il s'agit là d'une stratégie rhétorique bien connue: la culpabilité par association. Cela prend parfois des formes caricaturales, comme lorsque la militante d'extrême droite Laura Loomer déclare: "Il est temps pour l'administration Trump de fermer, de défrayer et de poursuivre chaque organisation gauchiste", ou encore: "Tous les groupes de gauche qui financent des manifestations violentes doivent être fermés et poursuivis en justice. Pas de pitié. Emprisonnez tous les gauchistes qui menacent de recourir à la violence politique." Le militant trumpiste Sean Davis a même tweeté : "Le Parti démocrate est une organisation terroriste nationale".
Vous voyez la logique? On instrumentalise un assassinat, condamnable en soi, pour en faire une arme politique et criminaliser le camp adverse. Un terme anglais difficilement traduisible existe pour décrire ce processus: weaponization. On récupère un événement politique pour en faire une arme contre ses ennemis. La même dynamique se reproduit actuellement en France et au Québec, où des partis comme La France insoumise et Québec solidaire se font accuser d'être complices des meurtres de Charlie Kirk et de Quentin Deranque.
Thèse 2: Tuer un être humain n'est jamais admissible, mais il y a une différence majeure entre un sniper qui tue sa victime de sang-froid et une bagarre de rue qui dégénère.
La France vit actuellement son "moment Kirk" suite au décès brutal de Quentin Deranque. Ce jeune militant néofasciste de 23 ans fut battu à mort par des militants antifascistes dans une rixe (bagarre de rue), en marge d'une rencontre politique de La France insoumise (LFI) à Lyon, le 14 février 2026.
Avant de nous lancer dans les parallèles entre ces deux événements, il faut noter une différence majeure entre les meurtres de Charlie Kirk et de Quentin Deranque. Tout d'abord, le premier fut assassiné de façon préméditée, par un homme radicalisé en ligne, via la tactique du sniper (tireur embusqué), qui a utilisé un fusil Mauser Model 98 munie d'une lunette (mounted scope) pour tuer sa victime.
À l'inverse, selon les dernières vidéos de la confrontation entre les groupes fascistes et antifascistes à Lyon, on a plutôt affaire à une bataille violente entre deux groupes (antifascistes et néofascistes) en pleine rue, qui s'est produite dans un mélange de panique, de coups échangés de part et d'autre, l'utilisation d'armes contondantes et non-létales: béquilles, gazeuses, parapluies, casques de moto, etc. L'enquête est toujours en cours, mais Quentin Deranque est décédé suite à ses blessures, après avoir été frappé violemment à la tête à coups de pied, en pleine rue, par 3 personnes qui l'ont visiblement brutalisé alors qu'il était au sol.
Tout cela est horrible et regrettable, peu importe son camp politique; c'est un geste à la fois condamnable sur le plan moral, et criminel d'un point de vue juridique. Si la police a procédé à sept arrestations et que la justice française commence à lancer des accusations "d'homicide volontaire", il faudra attendre les résultats de l'enquête et du procès. Selon les témoignages et les vidéos accessibles en ligne, nous aurions probablement affaire à un "homicide involontaire", plutôt qu'à un meurtre au premier degré comme le sniper qui a tué de sang froid Charlie Kirk. Je ne suis pas expert du droit français, mais selon le droit pénal canadien, l'homicide involontaire est défini comme :
un homicide commis par une personne qui n'avait pas l'intention spécifique de causer la mort ou de poser l'acte qui l'a entraînée, qu'elle ait agi sous le coup d'une impulsion soudaine ou par suite d'une imprudence ou d'une négligence.
Ce scénario d'homicide involontaire est d'autant plus probable qu'une enquête journalistique révèle que les féministes d'extrême droite du collectif Némésis auraient contacté préalablement leurs camarades néofascistes pour leur prévenir de leur action de perturbation de la conférence de gauche. L'objectif était de "faire l'appât" et d'attirer les groupes antifascistes dans une confrontation de rue avec leurs adversaires. Beaucoup de flous restent à éclaircir autour de cet incident mortel, et on ne sait pas encore si la mort de Quentin était un acte délibéré, un geste de négligence, une bavure, etc.
