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Incursion dans l'univers antifa

Incursion dans l'univers antifa
Incursion dans le mouvement antifa du Québec. Reportage vidéo d'Olivier Arbour-Masse pour Rad. Source: YouTube

Un nouveau reportage vient d'être publié sur RAD: Incursion dans le mouvement antifa du Québec. Dans cette vidéo dense de 22 minutes, le journaliste Olivier Arbour-Masse a enquêté sur le mouvement antifasciste dans la dernière année, en suivant de plus près les militant·e·s du Front antifasciste populaire (Front Pop!!!).

Ce collectif cherche à décloisonner l'antifascisme par une variété d'actions allant de manifestations, le tractage, l'éducation populaire, la présence sur les médias sociaux et des actions de blocage qui ne versent pas dans la violence physique.

Selon le récit de la droite radicale, il s'agit bien sûr d'un reportage biaisé grassement payé par Radio-Canada qui prendrait parti pour la mouvance antifa. Mathieu Bock-Côté n'a pas hésité à exprimer sur X: « Tiens, un publireportage antifa financé et porté par Radio-Canada. »

De la rigueur journalistique

Or, le reportage d'Olivier Arbour-Masse a respecté tous les codes de la rigueur journalistique. Il ne dit jamais « j'appuie telle idée », et emprunte toujours des formules neutres du genre « selon ce que les antifascistes considèrent comme extrême droite », en faisant un jeu d'équilibriste plutôt honnête.

Il essaie de décrire et de comprendre une mouvance qui émerge dans différents pays occidentaux, sans verser dans le moralisme, les raccourcis, la fausse équivalence (bothsidesism) ou la complaisance, et ce dans un contexte politique très polarisé.

Bien qu'il suit de plus près les militant·e·s du Front Pop, notamment pendant deux de leurs actions d'avril et de mai 2026, l'une bloquant l'émission sur la remigration de Cormier-Denis, et l'autre la cérémonie de commémoration du collectif Nouvelle Alliance durant la Journée des Patriotes, le journaliste donne systématiquement la parole au camp adverse.

Après avoir donné le micro aux militant·e·s antifascistes sur les raisons qui les motivent à manifester, il se dirige immédiatement du côté des contre-manifestants, du chef du collectif d'extrême droite Nouvelle Alliance (François Gervais), ou encore l'influenceur Alexandre Cormier-Denis de la chaîne ethno-nationaliste Nomos-TV.

Dans le vif de l'action, ceux-ci ont la chance d'exprimer leur vision du monde et leur perception du mouvement antifa. À la limite, j'imagine qu'on accusera le journaliste d'avoir donné trop la parole aux militants d'extrême droite, et l'extrême droite accusera le journaliste d'avoir pris position en faveur des antifas, ce qu'il ne fait à aucun moment de son reportage.

Heureusement, Olivier Arbour-Masse ne met pas en équivalence les deux camps. Il permet certes à l'extrême droite d'exprimer ses idées, mais je ne crois pas qu'il verse dans le piège du bothsidism superficiel que dénonçait le cinéaste Jean-Luc Godard à son époque: « l’objectivité, c’est cinq minutes pour les juifs, cinq minutes pour Hitler. » Il ne crée pas de fausse symétrie, et son reportage rend possible une dédiabolisation du mouvement antifasciste.

Cette absence de prise de position est le signe d'un travail journalistique réussi: il accomplit un travail de terrain dans un contexte où les enquêtes de fond sont assez rares, au profit des opinions superficielles de commentateurs vedettes des médias traditionnels, ou des échanges virulents et acrimonieux sur les médias sociaux.

Mon biais antifasciste

Bien entendu, mon analyse du vidéo-reportage de RAD n'est pas impartiale, car j'ai un biais favorable en faveur du mouvement antifasciste (grosse révélation). Je travaille sur les rouages de la personnalité autoritaire, la crise de la démocratie, l'accélération de la polarisation par les plateformes numériques, et la montée de l'extrême droite dans les dernières années. Bref, je me situe clairement d'un côté de la clôture au niveau politique.

Cela dit, je n'ai participé à aucune manifestation ou action du Front antifasciste populaire. Je vois d'un bon œil les groupes militants qui s'organisent pour sortir l'antifascisme de la marginalité, avec une approche non-sectaire visant à populariser la résistance contre l'extrême droite, au-delà des groupes anarchistes et du cercle des convaincus. Mais je n'endosse pas pour autant chaque action de cette mouvance multiforme.

