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L'idéologie incel et le socialisme des imbéciles

L'idéologie incel et le socialisme des imbéciles
Photo: Valérian Mazataud. Intervention policière lors de la fusillade à Côte-des-Neiges, lundi 22 juin 2026. Source: Le Devoir.

Tout le monde en parle depuis les derniers jours: un terroriste incel a attaqué les studios de Pornhub à Côte-des-Neiges (Montréal) le 22 juin 2026. Cet attentat a fait trois tmorts (dont le tueur, un policier, et un citoyen innocent), et a gravement blessé une policière qui a survécu à la fusillade. Le terroriste aurait pu faire davantage de victimes, mais il fut rapidement neutralisé, tout en partageant un manifeste déroutant de 104 pages.

*D'entrée de jeu, je ne nommerai pas le nom du terroriste, pour ne pas lui donner davantage de visibilité ou contribuer à sa glorification. De plus, je ne partagerai pas le contenu détaillé du manifeste (hormis certaines références et concepts) pour deux raisons: 1) après l'avoir lu en intégralité, il s'agit d'une dissertation philosophique à visée pseudo-scientifique qui justifie la misogynie et l'abolition des droits des femmes ; 2) vers la fin du texte, le militant incel fait l'apologie du terrorisme, décrit comment commettre des actions illégales, et fait une liste précise de catégories de personnes à tuer méthodiquement ; ça donne froid dans le dos. Pour toutes ces raisons, ce texte ne mérite pas d'être diffusé largement, et les personnes curieuses pourront le trouver en ligne de toute façon.

Outre la condamnation unanime de cette action par l'ensemble des médias, de la classe politique et des groupes militants de l'extrême gauche à l'extrême droite, c'est bien l'idéologie singulière du terroriste qui a généré des controverses. D'un côté, la gauche a rapidement relié cet attentat au masculinisme, au mouvement incel et à l'extrême droite, tandis que la droite (conservatrice ou réactionnaire) a plutôt pointé du doigt la dimension « marxiste » du manifeste, pour mieux associer la violence politique au camp progressiste.

Autrement dit, le débat métapolitique qui se joue ici est de savoir quel est le groupe idéologique le plus « dangereux » sur la scène politique en 2026 : la gauche radicale ou l'extrême droite ? Quel camp génère davantage de violence politique et d'attentats terroristes, et devrait donc être discrédité dans l'opinion publique, voire criminalisé par l'État?

Le récit de la droite radicale

Du côté de la droite décomplexée, le média indépendant Rebel News n'a pas tardé à diffuser le manifeste du terroriste incel afin d'attribuer cet attentat à la gauche radicale. Le 23 juin, le fondateur de Rebel News et militant réactionnaire Ezra Levant a publié sur X un commentaire associant le manifeste à l'extrémisme d'extrême gauche.

De son côté, le militant ethno-nationaliste Alexandre Cormier-Denis n'a pas hésité à déclarer qu'il s'agissait d'un « attentat terroriste d'extrême gauche ». Je publie ici son commentaire qui circule beaucoup dans les milieux de la droite nationaliste:

Ne vous laissez pas abuser par les médias. L'attaque terroriste de Côte-des-Neiges est justifiée par un logiciel marxiste avec un vernis incel. Dans son manifeste disponible en ligne, le terroriste [...] désigne les ennemis qu'il affirme vouloir combattre : les PDG des grandes compagnies, les banquiers et les politiciens à leur solde, les influenceurs mâles alpha, les masculinistes, les chrétiens, les conservateurs ou encore les promoteurs de la cryptomonnaie. Après avoir appelé à l'élimination physique des capitalistes et des élites économiques par des actes de terreur ciblés, le tueur appelle de ses vœux la mise en place des solutions marxistes en référant directement au Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels. [...] Ses lectures recommandées : Robespierre, Saint-Just, Babeuf, Marx, Engels, Lénine, Dzerzhinsky (fondateur de la police politique soviétique), Staline, et Mao. [...] Quiconque vous affirme que le tueur appartenait à l'extrême droite n'a soit : 1. Pas lu le manifeste et fait preuve de paresse intellectuelle ; 2. Est tout simplement de mauvaise foi et masque l'influence marxiste pour ne pas lier l'extrême gauche à cette attaque.

Nous reviendrons sur cette interprétation qui contient des éléments de vérité, mais aussi un cadrage rhétorique douteux. En réalité, le manifeste ne présente pas un « logiciel marxiste avec un vernis incel » mais plutôt le contraire: un logiciel incel avec un vernis marxiste. Cela peut sembler équivalent, ou comme on dit en bon Québécois, changer quatre trente sous pour une piasse. Mais ce n'est pas du tout le cas, et les nuances importent pour ne pas tordre le réel. Cela est crucial pour éviter de multiplier les amalgames douteux dans un contexte de forte polarisation.