Soulignons un point important: il ne s'agit pas de dédouaner la responsabilité des personnes qui ont tué Quentin alors qu'il était cloué au sol, même si ce n'était pas leur intention première. Un homicide, qu'il soit volontaire ou non, demeure un homicide. Et cette règle s'applique que la personne tuée soit néonazie, anarchiste, libérale, apolitique, qu'elle possède un casier judiciaire ou non, qu'elle soit un ange ou un pédophile récidiviste. Le respect de l'État de droit implique que les lois ne peuvent être appliquées à géométrie variable selon les orientations politiques ou le passé judiciaire des individus.
Mais au-delà des circonstances entourant cette rixe et des responsabilités spécifiques liées aux individus impliqués dans cet homicide, il faut se demander si la violence physique contre le "camp ennemi" est exercée de façon équivalente à gauche et à droite de l'échiquier politique. En d'autres termes, les groupes antifascistes et les fascistes exercent-ils le même degré de violence, de façon symétrique, si on regarde les statistiques?
Thèse 3: Les fascistes tuent et brutalisent davantage leurs "ennemis" que la gauche radicale et les antifas.
La violence politique existe sur tout le spectre politique, peu importe les idéologies, de l'extrême gauche à l'extrême droite, en passant par les fondamentalistes chrétiens ou islamistes. Mais toutes les idéologies ne tuent pas les mêmes personnes, dans la même proportion, avec les mêmes méthodes.
Selon un chiffre qui a récemment circulé en France, 90% des meurtres à caractère idéologique sont le fait de l’extrême droite depuis quarante ans. Cette statistique est tirée d'une recherche scientifique analysant plus de 6000 épisodes de violences politiques entre 1986 à 2021, parue dans un ouvrage de Presses de Sciences-Po. Cette étude quantitative est importante parce qu'elle présente un portrait plus précis des violences perpétrées par la gauche radicale et l'extrême droite.
Laissons de côté ici les nombreuses victimes des attentats terroristes islamistes en France des années des quinze dernières années, qui ont fait plus de 318 morts entre 2012 et 2026. La période 2015-2016 fut particulièrement violente avec plus de 239 morts entre l'attaque contre Charlie Hebdo de janvier 2015 et l'attentat au camion-bélier à Nice en juillet 2016, en passant par la tuerie de masse au stade de France et au Bataclan de novembre 2015. Cette vague de terrorisme, survenue durant l'apogée de Daech (État islamique), avait pour but de causer un maximum de pertes civiles dans différents pays occidentaux.
Cela dit, l'objectif de cet article consiste d'abord à rétablir les faits pour évaluer la "dangerosité relative" des groupes de gauche et de droite radicale. La professeure Isabelle Sommier qui a dirigé cette étude comparative montre qu'il n'y a pas de symétrie entre ces deux groupes. Les actes violents de l'extrême droite privilégient comme cible les groupes minoritaires ou des militant·e·s de gauche:
Le résultat est important dans la mesure où la virulence des groupes radicaux à droite de l’échiquier politique a été très sous-estimée jusqu’à une période récente en dépit des six attentats déjoués depuis 2017 [...]. Leur spécialité, ce sont les agressions (les 2/3 d’entre elles leur sont imputables) commises par les identitaires, les skinheads et néonazis. Elles relèvent d’abord d’un mobile altérophobe (67,2 % des cas), puis de la vengeance contre des militants adverses de gauche ou antiracistes (30,8 %).
De leur côté, les groupes associés à la gauche radicale utilisent aussi la force, mais davantage contre des objets physiques (des biens meubles ou immeubles, des vitrines de magasins ou des infrastructures industrielles) associés à certains symboles du capitalisme ou de systèmes d'oppression. Notons une exception liée à la stratégie de confrontation avec les forces policières, qui est parfois encouragée. Je cite encore Isabelle Sommier ici:
Les activistes de gauche privilégient toutefois les sièges des partis politiques et les grandes entreprises (Engie, Areva, ERDF, etc.), accusées d’atteinte aux libertés publiques (par les caméras de surveillance ou le recours à la biométrie par exemple), de nuisance (ondes électriques, compteurs Linky, etc.) ou de «collaboration» avec les politiques anti-migratoires. Le vandalisme des banques et enseignes de multinationales lors, le plus souvent, de manifestations est principalement justifié au nom de la «réappropriation sur le vol capitaliste». Les défilés sont aussi l’occasion de l’autre spécialité de ces militants : les affrontements avec les forces de l’ordre, dont les autonomes et zadistes (pour beaucoup de cette mouvance) sont responsables pour plus de la moitié.
Pour le dire simplement, l'extrême droite n'aime pas les minorités, les immigrants et les militants de gauche, tandis que la gauche radicale n'aime pas le capitalisme, les multinationales et les policiers.
