Stéphan Bureau, les gens ordinaires et le flanc radical
Fin février 2026, j'ai participé à deux émissions du journaliste et animateur Stéphan Bureau: Une époque formidable et Contact. Commençons par mon intervention à Une époque formidable diffusée à Télé-Québec, avec un épisode qui portait sur la Chine, le fascisme et l'autoritarisme.
J'étais accompagné de Catherine Dorion, qui est autrice, actrice et ex-députée de Québec solidaire. J'ai accepté de participer à l'émission sous la condition de ne pas être dans un débat binaire du type "gauche radicale vs extrême droite", en mode confrontation spectaculaire. J'avais participé à la première saison de l'émission pour parler de mon livre Le capital algorithmique, avec une expérience somme toute positive. Stéphan Bureau est un être humain à la fois sympathique, humble, charismatique et courtois à la fois.
Une tribune pluraliste et/ou confusionniste?
De prime abord, l'objectif de l'émission Une époque formidable est de sortir des ornières consensuelles du débat mou radio-canadien. Cela se fait en invitant des personnes du star-système québécois, mais aussi de figures moins connues du grand public, pour discuter de différents enjeux de société. On cherche ainsi à faire déborder la fenêtre d'Overton des deux côtés, en permettant à des voix de "la gauche critique" et de la "droite radicale" de s'exprimer plus librement.

De prime abord, c'est tout à son honneur. Stéphan Bureau refuse de se faire enfermer dans un débat limité entre le centre-gauche et le centre-droit, comme s'il s'agissait du seul espace acceptable du discours public. Pendant très longtemps, une certaine orthodoxie médiatique a défendu cet espace de légitimité de la parole publique, comme si tout écart de conduite devait être associé à l'extrémisme.
Bureau a su saisir cet effritement du consensus, et cette volonté d'explorer des contre-discours, à gauche comme à droite. Ce pluralisme idéologique fonctionne parfois, en permettant des échanges féconds accessibles au "grand public" composé des classes moyennes peu politisées. Mais cela contribue aussi parfois à normaliser des discours conservateurs, réactionnaires et autoritaires, avec une certaine complaisance, comme s'il s'agissait de discours "dissidents" méritant d'être entendus ou amplifiés.
Lors de mon premier passage à l'émission, j'ai pu parlé du capitalisme qui carbure à l'extraction des données personnelles et le déploiement de l'intelligence artificielle, qui renforce les dynamiques de contrôle et d'accumulation. Je fus entendu auprès d'un large public, du moins au-delà de mes chambres d'écho sur les médias sociaux ou mes lettres ouvertes dans Le Devoir.
Mais les segments suivants ont donné aussi la voix à Sophie Durocher qui faisait la promotion de son livre anti-trans Où sont les femmes?, ou encore à de jeunes nationalistes conservateurs comme Philippe Lorange et Étienne-Alexandre Beauregard. Je me suis alors dit: suis-je en train de légitimer ces discours de façon indirecte en participant à cette émission? Si une partie de la gauche pense parfois dans ces termes (la question est tout à fait légitime), je me suis plutôt posé la question inverse: et si la gauche délaisse ces tribunes complètement, laisse-t-on toute la place à la droite et aux courants réactionnaires?
Bref, j'ai choisi délibérément d'entrer dans une tribune confusionniste. J'entends par là un espace où les discours de gauche, de droite, de centre et d'extrême droite se brouillent, faisant apparaître une pluralité de visions comme équivalentes, au-delà des frontières idéologiques traditionnelles. En ce sens, cette émission ne défend pas un point de vue de exclusivement de droite au niveau idéologique. Mais elle contribue à normaliser des idées sortant de la doxa dominante en brouillant les points de repères, qu'elles viennent de la gauche radicale ou de l'extrême droite.