À titre d'exemple, un incident malheureux est survenu deux jours après l'attentat avec l'incendie de la voiture d'Alexandre Cormier-Denis durant la nuit de la Saint-Jean-Baptiste. Je déplore personnellement cet incident, et nul ne sait encore qui est à l'origine de cette attaque (même si Cormier-Denis conclut déjà qu'il s'agit d'une action directe des antifas). Mais peu importe, je rejoins son appel à la désescalade pour éviter une spirale violence mortifère. On ne veut pas se retrouver avec une autre tuerie à la Charlie Kirk, ou encore un attentat néonazi à la Anders Behring Breivik qui avait tué 77 militant·e·s de gauche en 2011.

Or, l'amalgame entre le marxisme, la mouvement antifa et l'attentat incel du 22 juin est rapidement apparu, notamment chez la journaliste de Rebel News Alexandra Lavoie qui a publié ce commentaire douteux sur X le 25 juin.

Montreal ANTIFA activists burned the car of a right-wing public figure overnight. About two months ago, they also swarmed him outside his studio. Last Monday, a Marxist extremist opened fire in Montreal, killing a police officer and a civilian. We have a serious problem with far-left political violence.

Bref, le récit de la droite radicale se présente comme suit: le principal problème en matière de terrorisme aujourd'hui, c'est l'extrême gauche. Des événements isolés comme l'attaque du terroriste incel à Montréal et l'incendie de la voiture de Cormier-Denis sont associés à la même mouvance idéologique (marxiste), comme si la gauche radicale était intrinsèquement violente ou criminogène. Ce récit est à la fois faux et dangereux, et il faut le combattre (par des arguments on s'entend).

La querelle Lagacé/Dumas

Si on se déplace à l'autre bout de l'échiquier politique, la polémique entourant l'attentat incel du 22 juin a débuté par la chronique de Patrick Lagacé qui avait comme titre évocateur L’«hypergamie» vue par un incel marxiste. Le chroniqueur essaie alors de démentir le récit médiatique dominant comme quoi il s'agirait d'un attentat antisémite, en montrant comment l'idéologie incel est mobilisée par le tueur en mélangeant son mépris des femmes avec la théorie marxiste. Je le cite:

Je résume ce que j’ai lu : si l’auteur de ce texte est bel et bien le tueur, il n’avait pas de succès avec les femmes et il a construit sur une centaine de pages d’une densité vertigineuse une théorie politique inspirée de la lutte des classes de Marx pour justifier ses revers amoureux. L’auteur attaque le libéralisme, la liberté, la pornographie, les applications de rencontre, la bourgeoisie, les pornographes, les spéculateurs, la chirurgie plastique, l’immigration de masse, en citant Platon, Marx, Engels, Lénine, Darwin, Spinoza et des journaux scientifiques comme Behavioral Ecology and Sociobiology, le volume 60 (6) de 2006, les pages 749 à 765… Ça se lit comme une thèse de maîtrise, où le tireur déplore une société capitaliste qui crée une « hypergamie » où les « favoured males » peuvent coucher avec autant de femmes qu’ils le souhaitent pendant que les gars ordinaires, comme lui, la majorité des hommes, sont invisibles aux yeux des femmes…

Après avoir lu l’entièreté du manifeste, il s'agit d'un portrait assez fidèle du texte. Or, même si le militant incel cite abondamment la tradition marxiste et ses concepts dans son texte (bourgeoisie, lutte de classes, etc.), cela veut-il dire qu'il s'agit d'un manifeste « marxiste » pour autant ?

C'est ici que l'historien Alexandre Dumas est intervenu pour critiquer la lecture simpliste selon laquelle l'idéologie du terroriste serait fidèle à l'esprit du marxisme. En gros, ce n'est pas parce qu'on mobilise des concepts associés à Marx qu'on développe une vision « marxiste » pour autant, tout comme Benito Mussolini et Adolf Hitler qui ont pigé dans l'idéologie marxiste tout en les retournant contre les minorités ethniques et les militants communistes à leur époque. Je cite ici son statut Facebook du 23 juin en réponse à la chronique de Lagacé:

C'est vrai, le tireur cite Karl Marx dans son manifeste. Il cite aussi Platon, Aristote, Hérodote, Cicéron, Hobbes et Spinoza. Mais j'avoue que "un incel platonicien", ça frappe un peu moins l'imagination que "un incel marxiste". Le tireur n'était pas marxiste. Il ne voulait pas que les travailleurs contrôlent les moyens de production. Il ne voulait pas que la richesse soit redistribuée équitablement. Il voulait que les hommes contrôlent les femmes et que les femmes soient "redistribuées équitablement".