Thèse 4: Au Québec, la gauche radicale n'a tué personne depuis les années 1970.
La violence de la gauche radicale à l'endroit des biens matériels se retrouve au Québec. On peut penser à la fameuse "casse" qui était constamment dénoncée par le gouvernement Charest lors de la grève étudiante de 2012. Aucun policier ne fut tué pendant cette crise sociale marquante, alors qu'un militant étudiant a perdu un œil durant une manifestation à Victoriaville le 4 mai 2012.
Par contraste, un attentat terroriste d'extrême droite fit 6 morts et 19 blessés lors d'une tuerie de masse à la mosquée de Québec le 29 janvier 2017. Alexandre Bissonnette, un "loup solitaire" radicalisé en ligne via les discours de Mathieu Bock-Côté, Donald Trump et Marine Le Pen, décida de passer à l'acte en s'attaquant à des musulmans. La seule autre tentative d'assassinat politique durant cette période fut celle de Richard Henry Bain, qui essaya de tuer, sans succès, la nouvelle première ministre du Québec Pauline Marois lors de son discours de victoire le 4 septembre 2012.
Richard Bain n'était pas un militant de gauche, mais un "anti-séparatiste" animé par une haine du Québec révélée lors de son arrestation. Selon la page Wikipédia de l'attentat du Métropolis, Bain était un anglophone chrétien fondamentaliste vivant dans les Laurentides et cultivant un racisme anti-québécois (Quebec bashing). Il possédait 22 armes chez lui, et avait des enjeux de santé mentale. Bain correspond davantage au profil de la violence d'extrême droite, à caractère ethnique, prenant ici pour cible la minorité québécoise. On peut associer cet événement à l'attentat du caporal Denis Lortie qui a débarqué armé dans l'hôtel du Parlement du Québec le 8 mai 1984, avec l'objectif d'assassiner René Lévesque et les députés du Parti québécois. Lortie a tué trois personnes et blessa treize autres dans cet attentat.
Un autre événement qui frappa la mémoire collective du Québec fut la tuerie de masse de Marc Lépine, qui assassina 14 femmes et blessa 14 personnes le 6 décembre 1989. Nous l'associons à une violence politique d'extrême droite, soit un attentat anti-féministe qui fut reconnu comme tel plusieurs années plus tard. Avant de tirer sur ses victimes avec sa carabine, Lépina cria: «Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n'êtes toutes qu'un tas de féministes, je hais les féministes.»
Les seuls épisodes de violence politique associés à l'extrême gauche au Québec remontent aux années 1960. Le Front de libération du Québec, qui était à la fois indépendantiste et socialiste, prônait la lutte armée dans le sillage d'autres mouvements de libération nationale de l'époque. Le FLQ a fait plus de 300 attentats à la bombe, avec 10 morts et environ 40 personnes blessées au total, incluant le kidnapping et l'homicide du député Pierre Laporte en 1970.
Si on fait le décompte, la gauche radicale au Québec a donc tué 10 personnes (de 1963 à 1970), alors que l'extrême droite a tué 25 personnes depuis 1984. Le décompte des morts n'est pas une mesure absolue de la violence politique, mais un indicateur parmi d'autres de la dangerosité relative de la gauche et la droite radicale depuis la Révolution tranquille.
Thèse 5: Nous sommes loin des années de plomb.
Si on compare ce portrait aux années de plomb en Europe, le Québec apparaît comme une région relativement tranquille. On parle ici d'une période des années 1970 et 1980 où des groupes révolutionnaires armés des deux bouts du spectre politique avaient recours à la violence (kidnappings, bombes, fusillades), que ce soit en France, en Italie, en Allemagne ou en Espagne. L'Italie fut la région la plus touchée, avec plus de 360 morts et 2000 blessés entre 1969 et 1980. À cette période, c'était encore la violence d'extrême droite qui prédominait. Selon cet article du Monde diplomatique:
Selon les statistiques du ministère italien de l’Intérieur, 67,55 % des violences (rixes, actions de guérilla, destruction de biens) commises en Italie de 1969 à 1980 sont imputables à l’extrême droite, 26,5 % à l’extrême gauche, et 5,95 % à d’autres.