Si des voix progressistes sont périodiquement invitées à cette émission, elles ne sont pas nombreuses, et elles sont parfois mises en équivalence avec des discours de la droite populiste radicale. À titre d'exemple, j'ai visionné un épisode de la première saison où Frédérick Guillaume-Dufour, professeur de sociologie à l'UQAM, a dû échanger de façon inopinée sur le populisme avec nul autre que Maxime Bernier, dans une mise en scène surréaliste. Bref, je ne voulais pas me faire prendre dans un tel guet-apens.
Un tournage intéressant
Dans mon cas, j'étais accompagné de Catherine Dorion qui va bientôt publier son livre Le Courage et la joie: traverser la tempête fasciste sans perdre le Nord. Malgré la ligne éditoriale de l'émission qui penche plutôt à droite, nous étions alors deux personnes de gauche interviewées pour nos ouvrages sur le fascisme, et avions quelques minutes pour expliquer notre vision des choses.
Lien pour visionner l'épisode: https://telequebec.tv/contenu/une-epoque-formidable
L'entrevue comme telle s'est bien déroulée. Je ne me suis pas senti déstabilisé, bien que Stéphan Bureau soit sorti de son script et a tenté de discréditer nos propos, en essayant de nous coincer sur des sujets débordant la question du fascisme. Cela a fortement contrasté avec l'autre invité qui a conclu l'émission, Jean-François Caron, qui est professeur à l’Université Nazarbayev au Kazakhstan.
Ce dernier a non seulement tenté d'expliquer les causes de la popularité de l'autoritarisme à travers le monde, mais il a activement défendu la supériorité de ce régime en essayant de le normaliser. Dans ce segment, Stéphan Bureau a été moins confrontant, sans pour autant être complaisant. Mais il a donné une belle tribune à un discours pro-autoritaire comme s'il s'agissait d'un discours "normal".
D'ailleurs, bien que Jean-François Caron semble adopter un discours modéré en identifiant les raisons "anthropologiques" qui motivent une partie de la population à adopter l'autoritarisme (notamment en termes de sécurité économique), il n'a pas hésité à utiliser une rhétorique grossière dès qu'il fut interviewé à Radio-X. Pour lui, le fascisme tranquille est clairement à gauche, alors que la droite serait "un îlot de santé mentale dans un Québec qui a perdu la carte".

Grâce à la magie du montage, une partie de nos échanges à l'émission Une époque formidable furent retirés de l'épisode. L'émission a tout de même gardé l'essentiel de nos propos. Catherine et moi avons même trouvé un point de convergence avec le discours autoritaire de notre adversaire: la "démocratie représentative" dans laquelle nous vivons n'est pas une "vraie démocratie".
Face à la crise de confiance envers les institutions et l'essoufflement du modèle libéral, il ne reste que deux options: la refondation de la démocratie, ou le virage autoritaire. La gauche préconise de démocratiser la société et l'économie, y compris les milieux de travail, alors que la droite décomplexée préconise de se débarrasser de la démocratie à différents degrés.
L'art de la confrontation
Il y avait d'ailleurs parmi les membres du public la journaliste Alexandra Lavoie, travaillant pour le média de droite radicale Rebel News, qui était accompagnée de plusieurs personnes de sa gang. Il y avait une légère crainte qu'ils viennent perturber l'enregistrement ou poser des questions à moi et Catherine pour nous déstabiliser, mais ce ne fut pas le cas. Suite au tournage, ils sont venus voir leur ami Jean-François Caron, et ils ont remercié Stéphan Bureau pour son travail.
Pour ma part, j'étais prêt à répondre dans l'éventualité d'une action perturbatrice ou de questions difficiles, en me disant qu'il s'agit d'un sujet sensible, où les gens de droite se sentent souvent attaqués. Et, comme la gauche a parfois tendance à utiliser ces tactiques contre la droite radicale, je me suis dit: c'est de bonne guerre.