Par ailleurs, j'apparais comme personnage dans le reportage de RAD, car Oliver Arbour-Masse a assisté au lancement de mon livre Fascisme tranquille à la librairie Raffin en octobre dernier. Bien qu'une foule de livres et d'articles sur le fascisme ont été publiés dans la dernière année, le fait que Trump ait déclaré que le mouvement antifa était une organisation terroriste en septembre 2025 a eu cet effet de timing. Je n'ai eu que quelques secondes pour expliquer ma définition du fascisme (et du fascisme tranquille), mais je suis heureux que mon propos n'ait pas été déformé ou tronqué.

Qu'on me comprenne bien ici: je défends surtout une opposition philosophique, morale et politique à l'autoritarisme d'extrême droite (dont le fascisme constitue le point d'aboutissement), tout en restant ouvert ou ambivalent face aux stratégies et moyens pratiques pour s'opposer à cette vague autoritaire. J'apprends à épouser un état d'esprit antifasciste, sans endosser l'ensemble des moyens d'action de cette mouvance. Je ne prétends pas avoir la recette ultime, mais je reste dans une posture d'ouverture et d'humilité par rapport aux méthodes passées ou actuelles des luttes antifascistes.

Entre dialogue et confrontation

Je plaide généralement en faveur du dialogue, de la sensibilisation et de l'écoute ; mais je reconnais aussi le besoin d'élargir notre répertoire d'actions collectives pour mener des actions plus conflictuelles, surtout quand la délibération démocratique échoue et qu'une dynamique de haine s'installe.

J'ai beaucoup écrit sur la ligne grise entre dialogue et résistance conflictuelle, notamment dans mon texte sur l'activisme délibératif. Pour ma part, la ligne rouge se situe au niveau du respect de la vie humaine ; je ne souhaite pas qu'on attaque physiquement nos adversaires, comme dans le cas de l'attentat incel du 22 juin. Bref, je m'oppose fondamentalement au terrorisme comme méthode légitime de transformation sociale. Cela mène toujours à un cul-de-sac, qu'on se situe du côté de la gauche radicale ou de l'extrême droite.

Cela dit, la question du « débat » entre les mouvances antifascistes et les militants d'extrême droite mène à une aporie. Et c'est là que le reportage de RAD échoue: il se termine en queue de poisson, sur la (fausse) question du dialogue entre les antifas et les néofascistes. Le militant du PQ Gaspard Skoda soulève cet enjeu en partageant sur X un extrait de 1 minutes 34 secondes qui clôt le documentaire sur l'impossibilité du dialogue. Je le cite ici:

Comment est-ce qu'on fait pour faire société avec des gens avec qui on ne veut pas parler ? » Rad plonge au cœur de l'affrontement entre les deux extrémités du nuancier politique québécois. Documentaire passionnant.

Si on se contente de visionner cet extrait final du reportage, on pourrait conclure que les deux camps ennemis ont tort de façon symétrique, et que la solution se trouve dans une discussion apaisée. Or, le reste du reportage démontre pourquoi le dialogue serein entre la gauche et l'extrême droite est quasi-impossible dans les circonstances actuelles. Le Front antifasciste populaire a d'ailleurs commenté sur cette conclusion problématique du reportage:

Mais cette lecture laisse de côté une question importante : qu'est-ce qui rend une discussion possible? La simple action de s'asseoir sur un banc à côté de l’autre ne suffit pas à engager un dialogue. Une conversation suppose une reconnaissance mutuelle de l'humanité de l'autre, une volonté d'écouter et la possibilité que chacun puisse être affecté par ce qui est dit. Lorsqu'une idéologie repose sur la négation de l'égalité ou de la dignité de certaines personnes, il est légitime de se demander si ces conditions existent réellement. Poser la question du dialogue sans interroger ces conditions revient à déplacer le problème, voire même à très mal le comprendre.

À mes yeux, le dialogue entre la gauche et la droite (radicale) n'est pas impossible en soi, mais il faut des conditions propices pour créer un échange constructif. Une de ces conditions est d'éviter une spirale de confrontation pure, mais aussi de ne pas embarquer dans un débat purement spectaculaire.