Dans tous les cas, même si on condamne la violence politique en général, celle-ci n'est pas déployée de façon uniforme ou symétrique. La "gauche radicale" n'a pas un dossier vierge, mais le bilan de l'extrême droite est beaucoup plus lourd, que ce soit au Québec ou en Europe. On ne parle même pas ici des États-Unis, où la droite radicale a aussi un bilan très sombre. Selon une étude publiée en septembre 2025 par le Cato Institute, si l'on exclut les attentats du 11 septembre, 63 % des meurtres extrémistes à motivation politique commis aux États-Unis depuis 1975 ont été perpétrés par l'extrême droite, 23% par des islamistes et 10 % par l'extrême gauche.

Bref, l'extrême droite tue beaucoup plus de gens et commet plus d'actions terroristes à l'échelle mondiale depuis les dernières décennies. Si Quentin Deranque représente la première victime au sein du camp de l'extrême droite en France depuis longtemps, cela n'empêche pas des figures comme Marion Maréchal-Le Pen de répandre des faussetés du genre:
s'il peut y avoir bien sûr des groupuscules d'extrême droite, en fait statistiquement la violence d'extrême droite est dérisoire par rapport à la violence d'extrême gauche [...] la violence d'extrême droite dans notre pays n'existe pas.
Elle omet ainsi de dire que l'extrême droite française a commis au moins six meurtres depuis 2022. Or, on n'a pas fait une minute de silence à l'Assemblée nationale pour Federico Martin Aramburu, Éric Casado-Lopez, Sakine Cansiz, Fidan Dogan, Layla Saylemez et Hichem Miraoui, sans compter d'autres meurtres à caractère raciste durant la même période, dont Djamel Bendjaballah, ou encore Aboubakar Cissé qui a été tué dans une mosquée par 57 coups de couteau.
Selon le spin médiatique de l'extrême droite, la violence dans son camp serait inexistante, tandis que la violence extrême gauche serait omniprésente. On voit bien à l’œuvre cette rhétorique d'inversion.
Thèse 6: L'extrême droite se victimise, inverse la réalité et encourage la violence envers ses adversaires.
À présent, c'est l'ensemble du camp antifasciste qui serait un groupe dangereux, violent et terroriste. Cette accusation englobe même le parti La France insoumise dirigé par Jean-Luc Mélenchon. Rappelons ici qu'un militant antifa, Jacques-Éli Favrot, était présent durant cette rixe liée à la mort de Quentin, et a été arrêté quelques jours plus tard. Celui-ci était l'attaché parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, qui est aussi le cofondateur du collectif antifasciste La Jeune Garde, dissous par le Ministre de l'Intérieur en juin 2025.
Cette connexion entre un groupe antifasciste de Lyon et la LFI existe bien, même si rien ne montre que la LFI aurait une quelconque responsabilité dans le meurtre de Quentin. Mais peu importe les faits et l'enquête qui doit éclairer le tout, l'occasion est trop belle pour diaboliser l'adversaire. Comme La France insoumise était déjà dans l'eau chaude depuis quelque temps en se faisant accuser d'antisémitisme, et être récemment désigné comme "parti d'extrême gauche", les liens entre La Jeune Garde et la LFI donnent des munitions pour ceux qui appellent carrément à la dissolution du principal parti de gauche en France.
L'extrême droite n'hésite pas à encourager la violence à l'endroit des antifascistes et de la LFI. Des dizaines de bureaux de la LFI ont été vandalisés les jours suivant cet événement, une alerte à la bombe a lieu au siège national du parti, plusieurs député·e·s ont reçu des menaces de mort, et rien ne dit que cette vague de violence va s'arrêter. On parle ici d'attaques physiques contre des cibles de la gauche radicale, mais aussi d'une volonté de criminaliser et de déclarer comme "terroriste" toute mouvance opposée au fascisme.
Le procédé rhétorique de l'inversion victimaire et la torsion des mots atteint de nouveaux sommets. Les antifascistes seraient en réalité les "vrais fascistes", car ils utiliseraient la violence contre leurs adversaires. Certes, l'autoritarisme existe aussi à gauche, mais le fascisme a toujours été et sera toujours la forme décomplexée de l'extrême droite. Cette pirouette sémantique est analogue à d'autres procédés du même genre: les anti-racistes seraient en fait les "vrais racistes" (racialistes ou racistes anti-blanc), et les féministes seraient au fond des "sexistes anti-hommes". Le terme "islamophobe" serait répudié comme une étiquette infamante, mais on utilisera l'expression "québécophobe" dès que le Québec sera critiqué dans l'espace public.
Thèse 7: Au Québec, la diabolisation de la gauche par l'extrême droite est déjà en cours.