Cet énergumène visait l'équité uniquement dans l'optique où il voulait que les hommes puissent être en couple avec une femme indépendamment de leur richesse, de leur apparence physique ou de leur personnalité. Parce que les femmes ont ce "devoir" envers les hommes. Ce n'est pas marxiste, ni de gauche en général. C'est juste misogyne. Le chancelier moustachu d'Allemagne était végétarien et a mis en place des lois pour protéger les animaux. Il n'était pas environnementaliste pour autant. Et un masculiniste ne devient pas marxiste ou gauchiste simplement parce qu'il veut empêcher les riches de "thésauriser" (hoard) les femmes.

Alexandre Dumas touche un point important. Il ne tord pas les faits, mais pointe sur les inconsistances d'une personne qui se réclame de Marx en détournant ses idées pour parvenir à ses fins. Dans ce cas précis, le terroriste incel utilise mais déforme l'analyse marxiste pour justifier des actions terroristes visant à éradiquer la « classe dominante » (associée non pas aux milliardaires, mais aux mâles alpha), et ce au profit d'un État centralisé supprimant les droits des femmes pour qu'elles redeviennent des femmes au foyer. Cela n'a rien à voir avec la tradition marxiste, mais constitue une instrumentalisation bizarroïde de la logique révolutionnaire léniniste par une mentalité incel.

Or, Patrick Lagacé fut visiblement irrité par ce commentaire d'Alexandre Dumas, et lui lança une réplique cinglante dans La Presse le 28 juin, où il s'en prend directement à la crédibilité de l'historien progressiste. Lagacé justifie ses remarques initiales sur la mobilisation du cadre marxiste par le tueur (via un comptage de citations, intéressant en soi), qui montre bien que l'expression « incel marxiste » n'est pas dénuée de réalité.

Malheureusement, il se lance aussi dans un exercice de décrédibilisation de Dumas liée à son hypothèse (non-confirmée) que le chef du PQ Paul St-Pierre-Plamondon aurait rencontré Éric Zemmour lors d'un séjour à Paris. Il se lance ici dans une attaque ad hominem:

Vous me pardonnerez donc, M. Dumas, de ne pas prendre de leçons de rigueur de quelqu’un qui n’hésite pas à tordre les faits pour les faire fitter dans son petit catéchisme idéologique, détestable défaut des curés de gauche et de droite.

À mon sens, ce genre de leçons morales ou de commentaires hargneux sur la prétendue malhonnêteté intellectuelle de l'interlocuteur nous mènent vers un cul-de-sac. Je ne souhaite pas ici trancher pour savoir une fois pour toutes si c'est Lagacé ou Dumas qui a raison dans cette histoire, mais plutôt proposer une lecture différente: les deux possèdent une part de vérité, qu'il s'agit d'articuler.

Le terroriste incel mobilise un cadre marxiste, c'est un fait, mais il trahit et dénature profondément l'esprit de Marx pour en faire un pastiche misogyne et une version relookée de darwinisme social, où les différences biologiques expliquent l'évolution de l'Histoire.

Un incel marxiste?

On aurait tort de croire que le manifeste de 104 pages du terroriste incel se contente de quelques slogans anticapitalistes. Le texte cite Marx et Engels, Le Capital et le Manifeste du Parti communiste ; il convoque Lénine et La maladie infantile du communisme, l'ABC du communisme de Boukharine et Préobrajenski; il revendique une filiation révolutionnaire qui va de Robespierre et Babeuf à Lénine, Staline et Mao, qu'il invite ses lecteurs à étudier pour « absorber leurs enseignements pertinents pour notre cause ». Il déploie sur cent pages le vocabulaire du matérialisme historique : bourgeoisie, prolétariat, classes, mode de production, etc. Le mot « bourgeois » revient 131 fois.

C'est précisément pour cela qu'il faut dissiper l'équivoque, et la dissiper avec soin. Car cet appareillage érudit ne fait pas du manifeste un texte marxiste. Il en fait quelque chose de plus inquiétant : une contrefaçon, un syncrétisme réactionnaire qui s'est approprié la forme de la critique révolutionnaire pour en inverser le contenu. Ce qui domine et organise ce syncrétisme, ce n'est ni Marx ni la lutte des classes, mais une théorie pseudoscientifique biologique, l'« hypergamie », dont le nom revient, lui, 109 fois. Comme le soutient la féministe Léa Clermon-Dion dans une publication Instagram:

Selon le tueur, nous vivrions dans une société où les femmes peuvent librement choisir leurs partenaires et privilégieraient systématiquement les hommes les plus attirants et les plus favorisés, ce qui générerait une crise de la masculinité sans précédent. [...] Le manifeste dévoile une apologie profondément naturalisante et essentialiste. Il présente les différences entre les sexes comme naturelles, immuables et hiérarchisées.