Cela m'a rappelé que dès qu'on prend la parole dans l'espace public, il n'y a pas de safe space. Quand j'ai pris la parole dans un entretien au Salon du livre de Montréal du 22 novembre 2026 avec ma collègue Pascale Devette et sa co-autrice Justine Perron, j'ai été confronté à une personne agressive à la fin de la période de questions. Un homme chauve, très musclé et visiblement irrité par mon propos, a exprimé son désaccord en haussant le ton de manière viriliste. Il a alors crié: "Vous dites que vous êtes pour la démocratie, mais c'est vous la gauche radicale qui avez tué Charlie Kirk et qui prônez la violence!"
J'ai essayé de répondre de façon diplomatique pour calmer le débat. Je me disais que j'avais affaire à un homme de droite, une personne insécure et/ou un militant aguerri du Parti québécois, car je venais tout juste de critiquer Paul St-Pierre-Plamondon pour ses propos. Au final, cet échange conflictuel s'est arrêté là, et il n'y a pas eu d'autre débordement.
Par ailleurs, Jocelyn Desjardins, qui est un membre du comité exécutif du Parti québécois avec qui j'ai débattu cet automne, est venu me voir suite à cet échange corsé pour me saluer. Je me suis alors dit: il existe encore un minimum de civisme au Québec, malgré nos désaccords politiques.
Dans l'époque trouble que nous traversons, je crois qu'il faut cultiver dans la mesure du possible cet ethos démocratique. Cela ne veut pas dire qu'il faille que chaque échange se transforme en discussion théorique entre philosophes dans un salon, à l'image du débat idéalisé chez Emmanuel Kant ou Jürgen Habermas.
Mais il faut s'attendre à un mélange de conversations et de conflits, de dialogues et de rugosités, où les passions s’entremêlent au travail de la Raison. Il faut se préparer à ce mélange de débats, de frictions, voire de confrontations dans l'espace public, que ce soit dans les médias ou dans des lieux physiques.
Petit exercice de positionnalité
Je me sens privilégié pour le moment, sans doute en raison de ma position sociale: je suis un homme blanc, un professeur d'université, et un auteur qui jouit d'une petite visibilité médiatique de "nano-influenceur". Je n'ai pas encore reçu de menaces de mort, d'agressions physiques ou d'insultes comme "retourne dans ton pays", contrairement à plusieurs femmes ou personnes racisées que je connais.
Mais personne n'est à l'abri par les temps qui courent ; plus qu'on va parler de ces sujets sensibles et que l'autoritarisme va progresser, plus il y a aura des confrontations qui sortiront du cadre démocratique apaisé. Et cela est surtout vrai pour les personnes qui correspondent aux cibles privilégiées de la droite nationaliste et réactionnaire: personnes musulmanes, wokes, immigrant·e·s, antifascistes, membres de Québec solidaire, professeur·e·s d'université, artistes...
Pour ma part, je fais partie de plusieurs de ces catégories. Je ne suis pas immigrant ni musulman, bien que mon arrière-grand-père du côté paternel ait émigré d'Italie dans les années 1920. Par ailleurs, mon beau-père est musulman. Pour rassurer les gens inquiets par cette identité religieuse "différente", il mange du porc, il boit de l'alcool à l'occasion, et il s'est marié à une "Québécoise de souche" née en Estrie. Il a donné naissance à mon épouse et complice Maïka Sondarjee, qui a une "identité mixte", et qui se fait parfois poser la question Tu viens d'où?.
Ma fille s'appelle Aïna, qui est un nom fort peu "québécois", ou du moins qui n'a aucune référence à la tradition canadienne-française catholique. Or, j'essaie de transmettre à ma fille certaines "valeurs québécoises", que ce soit des expressions langagières issues de mon enfance, l'amour de la poutine, les brunchs Chez Mo-Nik à Gatineau, le culte de Passe-Partout, etc. Quand elle me dit qu'elle a froid l'hiver, je lui réponds parfois de manière ironique Tokébakicitte.
