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Ciao Legault

Ciao Legault
Jacques Boissinot La Presse canadienne François Legault après son discours d’adieu lors de sa dernière journée comme premier ministre à l’Assemblée nationale, le 2 avril. Source: Le Devoir

Ce jeudi 2 avril 2026, François Legault a fait ses au revoir comme premier ministre du Québec. Comme l'ont souligné plusieurs élu·e·s qui ont rendu hommage à sa longue carrière politique et son legs, Legault était un homme "bienveillant, qui aime son peuple", pour reprendre les mots de la députée solidaire Ruba Ghazal.

Celle-ci a ajouté que pour pouvoir durer aussi longtemps, cela prend une série de qualités personnelles: de la détermination, du courage, de la résilience, une grande discipline, et du talent. Outre ces traits de caractère fort utiles en politique, Legault a aussi une personnalité attachante et affable, malgré ses maladresses. Il a une manière de parler simple et populaire, incarnant une "bonhomie" qui lui permettait de connecter avec une bonne partie de la nation québécoise, sans flafla ou jargon politicien.

Legault symbolise ainsi "l'homme ordinaire", en termes d'habitus de classe et de capital culturel, même s'il faisait partie des classes dominantes au sens économique du terme. Legault rappelle souvent ses "origines modestes", ce qui explique sans doute sa capacité à ne pas avoir l'air d'un "intellectuel" ou d'une "élite" désincarnée. Il réussissait à épouser le "sens commun" de l'époque, tout en le façonnant activement avec son discours et ses politiques publiques.

Legault est parvenu à symboliser le "nationalisme du Québécois ordinaire", et je n'entends rien de péjoratif par ce terme. Il était l'écho et l'expression des classes moyennes et populaires, du vote des banlieues, des gens profondément attachés au Québec et à sa culture, avec un brin d'anxiété face aux multiples transformations, défis et crises de l'époque. La peur de disparaître n'était jamais loin, d'où son obsession de rallumer "la fierté nationale" essentielle à ses yeux.

Legault était donc cette figure paradoxale: un "homme du peuple" et un membre de l'élite, attaché à la préservation d'une identité culturelle qu'il croyait menacée, tout en adoptant des politiques au service de sa propre classe privilégiée, surtout ces dernières années.

Bref, ses qualités personnelles et son flair politique lui ont permis de persévérer dans la durée, et de susciter l'adhésion d'une majorité de la population de 2018 à 2023. C'était avant que le ballon se dégonfle suite à la grève historique du secteur public et une série de décisions impopulaires qui ont accéléré sa chute.

Si je suis d'accord avec ces affirmations, parce qu'il faut bien "rendre à César ce qui est à César", je voudrais cependant nommer les revers de ce portrait positif, les bémols et angles morts qui sont inextricablement liés à ces qualités.

Je ne ferai pas ici la liste des nombreuses décisions, lois et mesures adoptées par son gouvernement qui ont pénalisé les classes moyennes et populaires, les minorités religieuses, les personnes immigrantes, les gens en situation d'itinérance, les syndicats, les groupes communautaires, les groupes racisés, les personnes trans, les peuples autochtones, les locataires, etc. Alexandre Dumas l'a très bien résumé dans une publication Facebook très critique du bilan du gouvernement Legault, dont je partage les mêmes conclusions.

Je vais plutôt m'attarder à l'ambiguïté de son style politique bien à lui, qui se positionnait comme un protecteur bienveillant du Québec. La figure de "l'homme bienveillant qui aime son peuple" peut être un signe de profond dévouement, mais aussi le symptôme d'un paternalisme conservateur et d'une gouvernance autoritaire. Les deux phénomènes vont souvent ensemble, comme la fable de Dr. Jekyll and Mr. Hyde. Une même personne peut être à la fois bonne et mauvaise, selon l'angle sous laquelle on la regarde.

Le fait que le Québec fut suspendu à ses lèvres pendant une bonne partie de la pandémie est une illustration de ce paradoxe: Legault a ardemment travaillé pour protéger "son peuple" contre les menaces internes et externes, comme la Covid-19, mais il l'a souvent fait de manière paternaliste: "je sais ce qui est bon pour vous, suivez-moi, et ça va bien aller".

Une partie de la population n'a pas digéré cela durant la pandémie, avec la multiplication des mesures sanitaires, la prolongation de l'état d'urgence et l'espace médiatique qui était considérablement réduit à ce moment. Certaines mesures étaient légitimes (port du masque, campagne de vaccination), et d'autres excessives (couvre-feu, passeport vaccinal), entraînant un fort ressac au sein d'une partie de la population, qui se mobilisa notamment avec les Convois de la liberté en janvier 2022. Une partie de ce vote contestataire anti-Legault est d'ailleurs passé du côté du Parti conservateur du Québec (dirigé par Éric Duhaime) qui a fait 12,91% des voix en 2022, et qui s'enligne vers 15% et 9 sièges aux élections de 2026 selon les dernières projections du site Qc125. 