Le socialiste Auguste Bebel disait jadis: l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles. Il entendait par là que cette idéologie découlait d'une souffrance sociale réelle et sentait qu'une domination s'exerçait sur les masses, mais se trompait de cible par la création d’un bouc-émissaire et d'une théorie délirante.

Aujourd’hui, il me semble que la philosophie incel représente l’anticapitalisme des imbéciles. Le diagnostic de l’aliénation existentielle découlant du capitalisme avancé se retourne dans une vision tordue de la compétition sexuelle, empreinte de misogynie et de ressentiment.

La lutte des classes visant la transformation démocratique du système économique est remplacée par une lutte des « classes socio-biologiques » qui opposent les mâles alpha, les femmes, et les « hommes ordinaires » qui seraient désavantagés par le "Système" de l'hypergamie, soit le fait que les mâles alpha et les femmes attirantes couchent ensemble abondamment. Fait intéressant à noter, le groupe des hommes s'opposent en deux catégories (les oppresseurs alpha et les hommes opprimés moins attractifs), tandis que les femmes forment une catégorie homogène, sans différences internes.

Ainsi, l'idéologie incel interprète la « lutte des classes » à la manière d'une guerre des sexes, où les hommes s'affrontent pour le contrôle du corps des femmes, qui sont dénuées d'agentivité. Comme le souligne encore Léa Clermon-Dion qui reprend mot pour mot les propos de l'auteur:

Les femmes devraient être retirées du marché du travail, allant jusqu'à proposer que leurs emplois soient remplacés par des robots « afin qu'elles retournent à leur fonction première : se reproduire et faire des bébés ».

L'objectif de la lutte n'est pas l'émancipation universelle, mais la restauration d'un ordre patriarcal ancien et idéalisé, la monogamie traditionnelle devant être imposée par un État centralisé suite à une une révolution menée par une avant-garde armée.

Un matérialisme historique de pacotille

Le manifeste mime le geste fondateur du marxisme : expliquer un fait apparemment naturel par l'histoire des rapports sociaux. Le militant incel soutient que l'histoire humaine aurait commencé par une compétition naturelle où les hommes plus forts et attractifs auraient bénéficié d'un plus grand accès aux corps des femmes, leur donnant ainsi un avantage adaptatif, excluant la majorité des hommes « ordinaires » de la vie sexuelle et intime.

Suite à cet état de nature (près de la conception de Thomas Hobbes), la monogamie serait ensuite apparue comme un acquis précoce de la « civilisation », permettant à un plus grand nombre d'hommes de jouir des avantages d'une relation stable avec une femme. Cette tradition millénaire de la monogamie aurait tenu bon à travers l'histoire humaine, comme un quasi invariant sociologique, jusqu'à tout récemment.

Depuis quelque temps, la monogamie aurait été « largement abolie » par le « haut capitalisme » et remplacée par l'hypergamie, et ce pour une raison strictement économique: l'hypergamie se serait révélée « plus profitable pour la bourgeoisie » que la monogamie. L'auteur incel affirme que le capitalisme « n'a jamais été conçu au bénéfice de l'homme commun de la classe ouvrière », mais de la classe bourgeoise ; et que le communisme, en attaquant cette dernière, aurait « amélioré le sort de l'homme prolétaire ». Il y a là, en apparence, la silhouette d'une analyse historico-matérialiste : un ordre sexuel déterminé par le mode de production et par l'intérêt de la classe dominante.

Mais ce n'est qu'une silhouette. Car la base de tout l'édifice n'est pas le rapport de production : c'est la sélection sexuelle. Le « prolétaire » chez le incel n'est pas défini par sa place dans la production, mais par sa position sur le marché de l'accouplement: « l'homme ordinaire » que les femmes délaissent au profit des plus beaux et des plus riches (les mâles alpha). Sa classe « sociobologique » définie par des impératifs biologiques est une contrefaçon, soudée non par une condition matérielle partagée mais par le ressentiment sexuel. Marx historicise les rapports de production pour ouvrir l'avenir ; le incel emprunte le lexique économique pour le rabattre sur une guerre des sexes qu'il tient pour éternelle.

Le fétiche : du Juif à la Femme

Si l'incel fait une obsession sur l'accès au corps des femmes, c'est parce que ce fétiche structure son idéologique. Le philosophe Moishe Postone, dans son article Antisémitisme et national-socialisme (1986) a donné la clé théorique de l'anticapitalisme des imbéciles : l'antisémitisme moderne, montre-t-il, est une critique tronquée du capitalisme, qui prend la dimension abstraite et impersonnelle de la domination (la valeur, l'argent, la circulation), et la fait incarner par un groupe concret, biologiquement désigné. La domination abstraite devient une personne haïssable ; la révolte contre une structure devient un pogrom.