Au niveau économique, il est vrai que je ne fais pas partie des groupes défavorisés ou des classes populaires. J'ai grandi à Laval dans une famille de classe moyenne, tout ce qui a de plus "normal" selon les standards d'Étienne-Alexandre Beauregard. J'ai grandi dans un bungalow, avec une piscine hors terre, en écoutant Cité Rock-Détente. Quand j'étais ado, je flânais dans les stationnements et les centres d'achat, je faisais du skateboard, j'écoutais du punk et du techno, et je cherchais le sens de ma vie. Avant mes 18 ans, j'étais peu conscientisé sur le plan social et politique, car on ne parlait jamais de religion et de politique à la maison.
Je suis ainsi un exemple parmi d'autres de "l'homme ordinaire", si on entend par là ma "socialisation primaire" issue de l'enfance et de l'adolescence. Durant mes études universitaires en philosophie de 2007 à 2017, je suis passé dans la catégorie des "classes moyennes radicalisées", notion qu'on emploie parfois pour décrire la génération de Mai 68 ou du Printemps érable en 2012. Ma vingtaine peut être décrite par un double mouvement de précarité économique, puis l'acquisition progressive d'un plus haut niveau de capital culturel, jumelé à des idées subversives de gauche radicale influencée par Marx, Foucault, Naomi Klein, etc.
Mobilité sociale et profs d'université
Suite à un mélange d'efforts et d'un concours de circonstances, j'ai été embauché comme professeur à l'Université Saint-Paul à 30 ans, alors que je terminais mon doctorat. Plusieurs de mes ami·e·s et collègues de l'époque n'ont pas eu la même chance que moi, même si la plupart ont trouvé des emplois au sein de l'enseignement supérieur, la fonction publique, les syndicats, le secteur privé, etc.
Si des gens de droite considèrent que je fais partie d'une "élite culturelle" qui domine la société, ce n'est aucunement le cas. Les profs d'université ont certes de plusieurs privilèges en termes de sécurité économique, de liberté académique, de capacités de recherche ou de reconnaissance sociale. Mais très peu de profs exercent ces pouvoirs dans l'espace culturel ou médiatique. S'il y a peu de professeurs d'université ouvertement de droite ou populistes, cela ne veut pas dire que la "Gauche" domine cette sphère. Il est vrai que les profs progressistes ont tendance à intervenir davantage dans l'arène médiatique, mais ce n'est pas une pratique généralisée.
Pour être honnête, je fais partie des classes moyennes supérieures et éduquées. Dans le monde anglophone, on parle de la "professional managerial class" qui habite en milieu urbain, vote à gauche, se soucie de la planète et aime le vélo. Pour une partie de la gauche, je fais donc partie de la "petite-bourgeoisie culturelle", désignée parfois par l'étiquette péjorative des "bobos".
Notons ici que mon capital économique est inférieur à certaines franges de la classe ouvrière qui fait plus d'argent que moi. Je suis certes privilégié, mais je ne suis pas "ultra-riche", et je ne fais pas partie de l'oligarchie. En d'autres termes, je fais certainement partie des classes privilégiées, mais je ne suis pas membre des classes dominantes qui dictent la marche de l'État, de l'économie et de la société.
Qui plus est, je crois profondément que le projet politique de la gauche doit rejoindre les préoccupations et besoins des classes populaires. Cela implique de sortir de sa zone de confort, de s'adresser aux personnes qui n'ont pas la même éducation ou vocabulaire politique que les groupes militants progressistes. On doit donc faire un travail de terrain, ou du moins des interventions médiatiques pour rejoindre le commun des mortels. C'est pour cette raison que j'essaie de partager mes idées dans des arènes médiatiques hors des milieux de la gauche.
L'émission Contact et le cas Stéphan Bureau
Le lendemain de l'enregistrement pour l'émission Une époque formidable, Stéphan Bureau m'a invité à donner un long entretien pour son balado Contact. Celui-ci est controversé pour diverses raisons, notamment parce qu'il donne une tribune à différentes figures problématiques. Bureau a notamment reçu un blâme de l'ombudsman de Radio-Canada en juillet 2021 pour avoir donné une entrevue complaisante avec l'infectiologue français controversé Didier Raoult.