Les controverses dans l'espace médiatique circulent rapidement de nos jours, de telle sorte que les débats sur le fascisme et l'antifascisme aux États-Unis, en France et au Québec s'influencent mutuellement. Comme la vague autoritaire d'extrême droite est un phénomène transnational, les frontières entre les pays sont poreuses.
Le paroxysme de cette chasse aux sorcières contre les antifascistes s'incarne du côté d'Alexandre Cormier-Denis, un militant d'extrême droite et nano-influenceur de la fachosphère au Québec via sa chaîne de télévision indépendante Nomos-TV. Pour avoir un portrait détaillé du personnage, je recommande cette enquête du collectif Montréal antifasciste qui effectue un important travail de surveillance, certes militant, mais avec un souci des faits.
Je ne voulais pas donner davantage de visibilité à ce militant de la droite radicale québécoise, qui s'identifie lui-même comme "ethno-nationaliste", et qui définit son projet politique comme "l'impérialisme du bloc canadien-français sur le reste de la société québécoise" dans un entretien avec le chroniqueur Rémi Villemure. Mais je dois lui répondre ici, car ce militant fanatique adepte du ciblage d'individus du camp adverse n'a pas hésité à accuser diverses figures de la gauche québécoise d'être des "complices" du meurtre de Quentin à Lyon.
Dans cette logique hyperbolique basée sur les amalgames, il y aurait une chaîne de causalité entre cette rixe malheureuse à Lyon, La France insoumise, Québec solidaire, et toutes les personnes qui sont ouvertement critiques de l'extrême droite, y compris moi. Je recopie ici sa publication du 13 février 2026 sur la plateforme X, qui représente une pièce d'anthologie des amalgames politiques.
ANTIFA ASSASSIN ! [...] Ces militants de la gauche radicale sont liées à l'ancienne Jeune Garde, groupuscule ultra-violent du député Raphaël Arnault de La France Insoumise (LFI), parti jumelé à Québec solidaire. Ce sont les mêmes mouvements Antifa en France et au Québec qui valident la violence politique contre leurs opposants de droite. Quand Québec solidaire, Francis Dupuis-Déri, Marcos Ancelovici, Frédéric Bérard, Jonathan Durand-Folco, Xavier Camus, Alexandre Dumas, le média Pivot et cie soutiennent explicitement le mouvement antifa, c'est ce genre d'action meurtrière contre les gens de droite qu'ils cautionnent moralement au nom « de la vertu et de la tolérance ». L'antifascisme n'a toujours été que le masque de la gauche totalitaire la plus criminogène qu'elle soit anarchiste ou marxiste. C'était vrai sous Staline. C'est encore vrai aujourd'hui. Il faut désigner les Antifas comme une organisation terroriste et forcer les universitaires payés avec nos impôts à démissionner ou à répudier intégralement cette nébuleuse ultra-violente et criminelle. Pas de pognon pour les cautions intellectuelles des assassins politiques de la gauche radicale. Antifa assassin : la gauche complice !

Depuis quand ai-je validé la violence contre des opposants de droite? Même après la mort de Charlie Kirk, j'ai répété que la violence physique contre la vie humaine et le meurtre d'adversaires idéologiques est à la fois immorale et contreproductive. Oui certes, je soutiens de façon globale le mouvement antifasciste, mais je ne cautionne pas d'emblée chaque action des individus qui s'en réclament, comme s'ils étaient au-dessus de la justice ou de considérations éthiques. Par ailleurs, ma défense de l'antifascisme n'est pas basée sur des critères de "vertu" ou de "tolérance", mais bien sur le besoin de combattre effectivement cette vague de droite autoritaire par différentes moyens.
J'ai certes évoqué à plusieurs reprises que l'extrême droite québécoise existait bel et bien, et qu'Alexandre Cormier-Denis étant l'un de ses meilleurs représentants. Mais je n'ai aucunement appelé à utiliser la force ou la censure contre lui. Le plus loin que j'ai été dans mes propos pour combattre son influence consistait à suggérer de ne pas lui donner d'autres tribunes médiatiques pour éviter de normaliser son discours. Je ne dis pas qu'il faut le censurer par tous les moyens, ni le frapper dans la rue, ou s'en prendre à son employeur. Laissons-le gueuler tout seul sur sa chaîne de télé indépendante, et critiquons-le au besoin via d'autres textes, épisodes de balados ou vidéos YouTube lorsqu'il dépasse les bornes.