Or, le terroriste incel connaît cet argument et l'énonce. Au détour d'un passage sur la place des Juifs dans la bourgeoisie occidentale, il met explicitement en garde contre « l'absurde illusion » consistant à imputer à la « race juive » ce qui relève du capital. « Le vrai cœur de la bourgeoisie, écrit-il, c'est le capital, et non la race juive » ; et il rappelle qu'une large part de la classe bourgeoise n'est pas juive, et que des Juifs ont compté parmi les meilleurs combattants de la bourgeoisie. Refusant ainsi de biologiser la domination abstraite, il accomplit, sur ce terrain précis, le geste du matérialisme, celui-là même que l'antisémite ne sait pas faire.

Et c'est pourquoi sa misogynie est si révélatrice. Car ce que le militant incel refuse de faire avec le Juif, il le fait intégralement avec la Femme. La domination diffuse, impersonnelle, d'un monde où l'intimité est devenue marché, il la réincarne dans un coupable charnel, « la femelle », qu'il définit par des instincts reproductifs et des « tactiques manipulatrices ».

Il ne dit plus « homme » et « femme », mais « mâle » et « femelle ». Il commet, mot pour mot, le fétichisme qu'il vient de dénoncer : il prend une forme sociale abstraite et la fait coïncider avec un corps. Il réfute le socialisme des imbéciles dans son registre antisémite pour mieux le réinstaller dans son registre sexuel. Et le mécanisme de cette substitution, ce qui lui permet de transformer une structure en nature, c'est la théorie de l'hypergamie.

La naturalisation contre l'histoire

On comprend mieux, dès lors, par où s'ouvre le texte. Avant toute politique, le militant incel consacre sa première partie, intitulée « Fondations », à un exposé pseudo-scientifique : la nature, les organismes, la taxonomie, les vertébrés, le dimorphisme sexuel, le cerveau comme organe physique déterminant le comportement. Tout l'appareil vise à fonder la hiérarchie des sexes dans la biologie, à présenter les différences comme immuables : aux femmes la reproduction et le foyer, aux hommes la puissance et la confrontation.

C'est l'envers exact du marxisme. Engels, dans L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, soutenait que la famille patriarcale et la subordination des femmes ne sont pas inscrites dans la nature, mais engendrées par l'apparition de la propriété privée ; il s'agit de phénomènes historiques, et donc transformables. Le incel mobilise plutôt le langage de la nature pour aboutir à la conclusion rigoureusement inverse : éterniser ce qu'Engels historicisait.

Le incel défend un naturalisme fixiste qui fait du cherry piking d'articles scientifiques de psychologie évolutionniste tout en déguisant en matérialisme historique tronqué. Et c'est là le geste antimarxiste par excellence : non pas une autre théorie de l'histoire, mais l'abolition de l'histoire au profit de la nature, qui ferme l'avenir au lieu de l'ouvrir, sauf par la restauration violente.

L'hypergamie comme clé de voûte

Il faut nommer cette pseudo-théorie pour ce qu'elle est : un darwinisme social assumé, dont Francis Dupuis-Déri a montré qu'il constitue le moteur rhétorique du masculinisme contemporain. Selon cette fable, les femmes, libres de choisir, sélectionneraient systématiquement les plus favorisés, condamnant la masse des autres à une exclusion qui serait la cause profonde de la « crise de la masculinité ».

L'essentiel est de voir qu'elle n'est pas un thème parmi d'autres : elle est la clé de voûte qui subordonne tout le reste. L'incel voit un « État hypergame » (hypergamy state) comme un marxiste verrait l'État bourgeois. Le capitalisme est mauvais parce qu'il rend l'hypergamie profitable ; le féminisme est aussi mauvais, parce qu'il l'autorise ; le libéralisme, parce qu'il donne aux femmes le pouvoir de choisir. Et la « solution », la monogamie imposée, le retrait des femmes du marché du travail, leur renvoi à la fonction de « se reproduire et faire des bébés », n'est rien d'autre que la suppression autoritaire du libre choix féminin.

Retirez l'hypergamie, et l'édifice s'effondre : ses fragments marxistes, son érudition bolchevique, son catastrophisme civilisationnel ne sont que les apparats d'un noyau biologisant. C'est elle qui convertit un malaise historique et structurel (l'atomisation, la solitude de masse, la marchandisation de l'intimité par les plateformes), en une guerre des sexes réglée par la sélection des partenaires.