Dans son podcast Contact, Bureau a invité plusieurs figures de droite populiste comme Christian Rioux, Michel Onfray ou Mathieu Bock-Côté, des figures de gauche comme François Ruffin et Marine Tondelier, mais également des personnes associées carrément à l'extrême droite française comme Marion Maréchal ou encore Éric Zemmour.
Par ailleurs, plusieurs personnes ont remarqué que les analyses de la politique américaine chez Stéphan Bureau, malgré son souci de respecter la neutralité journalistique, montre un certain biais en faveur du trumpisme, sans endosser complètement les décisions de Trump. Bureau reste un journaliste et animateur redoutable, très articulé et éloquent, cherchant à présenter les deux côtés de la médaille; mais on voit parfois le jupon qui dépasse.
Je me suis alors dit: dois-je participer à ce podcast malgré mes réticences personnelles? Dois-je sortir de ma zone de confort pour rejoindre un public plus large, malgré la possible instrumentalisation de mon discours? Quels sont mes objectifs si je vais dans cette tribune, au même titre que l'émission Une époque formidable?
J'ai alors envisagé deux options: 1) soit que j'adopte une "éthique de conviction", en refusant toute tribune jugée comme problématique d'un point de vue moral ; 2) soit que j'endosse une "éthique de la responsabilité" qui implique de se "salir les mains" pour entrer dans l'arène politique et les chambres d'échos de mes adversaires. Je me suis alors rappelé une réflexion que j'avais eu à la fin de l'année 2025 dans un texte sur mon approche stratégique sur le plan médiatique:
Somme toute, il faut à la fois embrasser nos propres chambres d'écho, sans s'y enfermer, s'aventurer dans les chambres d'écho des adversaires, lorsque le contexte le permet, mais tracer une ligne rouge avec les chambres d'écho des fascistes assumés qui doivent absolument rester à la marge de l'espace public dominant. Telle est ma ligne de conduite, que j'essayerais de maintenir pour 2026.

Par ailleurs, je voyais là un avantage à avoir une longue entrevue de 75 minutes, sans montage. Ce format permet de développer mes idées, d'apporter des nuances, de rebondir, de répliquer, de donner des exemples, ce qui n'est pas possible avec une émission où 5-7 minutes avec montage, où les raccourcis et le manque de nuances l'emporte souvent.
Pour ma part, l'entretien avec Bureau pour son balado Contact a été une expérience beaucoup plus riche que l'épisode télévisé, car le format et la durée de la discussion permettaient de mieux naviguer sur ces sujets complexes. Je n'étais pas en mode "confrontation", avec des lignes de communication à imposer dans un laps de temps imparti, mais plutôt en mode conversation, en essayant de garder un équilibre en honnêteté, nuance, esprit critique, etc. Ai-je adopté la bonne ligne dans les circonstances? Je ne sais pas, mais j'ai essayé de rester authentique.
Plusieurs personnes m'ont écrit pour me dire qu'elles avaient beaucoup apprécié cet échange et appris des choses, et que je faisais bien de tenter de rejoindre un public plus vaste. Ces messages venaient tant de la gauche, du centre ou de la droite du spectre politique. À ce titre, je crois avoir atteint mon objectif: sortir de ma chambre d'écho, et ne pas faire apparaître les gens de gauche comme des personnes intolérances, extrémistes ou dangereuses.
Dédiaboliser la gauche: comment faire?
J'aimerais ici soumettre ma tactique d'intervention dans les médias mainstream et de droite au débat stratégique au sein de la gauche: est-ce une bonne manière de résister à la montée du fascisme et de l'autoritarisme?