Un incendie malheureux

À la fin du reportage le journaliste Arbour-Masse rapporte un incident grave qui s'est produit au moment même où il allait sortir sa vidéo: la voiture d'Alexandre Cormier-Denis a été incendiée durant la nuit du 25 juin 2024. Cet événement est survenu alors qu'il organisait sa traditionnelle « Saint-Jean-Baptiste de la race », car pour lui la fête nationale du Québec n'est pas la fête de tous les Québécois·e·s, mais celle des Canadiens-français.

Publication d'Alexandre Cormier-Denis du 24 juin 2026. Source: X

Personnellement, je déplore cette action, même si je ne porte pas Cormier-Denis dans mon cœur. Je crains d'abord l'escalade de violence entre le mouvement antifasciste et l'extrême droite qui pourrait mal finir d'un côté comme de l'autre.

Ensuite, cela donne des munitions au récit ethno-nationaliste comme quoi la mouvance antifa serait intrinsèquement violente et « criminogène ». Si jamais un éventuel gouvernement nationaliste désirait adopter une loi pour criminaliser en bloc le mouvement antifa, comme l'a fait Trump, il se servirait de cet exemple pour justifier cette mesure liberticide.

De plus, je crois que la stratégie d'autodéfense populaire contre les violences fascistes est préférable au recours à la violence préemptive contre l'extrême droite, tant d'un point de vue moral que sur le plan stratégique, car cela réduit les risques de répression policière et politique.

Par exemple, on oublie souvent que Black Panther Party, bien qu'il était une force politique armée, n'utilisait jamais la violence contre les racistes ou la police de façon offensive. Ses membres recouraient à la force seulement en cas d'agression et de légitime défense. Dès qu'on s'aventure dans cette zone de confrontation physique, cela requiert un très haut degré de discipline.

Notons ici que le Front pop n'a pas revendiqué cet incendie contre la voiture de Cormier-Denis, et qu'on ne sait pas encore qui sont les responsables de cette action. De mon côté, je ne sauterais pas aux conclusions pendant qu'une enquête policière est en cours.

Rappelons-le: la mouvance antifa n'est pas une organisation structurée, mais une nébuleuse, avec plusieurs collectifs décentralisés. Le reportage de RAD a l'avantage de montrer le caractère pacifique de l'action de blocage du Front Pop le 23 avril dernier, images à l'appui, même si Cormier-Denis a visiblement été contrarié par cette manifestation. Le Front Pop n'est pas une « organisation terroriste » comme le prétendent certains.

Un appel au débat?

Suite à l'incendie de sa voiture, Cormier-Denis a lancé un appel à la désescalade, et je suis d'accord avec lui sur ce point. Je ne souhaite pas que des représailles s'intensifient à son endroit, à la fois pour ne pas en faire un martyr de l'extrême droite, mais aussi par respect de la dignité humaine. Cormier-Denis affirme qu'il ne veut pas s'embarquer dans une surenchère de haine et de la violence. Je salue son geste, et je partage aussi son appel à calmer le jeu avant que les choses dégénèrent en gestes irréversibles.

Cela dit, Cormier-Denis m'interpelle directement dans sa vidéo. Il affirme (faussement) que j'appelle à le censurer et que je justifierais la violence contre lui (ce n'est pas le cas). Il dit aussi que je le désigne comme fasciste, et oui, je l'associe à la mouvance d'extrême droite au Québec. Je le cite ici:

Moi des types comme Jonathan Durand Folco, et toute la joyeuse équipe, Dupuis-Déri, etc., qui finalement désignent des militants de droite comme fascistes, qui écrivent des beaux petits livres pour me parler du fascisme tranquille, mais je vais vous dire ce qui n'est pas tranquille: c'est vos gars à vous les gars. Vos gars à vous, sont pas tranquilles du tout. Là ça serait peut-être le temps de les calmer.

En fait, ce n'est pas comme ça que les choses fonctionnent à gauche. Je n'ai pas de « gars à moi », comme si j'étais le « chef des antifas ». Je n'ai pas de contrôle sur des « milices bolchéviques » prêtes à faire la sale besogne pour zigouiller mes adversaires politiques. Cormier-Denis s'imagine peut-être que j'agirais à la manière de Benito Mussolini, qui envoyait ses milices fascistes pour intimider, brutaliser et/ou tuer les militants syndicalistes et socialistes dans les années 1920. Or, cela relève sans doute d'une projection de sa propre vision du monde.