Le socialisme féodal du genre

Marx et Engels avaient déjà nommé cette manœuvre à leur époque. Dans le Manifeste du parti communiste, ils raillent le « socialisme féodal » de ces réactionnaires qui critiquaient le capitalisme au nom d'un ordre perdu et qui agitaient « la besace du mendiant prolétaire » pour rallier les masses derrière un projet de restauration. Je les cite ici:

Ainsi naquit le socialisme féodal où se mêlaient jérémiades et libelles, échos du passé et grondements sourds de l'avenir. Si parfois sa critique amère, mordante et spirituelle frappait la bourgeoisie au cœur, son impuissance à comprendre la marche de l'histoire moderne était toujours assurée d'un effet comique.

Le terroriste incel déplace ce « socialisme féodal » sur le terrain du genre : il attaque la modernité capitaliste du point de vue d'un passé patriarcal fantasmé, celle du paysan qui vivait paisiblement avec sa femme sur sa terre, le point de vue de l'artisan ou de l'ouvrier du capitalisme industriel qui bénéficiait d'une monogamie traditionnelle avec sa femme à la maison et ses nombreux enfants.

Le incel propose surtout une critique culturelle visant la décadence du capitalisme, sa « monoculture dégénérée », sa musique « dégénérée », ses aliments marchandisés. Ce vocabulaire de la dégénérescence trahit le fond : sous le vernis marxiste on retrouve la lie réactionnaire.

Le incel ne propose nullement d'abolir la marchandisation des êtres, mais de redistribuer les femmes comme propriété des hommes : la monogamie imposée, c'est garantir à chaque homme une femme, re-monopoliser ce que le « marché sexuel » avait libéralisé. Là où un marxiste abolit le rapport de propriété, le incel réclame seulement de se retrouver du bon côté, en enviant les mâles dominants. Sa logique n'est pas socialiste, elle est féodale : un servage sexuel rebaptisé justice pour les hommes humiliés.

Pornhub, une bonne cible pour les mauvaises raisons?

Reste l'ironie de la cible. En frappant près des bureaux montréalais d'Aylo, maison mère de Pornhub, le terroriste incel semble viser un objet qu'une gauche conséquente critique elle aussi : l'économie de l'attention, l'industrialisation algorithmique du désir, l'exploitation des femmes et des travailleuses du sexe, la capture marchande de l'intimité, bref des éléments pouvant être dénoncés par une analyse critique du capitalisme algorithmique.

Mais le militant incel ne l'attaque pas pour ces raisons. Il l'attaque comme symbole de l'autonomie sexuelle des femmes et du monopole des « mâles favorisés ». Il vise le bon objet, mais avec une théorie inversée : l'emblème parfait de l'anticapitalisme des imbéciles, qui peut désigner la bonne cible en se trompant entièrement de cause. Et c'est là le danger politique. Ce vernis anti-porno, anti-Big Tech, anti-élites et anticapitaliste fabrique des ponts vers le confusionnisme et la mouvance rouge-brun (national-bolchévisme ou fascistes rouges), cette zone trouble où des fragments de critique sociale se transforment en matrice réactionnaire.

Le fait de distinguer les idéologies pseudo-marxistes et les idées qui s'inscrivent réellement dans la tradition marxiste ne relève pas d'un pédantisme doctrinal : il s'agit une nécessité vitale à l'heure où tout ce qui est considéré woke, communiste ou de gauche radicale est systématiquement diabolisé dans l'espace public.

Les femmes comme cibles et/ou figurantes?

Il y a un dernier phénomène étrange et troublant à la fin du manifeste: les femmes ne sont jamais prises comme cibles directes du terroriste, du moins au niveau de personnes à assassiner (avec des fusils automatiques ou des drones).

En fait, le militant incel distingue deux catégories de personnes à éliminer. Il y a d'abord les personnes de classe A issues des classes dominantes: milliardaires, mâles alpha, PDG de compagnies d'industrie du sexe, traders de fonds d'investissements, crypto-bros, etc.

Il y a ensuite la catégorie des gens de classe B, qui sont en fait les membres dépravés du lumpenprolétariat (terme marxiste que le tueur incel mobilise): trafiquants de drogues, proxénètes, pédophiles, etc. Ces derniers seraient les petits criminels en bas de la pyramide sociale, mais qui tireraient aussi profit de l'hypergamie par leurs magouilles et leur exploitation du corps des femmes. Le terroriste n'en fait pas une priorité à éliminer, mais les méprise profondément en opposant la vertu de l'homme ordinaire qu'il prétend incarner.