Pour être franc, je n'ai pas de conviction ou de certitude qu'il s'agit de LA bonne stratégie à utiliser dans les circonstances. Au mieux, il s'agit d'une tactique parmi d'autres, devant être réfléchie dans l'esprit d'une "division du travail militant". J'entends par là le besoin de ne pas miser sur une "ligne juste", un seul discours ou une seule tactique hégémonique, mais de tester divers moyens d'action selon les contextes.
Afin de ne pas sombrer dans le relativisme complet ou la simple expérimentation d'actions dispersées, il est essentiel de faire des retours critiques, et des bilans au sein d'espaces militants réflexifs pour tirer des apprentissages. Quelles interventions ou tactiques ont bien ou moins bien fonctionné, dans tel espace, et pour quelles raisons? Comment corriger le tir, améliorer nos pratiques, voire abandonner certaines formes d'action pour en emprunter d'autres?
Je n'ai pas de solution magique, mais j'ai beaucoup de questions. Et j'aimerais ici soumettre une hypothèse pour la gauche et les groupes qui cherchent à construire l'antifascisme: il faut dédiaboliser le combat contre le fascisme. Qu'est-ce que cela veut dire concrètement?
J'en n'ai sérieusement aucune idée, mais j'essaie ici de réfléchir à mes propres pratiques, avec mon point de vue forcément limité, qui inclut mes traits de personnalité, mes forces et angles morts. Pour le dire rapidement, je crois que j'essaie actuellement de populariser la vision antifasciste, avec son esprit de résistance et sa radicalité, tout en la rendant plus douce, gentille et acceptable pour le sens commun.
Lorsque j'étais à l'école primaire, j'avais jadis gagné le prix de "l'élève le plus gentil de la classe". Je crois que malgré ma trajectoire politique qui a évolué au fil du temps, ce trait de caractère reste encore solidement ancré en moi trente ans plus tard. Ma stratégie (semi)consciente est donc de prendre le contre-pied du fascisme tranquille, qui s'enracine progressivement dans les consciences sous couvert de normalité, en créant un antifascisme tranquille. En d'autres termes, il s'agit de "normaliser" le discours et les pratiques de l'antifascisme, avec un style plus soft ou plus consensuel ou mieux adapté au contexte québécois.
Je dis qu'il s'agit d'une stratégie (semi)consciente, parce que j'ai réalisé que mes interventions dans les derniers mois allaient dans cette direction, sans qu'elles soient issues d'une stratégie planifiée ou mûrement réfléchie. J'y vois même le résultat spontané de mes propres réflexions, parfois tranchées et radicales à l'écrit, mais qui se combinent à ma personnalité qui est soucieuse de nuance, de bienveillance, et qui fuit souvent la confrontation.
Éviter la confrontation? Entre modération et flanc radical
Ma blonde pourrait d'ailleurs vous parler beaucoup de ce décalage entre la radicalité de mes idées sur le plan théorique, et de ma volonté de conciliation dans mes interactions quotidiennes. Contrairement à elle, je crains le conflit, j'argumente beaucoup, mais je souhaite souvent trouver une voie de passage. Voilà une première source de contradictions, qui se manifeste ici au cœur de ma personnalité. Cela se traduit sur le plan politique, par cet "antifascisme tranquille" qui s'exprime dans mes interventions sur le sujet depuis quelques mois.
À ce titre, j'aimerais montrer la force d'une telle approche, ainsi que son insuffisance radicale. D'un côté, cette approche pourrait permettre de "dédiaboliser" le discours antifasciste afin contrer les discours qui cherchent à rendre cette perspective dangereuse, extrémiste, violente, etc. Elle cherche à populariser ce qui devrait aller de soi: la défense de la démocratie, de l'égalité, des différences, et l'opposition à l'autoritarisme, à la perte de libertés et la tyrannie.