Selon le raisonnement boursouflé de Cormier-Denis, je ferais partie du camp de la "gauche totalitaire la plus criminogène", je devrais être considéré comme un "terroriste", et je devrais être "forcé à démissionner" de mon poste de professeur d'université. Rappelons que ce genre de campagnes de ciblage se sont multipliées aux États-Unis suite à l'assassinat de Charlie Kirk, forçant plusieurs professeur·e·s à s'exiler, dont l'historien Mark Bray qui a reçu des menaces de mort et a décidé de fuir son pays pour s'établir en Espagne en novembre 2025.
Selon la logique implacable de Cormier-Denis, mes travaux de recherche seraient des "cautions intellectuelles des assassins politiques de la gauche radicale", et je serais personnellement complice du meurtre d'un militant néofasciste en France. C'est fort en café, pour utiliser un euphémisme, et je crois qu'on verse ici dans la zone de la diffamation. Pour autant, je ne compte pas perdre mon temps en me lançant dans une poursuite judiciaire à son endroit.
Heureusement, Cormier-Denis m'offre une porte de sortie: si je ne veux pas perdre mon poste de professeur, je devrais absolument "répudier intégralement cette nébuleuse ultra-violente et criminelle". Il sera sans doute déçu de ma réponse qui se veut plus nuancée: non, l'antifascisme n'est pas une "nébuleuse ultra-violente et criminelle" comme vous le prétendez, mais oui, il faut rejeter l'ultra-violence et l'homicide d'adversaires politiques par des pratiques d'autodéfense plus mesurées et disciplinées.
Thèse 8: L'antifascisme doit rester mesuré, et privilégier l'autodéfense populaire contre la violence débridée.
Pour populariser l'antifascisme, il faut rejeter la violence brute envers ses adversaires, appeler à la résistance active, et à l'usage de méthodes d'autodéfense dans la lignée des mobilisations contre les agents de ICE, qui furent couronnées de succès à Minneapolis: réseaux d'entraide et de signalements, enregistrements vidéos des opérations de rue et d'enlèvements, usage de sifflets pour avertir la population de l'arrivée des agents, éducation populaire en défense de droits, blocages de rues et d'entrées dans les églises, utilisation de costumes gonflables dans les manifestations, actions directes contre les bâtiments d'ICE, boycotts des hôtels et des entreprises faisant affaire avec ICE, grève générale, etc.
Le terme "autodéfense" prête souvent à confusion, car il semble justifier l'usage de la force et n'importe quelle action violente, peu importe le contexte. Or, rappelons que l'autodéfense est d'abord le fait pour un individu ou un groupe de se protéger de potentielles agressions par des techniques de défense physique, verbale et/ou psychologique. Ce n'est pas un usage offensif de la violence, comme dans le cas de la lutte armée.
Il peut s'agir d'autodéfense individuelle (comme la légitime défense qui est encadrée par la loi), d'autodéfense féministe (popularisée depuis les années 1970), ou encore de milices citoyennes qui considèrent que l'État ne peut pas assurer leur sécurité. On peut observer ce genre de milices privées tant du côté de la droite (libertariens, néofascistes) que du côté de la gauche (groupes antifascistes et antiracistes). C'est ici que nous entrons dans la zone grise des moyens d'action qui utilisent des "moyens de coercition", sans être illégales pour autant.
Dans une émission récente de Mediapart sur l'affaire Quentin, le chercheur Ugo Palheta rappelle que l'usage de la "contre-violence" ou de "l'autodéfense" fait largement débat dans les milieux antifascistes, tant du point de vue moral (jusqu'où devrions-nous aller?), que stratégique: quels sont les répercussions, les risques de répression ou de représailles de nos adversaires? Si le principe de l'autodéfense fait consensus dans ces milieux, son application et les limites à l'usage de la contre-violence restent controversés.
Je ne suis pas moi-même impliqué dans ce qu'on appelle "l'antifascisme de rue", c'est-à-dire l'ensemble des pratiques et des actions menées par des groupes militants pour résister aux violences de l'extrême droite dans le "monde physique". Je suis davantage ce qu'on pourrait appeler un "antifasciste théorique", misant d'abord sur "l'autodéfense intellectuelle" comme moyen de résistance.