L'autre dérive de ce paternalisme bienveillant vient d'une vision étroite et figée de la nation québécoise. Rappelons-nous de cette phrase célèbre visant à justifier la loi 21: "Au Québec, c'est comme ça qu'on vit". La loi 21, bien qu'elle était effectivement appuyée par une majorité de la population en 2019, a été adoptée sous bâillon, et la CAQ a utilisé la clause dérogatoire pour la protéger contre de futures contestation judiciaires.

Comme le montre le professeur en droit Louis-Philippe Lampron dans son récent livre La démocratie ne se défendra pas toute seule, le gouvernement Legault a utilisé plusieurs procédés politiques, juridiques et administratifs pour contourner et affaiblir l'État de droit ces dernières années. Ce n'est pas un hasard si le Barreau du Québec a lancé l'alarme novembre dernier concernant les dérives autoritaires du gouvernement Legault avec ses projets de loi 1, 3, 5, 7, 9 et 13, qui limitent et affaiblissent les contre-pouvoirs de la société civile.

L'ironie de l'histoire est qu'au moment où l'Assemblée nationale fait hommage à François Legault, on adopte le même jour la loi 3 qui affaiblit le pouvoir politique des syndicats en rendant facultative certaines cotisations, et la loi 9 qui interdit les prières de rue et le port de signes religieux pour les éducatrices en garderie, alors que le réseau de services de garde est déjà sous pression. Et on annonce du même souffle une période de grâce pour les processions chrétiennes de Vendredi Saint du 3 avril, le ministre Jean-François Roberge soulignant que "sa loi visait surtout à mettre un terme aux manifestations non planifiées entravant la voie publique, comme les prières islamiques qui se sont tenues devant la basilique Notre-Dame à Montréal." Belle laïcité à géométrie variable.

Reste encore le projet de loi 1 de constitution du Québec qui est dénoncé par plus de 800 groupes de la société civile qui réclament de jeter la constitution aux poubelles, et que le Comité des droits de l’homme de l'ONU lève un drapeau rouge, car elle pourrait bafouer le droit international en matière de protection des droits humains. Heureusement, il y a de bonnes chances que cette constitution tombe d'elle même dans les prochaines semaines, tellement elle divise le parlement et la société civile.

Et c'est sans oublier les mesures d'austérité qui s'accélèrent à vue d’œil, que ce soit en éducation, santé, services publics, environnement, culture, depuis les deux dernières années. Pendant ce temps, les classes dominantes continuent de s'enrichir, Legault se retournant avec enthousiasme vers l'industrie militaire comme levier de croissance, en priorisant neuf projets en défense de 11 à 16 milliards de dollars. Quelle bonne idée!

Voilà un beau legs pour le Québec: une dérive autoritaire qui s'accélère, l'austérité, la diabolisation de l'immigration comme source de tous nos problèmes, la militarisation de l'économie, mais avec au moins un amour sincère de la culture québécoise.

À mes yeux, le gouvernement Legault aura été, non pas l'architecte, mais l'artisan le plus dévoué de la Contre-révolution tranquille. Il fut un accélérateur du Grand démantèlement du modèle québécois qui avait déjà commencé avec le gouvernement Lucien Bouchard, moment où François Legault a commencé sa carrière politique. Il aura en quelque sorte achevé le virage conservateur du nationalisme québécois, dans sa variante autonomiste du moins.

De son côté, le Parti québécois dirigé par Paul St-Pierre-Plamandon durcit encore plus ce nationalisme, mais en lui donnant une inflexion indépendantiste. Il poursuivra l’œuvre de Legault en matière de laïcité, de mesures anti-immigration et de guerre contre le wokisme, mais avec des mesures encore plus radicales. C'est pourquoi le PQ récoltera le vote de l'aile nationaliste de la CAQ, aux côtés du PCQ qui récoltera son aile libertarienne.

Au final, Legault aurait été un politicien populaire, aimé de son peuple pendant un moment, mais aussi le fossoyeur du cadre institutionnel qui a créé l'identité québécoise moderne. Il l'a ramené au stade pré-Révolution tranquille, selon une logique néo-duplessiste sur le plan culturel, tout en appuyant sur l'accélérateur de la modernité capitaliste au niveau économique. Somme toute, Legault aura été un homme politique de son temps: un homme conservateur, et un bâtisseur tranquille du national-capitalisme autoritaire.

Ciao Legault!