Cela dit, mon discours prête le flanc à de multiples pièges: la récupération de la dissidence, la cooptation, la domestication, le fait que les approches plus "radicales" ou "confrontationnelles" que moi seront diabolisées, alors que mon discours sera simplement "toléré" par l'idéologie dominante. Je risque ainsi d'enlever le caractère intrinsèquement subversif de l'antifascisme, ou de tracer (involontairement) une ligne entre un discours "acceptable" car modéré, et un discours "woke/extrémiste" foncièrement intolérant à gauche.
C'est le principal piège que je vois dans mon style et mes interventions récentes, et c'est la raison pour laquelle il faut absolument pluraliser les discours, pratiques et postures antifascistes, en admettant tout un spectre d'actions allant d'interventions plus conflictuelles à des interventions plus soft. L'objectif ici est d'obtenir une tension créatrice entre les approches modérées et radicales, plutôt qu'une neutralisation mutuelle au sein de la gauche.
Autrement dit, il faut trouver l'équilibre entre un "antifascisme gentil" et un "antifascisme décomplexé", au même titre que la stratégie bon cop, bad cop. Après tout, l'extrême droite en France mobilise cette stratégie avec des figures diversifiées qui agissent de la sorte. Il y a l'extrême droite propre et gentille version Jordan Bardella, et l'extrême droite néofasciste dans de multiples groupuscules. Cela me rappelle l'idée de la dynamique du "flanc radical" que j'évoque dans le dernier chapitre de mon livre Fascisme tranquille. Voici un extrait de celui-ci:
Cela implique de créer une synergie créatrice entre les franges modérées et radicales de la résistance. Un exemple emblématique de cette dynamique se trouve du côté de la lutte pour les droits civiques des personnes noires aux États-Unis au XXe siècle. Au lieu d’opposer de façon binaire la bonne « désobéissance civile non-violente » promue par Martin Luther King et les approches plus « radicales » proposées par Malcolm X ou les Black Panthers, mieux vaut saisir la dialectique entre ces deux tendances à travers l’effet du « flanc radical ». Ce terme fut introduit par la militante Jo Freeman et étudié par Herbert H. Haines qui a remarqué dans les années 1980 que les organisations noires modérées voyaient leur financement augmenter avec la présence d’un mouvement plus radical. Alors qu’on critique souvent la « division de la gauche » qui a tendance à se fragmenter entre ses chapelles réformistes ou révolutionnaires, cette pluralité interne constitue une force politique fondamentale dans certaines circonstances.
C’est par exemple, la présence du groupe radical des Beacons of Defense, qui proposait une autodéfense armée des personnes noires dans la lutte contre la ségrégation, qui a permis de protéger les militants de la désobéissance civile non-violente lors de leurs marches, tout en faisant apparaître des figures comme Martin Luther King comme plus légitimes, modérées ou populaires, alors que ce dernier était considéré comme un « extrémiste » quelques années plus tôt. « Lorsque des idées nouvelles et radicales sont défendues, elles peuvent prendre la place d’idées moins radicales et déplacer tout le continuum. Si votre idée est jugée trop radicale […], le meilleur moyen de la rendre acceptable est de proposer une mesure encore plus extrême, auparavant impensable, comme l’autodéfense armée.»
Bref, je crois qu'il faudrait trouver une sorte de tension créatrice entre un antifascisme plus gentil, que j'essaie d'incarner à la manière de la journaliste Salomé Saqué en France, avec ses capsules vidéos et son livre Résister, puis des styles encore plus décomplexés et conflictuels, à la manière de Marie-Élaine Guay et son podcast Le temps des monstres (podcast anarchiste d'extrême gauche co-produit avec Philippe Cigna), ou encore les actions du Front antifasciste populaire (Front POP) qui a été lancé dans la dernière année.
Cette stratégie du "flanc radical" n'a pas encore été réfléchie en détail, mais je crois qu'il s'agit d'une piste d'action pour créer un front antifasciste élargi, allant de la gauche radicale au centre, voire la droite modérée refusant l'extrême-droitisation du débat public.
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