Mais je crois aussi qu'on ne peut lutter contre l'extrême droite seulement avec des mots; l'autodéfense intellectuelle est une condition nécessaire mais non suffisante pour résister efficacement à la vague autoritaire d'extrême droite. À mes yeux, ces deux formes d'actions (théorique et physique, réflexive et pratique) sont à la fois essentielles et complémentaires. Comme le souligne l'historien Mark Gray:
L'antifascisme, c'est beaucoup de choses. Mais, au fond, peut-être s'agit-il surtout d'une discussion sur la continuité historique entre les différentes époques de violence d'extrême droite et les nombreuses formes d'autodéfense collective qui s'y sont opposées partout dans le monde.
(Mark Bray, L'antifascisme, Lux, 2024, p. 27)
Il faut sensibiliser certes, mais si des personnes se font tuer en pleine rue par des fascistes, nous sommes cuits. C'est pourquoi l'antifascisme de rue est légitime et nécessaire, mais on ne peut pas autoriser les gens qui s'en réclament à faire n'importe quoi. Ma défense de l'antifascisme ne se veut pas un chèque en blanc, ni une licence à brutaliser des vies humaines ou à tuer des ennemis politiques.
Il faut appeler à une retenue dans l'usage de la force déployée en contexte d'autodéfense, pour des raisons éthiques et stratégiques, comme dans le cas des arts martiaux qui impliquent une bonne dose de discipline. Mais il faut aussi éviter de sombrer dans la condamnation morale et symétrique de la violence des deux côtés du spectre politique. Le texte Relever la (Jeune) Garde nous semble proposer une ligne intéressante à explorer:
Frapper une personne inconsciente au sol, y compris la pire crapule, n’est pas acceptable. C’est une erreur politique et une faute éthique. Mais ne pas soutenir les camarades impliqués dans ces violences ou accusés de les avoir commises, serait une manière de redoubler la faute, en s’imaginant s’en déresponsabiliser ou échapper aux conséquences politiques qui auront de toute façon lieu. L’antifascisme de rue, est une pratique de la violence dissuasive et symbolique, il s’agit de contenir autant que possible la menace et les brutalités fascistes. Si les coups s’échangent, toute volonté de symétriser fascisme et antifascisme est un mensonge et une opération politique aussi grossière que dangereuse.
Une fois cela dit, quel modèle devrait nous inspirer? Comment contenir la "contre-violence" avant qu'elle tue à son tour et alimente l'opprobe contre l'antifascisme? Comment l'autodéfense peut-elle devenir un moyen légitime d'action collective, sans sombrer dans la multiplication de rixes entre bandes ennemies sur la place publique? Comment l'antifascisme de rue peut-il apprendre de ses erreurs, renouveler ses stratégies et tester de nouvelles hypothèses pour se sortir de cette campagne de diabolisation à son endroit?
Thèse 9: Les petits déjeuners sont parfois plus subversifs.
Prenons le cas du Black Panthers Party for Self-Defense qui, tel un phénix, renaît de ses cendres dans la dernière année dans un contexte de résistance contre les agents de ICE. Rappelons que les Black Panthers des années 1970 faisaient preuve d'un haut degré de discipline; leur apparence vestimentaire et le port de fusils servaient surtout à dissuader les forces policières et les militants suprémacistes de les attaquer. L'un des fondateurs du mouvement, Huey P. Newton, a fait ses études en droit et a utilisé ses compétences juridiques pour former les militants du parti en matière de droits et responsabilités liés au port et l'usage d'armes à feu.

L'objectif des Black Panthers n'était pas de prendre le pouvoir par les armes, ni d'attaquer l'ennemi par une stratégie de guérilla urbaine; il s'agissait d'abord de se défendre contre la brutalité policière, et de soutenir leurs communautés par des services de proximité et des réseaux d'entraide.
Rappelons que ce groupe révolutionnaire était considéré comme le plus dangereux des États-Unis, non en raison de cette tactique d'autodéfense, mais de son programme de petits déjeuners gratuits (Free Breakfast for Children), lancé en 1969, lequel nourrissait des milliers d'enfants pauvres avant l'école dans de nombreuses villes américaines. Considéré comme une menace subversive par le FBI, ce programme a été la cible d'actions de déstabilisation par le programme COINTELPRO. Parfois, la solidarité communautaire peut être plus subversive que l'autodéfense armée.