Je suis d'accord pour le fait de « calmer le jeu » et de miser sur la désescalade, mais je n'ai aucune autorité morale ou politique sur le camp antifasciste, qui existait bien avant moi et qui s'organise indépendamment de ma volonté.

Par ailleurs, si Cormier-Denis souhaite réellement débattre avec moi, il faudrait aussi qu'il arrête de me traiter constamment de communiste, de bolchévique totalitaire ou de woke dangereux dans ses émissions. Depuis l'automne dernier, il m'a invité à quelques reprises à débattre avec lui, tout en me dénigrant et en me désignant comme un professeur d'université gauchiste grassement payé par l'État, et qui devrait perdre sa job à cause de mes prises de position politiques.

Il m'a doxxé lors de son émission du 23 avril suite à l'action du Front Pop, et il me désigne souvent comme un ennemi pour sa base militante. S'il invite au calme dans le camp antifasciste, il devrait faire de même de son côté.

Enfin, Cormier-Denis se plaint constamment de subir la censure de la gauche, mais il invite à désigner la mouvance antifa comme une « organisation terroriste », c'est-à-dire à criminaliser potentiellement des gens comme moi via la répression de l'État. Il suit ici le logiciel trumpiste qui se revendique de la liberté d'expression tout en essayant de censurer le camp adverse à la moindre occasion.

Je pose ici la question: est-ce que j'ai vraiment envie de débattre avec un type qui défend des idées toxiques sur le plan politique, mais qui appelle aussi à me mettre dans le camp d'une organisation terroriste qu'on devrait criminaliser en bloc?

J'ajouterais deux choses. Premièrement, je débats déjà avec Cormier-Denis depuis quelques mois, de façon indirecte. Je critique ses idées, il prend position face à mon livre et mes interventions, bref nous échangeons via des espaces parallèles. Cette formule me convient pour le moment, et je ne souhaite pas lui donner une tribune supplémentaire pour augmenter sa visibilité. De toute façon, il a déjà plus d'abonnés que moi.

Deuxièmement, j'accepte de discuter avec la droite pour sortir de ma chambre d'écho. Je l'ai déjà fait en allant au balado de Rémi Villemure et de Stéphan Bureau, en plus de débattre avec Étienne-Alexandre Beauregard dans un épisode de balado animé par Virginie Dostie-Toupin. On me l'a reproché à gauche, mais je trouvais cela nécessaire pour ouvrir un dialogue et montrer que la gauche socialiste et antifasciste reste parlable. Ça ne me fait pas peur de débattre avec la droite, et j'aime plutôt ça à vrai dire, car ça me sort de ma zone de confort.

Je crois profondément à la possibilité d'un débat civilisé entre perspectives politiques discordantes, non pas d'abord pour tenter de convaincre l'autre camp à tout prix, mais comme occasion de raffiner ses propres idées, de répondre à des objections, d'identifier ses propres angles morts, et de permettre à une audience plus large de se faire sa propre opinion et de réviser ses croyances au besoin.

Les conditions d'un réel débat

Un débat rationnel et respectueux contribue plus souvent qu'autrement au développement de l'intelligence collective, et c'est mon principal apprentissage de ma thèse de doctorat sur la démocratie participative et délibérative. Cela dit, il existe plusieurs obstacles à cette « situation de communication idéale » (ideal speech situation théorisé par Jürgen Habermas), notamment les relations de pouvoir, le fait de refuser l'autre comme interlocuteur légitime, le recours aux sophismes, le désir de performance visant à impressionner l'auditoire, etc.

Comme Cormier-Denis et moi sommes impliqués dans un conflit politique de haute intensité, qu'il utilise souvent maintes insultes à mon endroit, et que les militant·e·s de nos camps respectifs refusent souvent le dialogue au profit de la confrontation, cela ne favorise pas un débat sain et rationnel.

De plus, un échange en face à face en direct sous forme de balado ou d'émission de télévision ne crée pas les conditions propices pour un échange constructif. Le format télévisuel en soi favorise le débat spectaculaire, où la joute oratoire, les raccourcis intellectuels et la rhétorique priment sur la réflexion rationnelle.

Après avoir écouté une dizaine d'émissions de Nomos-TV, j'ai constaté qu'il s'agissait essentiellement d'un espace de monologue, un véhicule de propagande destiné aux convertis de la droite nationaliste. Il serait illogique et contre-productif de ma part de jouer dans ce cirque, en terrain hostile.