Ainsi, contrairement à l'attentat antiféministe de Polytechnique, bien analysé par la chercheuse féministe Mélissa Blais, le terroriste incel ne visait pas à éliminer physiquement les femmes ou les féministes. En fait, il les méprise encore davantage, car il les considère comme de simples objets, des corps à redistribuer, voire un bien précieux à préserver pour que les mâles ordinaires comme lui puissent accéder à leur sexe.

Mais ne vous y trompez pas : la grande majorité des femmes ne va pas nous opposer une résistance notable. Leur vie n’est pas politique, elles ne prennent pas vraiment ces choses-là au sérieux. Pourquoi le feraient-elles, après tout ? Elles peuvent avoir des relations sexuelles. Elles peuvent avoir des amis. Elles peuvent faire la fête. Il n’y a pas vraiment de raison pour que la plupart d’entre elles s’engagent politiquement de manière sérieuse dans le monde d’aujourd’hui.

Pour le militant incel, les femmes sont des êtres apolitiques, de simples supports de leurs fantasmes, des choses à conquérir ou à échanger. Il ne veut pas les tuer, mais les éliminer de la sphère sociale, et les posséder. Le incel verra d'abord le mâle alpha comme un ennemi à abattre, comme un responsable de sa souffrance, et c'est pourquoi il concevra la lutte des classes comme une guerre entre hommes pour dominer les femmes ; celles-ci restent en arrière-plan, comme un simple objet du désir masculin.

Un combat de coqs

Comme le souligne le journaliste Jeff Yates dans un texte rappelant les origines de l'idéologie incel, celle-ci est née d'une sous-culture du web en réaction aux pick-up artists (PUA), soit des influenceurs de type mâles alpha prodiguant des conseils en ligne pour séduire les femmes (souvent avec des formations très coûteuses).

Une certaine partie des ces hommes ayant essayé d'appliquer ces techniques sans succès ont alors réalisé la supercherie, ont été désillusionés par ce « système truqué » qui favorisait toujours les mâles dominants de toute façon, en créant des forums en ligne pour mieux haïr les pickup artists (PUA Hate). Jeff Yates poursuit:

Les PUA qui offraient les formations ne cessaient de raconter comment ils parvenaient à séduire des dizaines de filles par week-end. Les incels en ont conclu que, finalement, ces PUA étaient des mâles alpha et que les femmes voulaient uniquement avoir des relations sexuelles avec des hommes de ce type, et qu’il y avait donc là une injustice : certains hommes avaient droit à toutes les femmes, alors que d’autres n’avaient rien. Les incels ont développé toute une idéologie autour de cette idée.

Pour eux, les femmes étaient des créatures particulièrement malveillantes qui cherchaient activement à humilier les hommes moyens. Elles jouissaient d’une sexualité débridée avec les mâles alpha, mais crachaient sur les hommes moyens. Elles se délectaient de leur humiliation. Comme vous pouvez constater, c’est tout simplement de la haine des femmes. Il n’y a rien d’autre là. Le reste, c’est des fioritures.

En fait, le incel s'oppose au masculinisme débauché et bourgeois, mais au nom d'un « masculinisme prolétarien », comme l'a bien expliqué Marlene Dixon dans son article « Left-wing anti-feminism: a revisionist disorder ». Le terroriste incel qui a ciblé les bureaux de Pornhub a Montréal représente le pôle « prolétaire » du camp antiféministe, s'opposant au camp capitaliste du mouvement masculiniste, et c'est pourquoi les mâles alpha sont perçus comme les grands représentants de la classe dominante.

Mais au fond, ce sont deux philosophies réactionnaires qui s'affrontent violemment pour instaurer leur hégémonie sur la société et posséder les femmes. Les uns jouissent sans entraves, à la manière de l'influenceur criminel Andrew Tate, tandis que les hommes frustrés par cet ordre capitaliste-libéral proposent d'instaurer un État communiste mondial pour leur redonner accès aux femmes qu'ils n'ont jamais réussi à posséder.

L'émancipation ou la terreur

Le sentiment dépossession que capte ce manifeste incel est réel. La solitude masculine, l'effondrement des liens, le sentiment d'être sans valeur dans un monde qui marchande la désirabilité : tout cela existe, et l'ignorer, c'est abandonner ce terrain à la réaction, qui s'y précipite, parce qu'elle est souvent la seule à tenter de prendre cette détresse au sérieux, pour la canaliser vers un agenda autoritaire.

Cela ne veut pas dire pour autant de valider l'existence d'une « crise de la masculinité » qui serait causée par la liberté des femmes et l'hypergamie. L'analyse de la réalité sociale n'autorise pas n'importe quelle théorie. Reconnaître la souffrance vécue d'une partie de la population masculine (provoquée par diverses raisons) ne veut pas dire tout excuser, et n'implique pas de verser des larmes pour la tragédie existentielle que vivent les incels. Mais on peut tout de même essayer de les comprendre dans leur logique (tordue), afin de trouver des outils pour mieux combattre ce masculinisme rampant qui ronge nos sociétés actuelles.

Par exemple, l'influenceuse de gauche Natalie Wynn (de la chaîne YouTube Contrapoints, parfois surnommée la Oscar Wilde de YouTube) a créé il y a 7 ans une vidéo de 35 minutes où elle prend au sérieux la détresse des incels, avec un mélange d'humour et de critique sociale, en faisant preuve d'empathie, mais avec une rigueur analytique, et sans complaisance à leur endroit. On peut parler d'une sorte de critique bienveillante, mélangeant déconstruction et charité interprétative.

Natalie Wynn fait différents parallèles avec les angoisses qu'elle vit en tant que femme trans, notamment l'obsession des incels pour l'ossature du crâne, qui est un des marqueurs des stéréotypes de genre. Elle ne vise pas à justifier leurs théories qui frôlent souvent avec la phrénologie, mais à expliquer pourquoi leur détresse sexuelle est difficile à vivre, tout en étant une forme d'obsession maladive qui se trompe de cible. Elle réussit à montrer que la vision incel conduit à une solution stérile et auto-destructrice, qui les enferme dans une haine misogyne sans issue.

Bref, elle leur démontre le caractère contradictoire et destructeur de leur propre idéologie. C'est ce qu'on appelle la « critique immanente », soit la capacité à expliquer comment un idéal s'auto-détruit dans la pratique, au lieu de poser un jugement moral extérieur et hautain. Wynn se met à leur place, interprète leurs frustrations et leur solutions, et leur donne une voie de sortie pour mieux soulager leur misère. Résultat: elle a réussi à déradicaliser certains incels (et même des membres de l'extrême droite) qui ont vu sa vidéo et ont décidé de se sortir de cette idéologie mortifère.

Dans le même esprit, un matérialisme conséquent pourrait lier cette détresse masculine vécue par les incels à la production sociale de l'isolement par les plateformes, à la marchandisation du soin et de l'intimité, à une division genrée du travail qui épuise tout le monde, en expliquant pourquoi les femmes tout comme les « hommes ordinaires » sont pénalisés par un système capitaliste et patriarcal vicié, au service de la broligarchie.

Enfin, nous devons identifier des pistes d'action qui pointent en direction inverse : démarchandiser nos relations, socialiser le travail de care, abolir la hiérarchie de genre plutôt que la restaurer par la violence. Créer une culture de l'amour, de l'amitié et de l'entraide, plutôt qu'une culture du viol, de la conquête et de la compétition sans merci. Il faut prôner un « matérialisme du vivant » ouvert et pluraliste contre la domination du marché, mais aussi contre le retour forcé au patriarcat au nom d'un darwinisme social, misogyne et pseudo-scientifique.

C'est en cela que la différence entre Marx et le terroriste incel n'est pas une nuance d'érudition ou une simple question de sémantique. C'est la différence entre l'émancipation collective et l'attentat misogyne autodestructrice.

Le terroriste incel est mort dans son attentat nihiliste en croyant jouer le héros de son propre film. Il a brisé la vie de personnes innocentes, mais avec un résultat médiocre : Pornhub est toujours là, avec 3 morts dans un attentat sans atteindre les personnes de classe A ou B qu'il visait. Voilà un vrai fiasco, même d'un point de vue terroriste. C'est ici que se trouve l'héritage de cet incel: l'attentat médiocre d'un homme médiocre.

La seule contribution que cet homme troublé aura fait à l'histoire des idéologies aura été de déployer une théorie étonnante mais aussi profondément prévisible. Le manifeste du 22 juin 2026, comme la tuerie de Polytechnique 37 ans plus tôt, n'est pas une variante égarée de la critique sociale ou une simple anecdote de l'antiféminisme contemporain. Le texte du terroriste incel ne plaide pas en faveur du marxisme, mais pour son inversion réactionnaire, via un masculinisme apocalyptique qui revêt les habits du prolétaire du XXIe siècle pour mieux justifier la dépossession des femmes. C'est à la fois l'antiféminisme des « hommes ordinaires » et l'anticapitalisme des imbéciles.

Le fait de nommer une idéologie correctement, ce n'est pas faire de la théorie pour la théorie. C'est désarmer une idéologie qui alimente la haine femmes et pousse à la violence politique, même si celle-si se revendique de Lénine, Mao ou Ulrike Meinhof. Au slogan abject « KILL THEM ALL », nous devons opposer une réponse politique réellement émancipatrice, pluraliste, matérialiste et anticapitaliste.