Cependant, il ne s'agit pas ici d'opposer de façon binaire l'autodéfense et les petits déjeuners, comme si l'autodéfense était mauvaise en soi, et la solidarité était une réponse suffisante pour résister à l'autoritarisme. En réalité, il nous faut un mélange des deux: 1) ne pas se laisser marcher dessus, nous protéger contre les violences policières et les agressions des groupes fascistes ; 2) s'entraider de manière concrète et proposer un autre modèle de société. Cela est essentiel dans un contexte où l'État protège davantage les classes dominantes et les intérêts de l'oligarchie, tout en démantelant les contre-pouvoirs de la société civile.
Une stratégie cohérente de résistance à l'extrême droite consiste donc à articuler antifascisme théorique et antifascisme de rue, actions de perturbation, réseaux d'entraide populaire, et réflexions métapolitques pour construire de nouveaux récits. Dans cet esprit, l'antifascisme de rue doit être soutenu dans un contexte hostile de diabolisation. Sans justifier toutes les actions et erreurs émanant des gens qui s'en réclament (comme l'homicide de Quentin), il importe d'élargir son répertoire d'action collective pour que l'autodéfense populaire déborde du cadre étroit des des batailles de rue. Je citerais ici encore Mark Bray qui rappelle la créativité tactique de l'antifascisme d'autrefois:
Ainsi, l'antifascisme est un combat révolutionnaire progressiste contre l'extrême droite en général. Nous le verrons, les antifascistes ont atteint ce but de diverses façons: en chantant lors de discours fascistes, en occupant des lieux prévus pour des rassemblements avant que les fascistes n'aient pu s'y installer, en s'infiltrant dans leurs groupes et en y semant la discorde, en faisant voler en éclat leur anonymat, en empêchant physiquement la vente de leurs journaux, leurs manifestations ou toute autre action. Les antifascistes militants refusent de demander d'interdire des groupes politiques "extrémistes", car eux-mêmes ont des positions anti-étatistes et révolutionnaires. Et de telles interdictions touchent bien plus souvent la gauche que la droite. (Mark Bray, L'antifascisme, op. cit., p. 22)
Bref, affirmer que l'antifascisme préconise la violence meurtrière et la censure de l'État face à leurs adversaires relève du mensonge pur et simple. Il s'agit surtout de se défendre contre le camp fasciste par diverses actions directes, de créer des solidarités locales (ex: petits déjeuners), et de proposer un nouveau récit face à la propagande de l'extrême droite, laquelle est actuellement appuyée par les classes dominantes, de grands groupes médiatiques et des milliardaires qui les financent.
Thèse 10: Créer des coalitions et un contre-discours, ça urge.
L'antifascisme, pour devenir populaire et efficace, implique de ratisser plus large que les gens déjà convaincus par cette cause. Il faut non seulement résister à la campagne de diabolisation qui tente de discréditer ce mouvement, mais proposer un contre-discours offensif capable de résonner avec le sens commun. Cela n'est pas une mince affaire, et nous y reviendrons dans un prochain texte.
Cela suppose la création de ponts entre différentes luttes sociales, pouvoirs locaux et groupes de la société civile: collectifs citoyens, organismes communautaires, syndicats, entreprises d'économie sociale, églises progressistes, petits commerces locaux, conseils municipaux, etc. Dans un contexte de vague autoritaire et d'érosion accélérée de l'État de droit, il n'y a lieu de se replier sur ses particularités, les guerres de chapelles, les intérêts corporatistes et les chicanes antérieures. Il faut s'allier pour l'intérêt général, au-delà de nos récriminations passées.
Bref, il faut réapprendre à créer des coalitions larges des forces progressistes et démocratiques. Cela ne veut pas dire oublier les frictions et les conflits internes, mais trouver des intérêts communs dans la défense d'une société décente et inclusive. Cela ne veut pas dire qu'il faut uniformiser les tactiques et les discours face à l'extrême droite, en privilégiant toujours une approche libérale axée sur le dialogue, ou en condamnant systématiquement ces tactiques au nom d'une confrontation musclée dans la rue ou l'indignation performative en ligne. Comme le note Mark Bray, de multiples approches peuvent coexister:
Différentes tendances existent quand même au sein de ce consensus stratégique. Certains antifas se consacrent à la destruction de l'organisation fasciste, d'autres à la construction d'un pouvoir communautaire populaire en vaccinant la société contre le fascisme par la promotion d'une vision politique de gauche. La plupart des groupes se trouvent quelque part au milieu de ce spectre. (Ibid, p. 23)
De mon côté, je vais surtout me consacrer à la vaccination de la société contre le fascisme par la promotion d'une vision politique de gauche. Ce sera l'objet du prochain texte sur "l'entrisme fasciste".
Member discussion