Et même si Cormier-Denis acceptait de débattre de vive voix avec moi dans un contexte plus « neutre », je ne sais pas si cela serait utile pour lui, pour moi, ou pour l'avancement des idées au Québec. Cela permettrait peut-être de dédramatiser la situation et d'atténuer l'ambiance d'animosité actuelle, mais ça tomberait sans doute dans un combat de coqs stérile, compte tenu du contexte politique hypertendu entourant la question du fascisme et de l'antifascisme.

La dernière option que j'imagine, et qui me semble la plus raisonnable dans les circonstances actuelles, est de miser sur le format de l'écriture. Pourquoi? Parce qu'il s'agit d'un médium favorisant le temps long, la réflexion, la formulation d'arguments, la critique, la nuance, etc. On sort du débat spectaculaire pour entrer dans le débat d'idées. Certes, la forme écrite peut aussi sombrer dans les sophismes et le jeu rhétorique, mais on peut y répondre à sa guise, en révisant et en peaufinant ses propres idées, en favorisant « la force du meilleur argument ».

Bref, j'accepte de débattre avec lui de façon indirecte via des échanges de textes argumentés. Comme j'ai déjà lu l'ensemble des livres de Mathieu Bock-Côté avant de le critiquer dans mon livre Fascisme tranquille, je pourrais tout à faire lire son livre « Écrits nationalistes. Recueil de textes 2016-2023 », et proposé une critique argumentée. Comme Cormier-Denis a déjà en possession mon dernier livre (il le brandit parfois dans ses émissions), j'accepterais volontiers de lui répondre s'il prend la peine de rédiger une critique argumentée de mes idées.

Le combat métapolitique

De plus, la raison d'être de cette infolettre Métapolitiques est précisément de mener cette bataille pour l'hégémonie culturelle théorisée par Gramsci, mais qui fut dérobée par l'extrême droite nationaliste depuis les années 1970 via les travaux du philosophe réactionnaire Alain de Benoist et du CRECE en France. Cormier-Denis se revendique lui même de la guerre culturelle et de la métapolitique (terme qu'il utilise), mais dans la direction opposée.

Autrement dit, nous sommes déjà impliqués dans un combat métapolitique entre la gauche radicale et l'extrême droite, mais de façon indirecte via nos plateformes respectives. Mon objectif n'est pas de miser sur un dialogue tranquille entre nos perspectives pour leur donner une égale légitimité, mais d'officialiser un débat métapolitique qui opère déjà sous des formats différents.

Certes, on pourra me reprocher de donner à Alexandre Cormier-Denis une visibilité supplémentaire qu'il ne mérite pas. Mais comme je l'ai fait dans mon dernier livre, c'est en comprenant mieux le point de vue de l'autre qu'on peut formuler de meilleurs contre-arguments et des moyens d'action pertinents pour favoriser la justice sociale et la démocratie. Je l'ai fait récemment en lisant le manifeste odieux d'un terroriste incel, car je croyais nécessaire de dissiper des confusions et malentendus sur son prisme idéologique.

Somme toute, j'accepte personnellement de débattre avec l'extrême droite dans ce cadre précis, dans l'espace public des idées, sous forme écrite, plutôt que dans le registre du débat télévisuel spectaculaire ou le combat de rue. Cela n'engage que moi, et je n'ai pas de « gars » à mon service qui devraient me suivre. Le reste du mouvement antifasciste pourra décider de ses stratégies et tactiques à adopter, même si j'espère qu'on sortira d'une escalade de confrontation violente.

En attendant, je recommande à tout le monde de visionner le reportage d'Olivier Arbour-Masse sur le mouvement antifasciste au Québec. Regardez-le, car il met en évidence le fait que les antifascistes ne sont pas des malades mentaux, des criminels ou des terroristes en puissance. Le reportage suscite plus de questions qu'il n'apporte de réponses, mais cette incomplétude n'est pas mauvaise en soi.

Le combat métapolitique a besoin de cela: des réflexions sur nos moyens d'actions, mais qui doivent partir des mobilisations réelles de mouvements sociaux en lutte pour l'émancipation. L'objectif n'est pas de dicter la voie à suivre, à la manière d'une avant-garde révolutionnaire, mais de faire preuve de réflexivité sur nos propres interventions. Comme le disait Hannah Arendt: « Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »