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Hommage à Steven Guilbeault

Hommage à Steven Guilbeault
Source: Le Devoir

La démission de Steven Guilbeault, ancien militant écologiste et député libéral de 2019 à 2026, met en lumière deux vérités politiques importantes: 1) le réformisme vert est un échec ; 2) le nouvel ennemi est le réarmement écocidaire.

La mort du réformisme vert

Premièrement, Steven Guilbeault met en lumière l'impasse de sa propre stratégie. Essayer de changer les choses de l'intérieur, c'est-à-dire par des voies institutionnelles, tout en restant dans les paramètres de la démocratie libérale, l'économie de marché, l'État fédéral canadien et le régime croissanciste, ne permet pas de faire des avancées suffisantes pour opérer une véritable transition socio-écologique.

Tant qu'on ne sera pas prêt politiquement à attaquer les intérêts du Capital fossile, des industries et des multinationales qui bénéficient de l'extractivisme, hérité de la « staples economy » à la base du modèle de développement canadien depuis le XVIe siècle, nos marges de manœuvre resteront structurellement limitées. On peut certes encore agir via des réformes ici et là, mais au profit d'avancées mineures et dérisoires, et ce malgré la meilleure volonté du monde.

La stratégie de la « croissance verte » et du réformisme libéral, séduisante sur papier, a donc été réfutée en pratique par les minces avancées, les compromis amers et les petites victoires que Steven Guilbeault a réussi à arracher au fil des années, en jouant ses cartes au sein du gouvernement centriste de Justin Trudeau.

Contrairement à l'écologiste Nicolas Hulot qui a démissionné de son poste de ministre de la Transition écologique et solidaire sous le gouvernement d'Emmanuel Macron en 2018, après seulement après un an au pouvoir, Guilbeault aura pris 7 ans avant de réaliser l'impasse. Il aura fallu que l'ex-banquier Mark Carney pulvérise ses minces avancées et son travail de longue durée en quelques semaines pour qu'il déchante complètement de la vie politique. Guilbeault aura subi de plein fouet la logique du « Grand démantèlement » de ses politiques environnementales, et cela a dû être assez douloureux pour lui.

Certaines personnes aiment parfois cibler le messager, en qualifiant Guilbeault de « traître » à la cause écologiste. Mais il me semble plus fécond de reconnaître la valeur du message qu'il nous envoie. Le vaillant Guilbeault aura essayé tout ce qu'il pouvait faire, dans les paramètres du système actuel, avec sa bonne volonté, son intelligence et sa persévérance, et il aura montré que des petits progrès sont toujours possibles au sein du système actuel. Mais il aura aussi montré, par la pratique, le cul-de-sac de l'environnementalisme « pragmatique» qui accepte de négocier de petits gains de façon incrémentale dans l'appareil d'État.

Voilà la première vérité politique que nous pouvons tirer du travail héroïque de Guilbeault dans les plus hautes sphères de l'État: la croissance verte et le réformisme libéral, ça ne marche pas. Prenons acte de ce cul-de-sac.

Le réarmement comme logique autoritaire

Une autre vérité politique que Guilbeault nous enseigne, du moins indirectement, est que la mort de la croissance verte et du développement durable n'est pas un bon signe pour l'avenir, ni un gain pour la gauche et les mouvements écologistes. C'est plutôt l'annonce d'une régression sociale majeure qui nous fait reculer plusieurs décennies en arrière.

Guilbeault a démissionné parce que tous ses efforts, réformes et petites avancées ont été rayées de la carte du jour au lendemain par l'arrivée d'un homme providentiel qui a décidé de tout miser sur l'« intérêt national », la souveraineté du Canada, les grands projets nationaux, le réalisme géopolitique et la militarisation de l'économie. Cela impliquait de supprimer les barrières environnementales et démocratiques susceptibles d'empêcher l'extraction d'énergies pétrolières et de matériaux critiques, ou de ralentir des grands projets d'infrastructures d'« intérêt national », comme les oléoducs, gazoducs, TGV, sites portuaires, etc.

Rappelons ici que la transition énergétique des années 2010-2020 se faisait d'abord sous le signe d'un « extractivisme vert » centré sur l'électrification des transports. Cela reposait sur une politique industrielle axée sur les énergies renouvelables (éoliennes, panneaux solaires), la filière batterie (ex: défunt projet Northvolt), et donc l'accélération de projets miniers pour extraire le lithium et d'autres matériaux stratégiques pour les chaînes d'approvisionnement de la croissance verte.

Or, depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche en 2025, le monde a basculé. Ce dernier a pulvérisé les timides politiques environnementales adoptées par l'administration Biden, et supprimé le financement de la filière des énergies vertes aux États-Unis. De plus, la gouvernance chaotique de Trump au niveau géopolitique a détruit la stabilité de l'ordre international que les États-Unis avaient eux-mêmes créés après 1945, obligeant les autres États à s'adapter rapidement à sa logique autoritaire, impérialiste et belliqueuse.

Face à cette incertitude radicale de l'ordre mondial, les anciens alliés des États-Unis comme le Canada et les pays de l'Union européenne ont décidé de miser sur un réarmement massif: le projet ReArme Europe mise sur une financement de 800 milliards d'euros, alors que le gouvernement Carney a décidé de faire passer le budget de la Défense de 2 % du PIB en 2025 pour atteindre la nouvelle cible de l'OTAN de 5 % du PIB d'ici 2035. C'est astronomique.

Cette explosion du budget militaire accélère la militarisation de l'économie québécoise et canadienne. On parle ici d'investissements colossaux dans la recherche en IA (le vocabulaire du « développement responsable » disparaît au profit des drones et robots militaires), la multiplication de projets industriels et extractivistes, les collaborations entre divers États en matière de sécurité, les projets de lois liberticides comme C-22 qui renforcent la surveillance de masse et le pouvoir des forces de l'ordre. On voit émerger sous nos yeux un « complexe militaro-industriel » qui n'a pas existé depuis la Seconde Guerre mondiale.

En d'autres termes, l'extractivisme vert de la dernière décennie laisse place à un nouvel « extractivisme brun » centré sur l'exploitation des énergies fossiles et des ressources minières au profit du réarmement et de l'IA générative des géants technologiques, le tout enrobé d'une rhétorique de défense de l'intérêt national. Le gouvernement libéral de Mark Carney se démarque certes du populisme d'extrême droite de Donald Trump, mais il met en place un nouveau régime beaucoup plus sournois, comme l'a fait Emmanuel Macron en France: un libéralisme autoritaire.

Ce terme utilisé par le chercheur Grégoire Chamayou dans son livre La société ingouvernable permet de désigner comment la pensée (néo)libérale ne repose pas sur un simple retrait de l'État, mais plutôt sur la reconfiguration de son rôle ; il s'agit de créer un « État fort », à la fois pour contenir les contestations sociales à l'interne, garantir les conditions de l'accumulation capitaliste dans un contexte de crises multiples, et promouvoir une économie de marché via des mesures répressives et sécuritaires.

Bref, l'autoritarisme n'est pas le propre de gouvernements d'extrême droite d'inspiration trumpiste (ou encore de régimes communistes comme la Corée du Nord). Un gouvernement libéral et soi-disant « inclusif » peut d'ores et déjà favoriser des dérives autoritaires dans un contexte d'incertitude, vidant la démocratie libérale de son contenu sans changement brusque de régime politique.

Je ne vais pas élaborer ici davantage sur les impacts multiples d'une militarisation accélérée de l'économie, que ce soit sur le plan social, politique, sécuritaire ou écologique. Vous devinerez sans doute que les centaines de milliards de dollars investis dans cette industrie ne seront pas utilisés pour répondre aux besoins sociaux urgents, pour atténuer la crise du logement, la montée de l'insécurité alimentaire, ni pour favoriser la transition écologique. Il s'agit plutôt de tout miser sur une industrie privilégiant la création de bombes, de robots, de tanks, d'avions militaires, de sous-marins, de porte-avions, d'armes létales autonomes, de systèmes de reconnaissance faciale, etc.

Tout cela s'opère dans un contexte de consolidation du capitalisme algorithmique, qui implique l'extraction massive de données personnelles et la ruée vers l'IA (générative), qui exercent une pression accrue sur le secteur minier et contribuent à la multiplication des centres de données qui poussent comme des champignons, lesquels impliquent à leur tour plus de capacités énergétiques, de barrages hydroélectriques, de centrales nucléaires, d'exploitation d'énergies fossiles.

Dans un monde qui tournerait le dos à la croissance illimitée au profit d'une stabilisation des activités économiques recentrées sur la satisfaction des besoins humains opérant dans les limites biophysiques, l'IA et les technologies numériques pourraient sans doute encore jouer un rôle utile. C'est le scénario écosocialiste ou décroissanciste de la « désescalade numérique », qui implique avant tout de produire moins, de partager plus et décider ensemble, selon les termes d'Yves-Marie Abraham dans son livre Guérir du mal de l'infini (2019).

Or, dans la conjoncture économique et géopolitique actuelle, la course vers l'IA, le primat de la sécurité nationale et la rhétorique de la « souveraineté numérique » interprétée dans le cadre étroit du « techno-nationalisme » nous dirigent tout droit vers une accélération de l'extractivisme, le retour des impérialismes, de la surveillance et de l'autoritarisme, le tout via une économie centrée sur les intérêts de l'industrie militaire, des forces policières et répressives.

Qui va bénéficier de ce virage techno-militaire de nos économies? Les classes dominantes, les tech bros de la Silicon Valley, les élites politiques et hauts fonctionnaires dont le travail consiste à accélérer ce réarmement, à flairer les bonnes affaires et à négocier des ententes commerciales au service de ce projet socio-économique qui n'a jamais fait l'objet d'un débat public.

On peut aussi ajouter les entreprises d'armement militaire qui contribuent directement au génocide à Gaza (et d'autres conflits armés), et des compagnies comme Bombardier qui sont un symbole de fierté du Québec Inc., qui recevront un milliard de dollars pour construire des avions militaires ou des drones. L'avenir est prometteur. À titre d'exemple, on assiste à une affluence record au salon de la défense à Ottawa nommé CANSEC, qui a attiré plus de 20 000 participant·e·s.

Photo : La Presse canadienne / Spencer Colby. Source: La Presse

Si les classes dominantes, les tech bros et l'armée vont bénéficier de ce virage militariste, c'est tout le reste de la société qui risque d'en subir les contrecoups: les classes moyennes et populaires, les groupes marginalisés, les professionnel·le·s du milieu communautaire et de la transition écologique, dont les financements ont été coupés au profit du réarmement et du secteur privé. Certes, des milliers d'emplois seront créés, mais au profit d'industries qui privilégient l'automatisation et la guerre, au détriment de la paix et des droits humains.

En réalité, le réarmement survient lorsque le capitalisme ne parvient plus à se reproduire sous les conditions « normales » d'un mode de production capable de répondre aux besoins sociaux et de garantir une promesse de la « vie bonne » pour la majorité, dans les paramètres d'une démocratie libérale bien ordonnée. Comme le système traverse une « crise de légitimité » et ne parvient plus à se justifier, il se durcit, se transforme en « capitalisme de la finitude ». Il privilégie les intérêts des élites reconverties à la pensée néo-réactionnaire des Lumières sombres.

L'accumulation capitaliste doit donc être rétablie par l'autoritarisme, la protection des monopoles, la collusion, le démantèlement des institutions démocratiques et des droits sociaux, par la vision d'un État qui devrait être dirigé par un PDG-roi.

Il faut désarmer l'IA, l'économie et tout le reste

Dans ce contexte de réarmement généralisé, un mot d'ordre s'impose: il faut désarmer nos sociétés. Le pape Léon XIV a d'ailleurs souligné les risques de l'intelligence artificielle cette semaine dans sa première encyclique. Il appelle à désarmer l'IA sur le plan militaire, économique et démocratique, en soutenant qu'elle devrait être strictement encadrée pour « l’empêcher de dominer l’humain ».

En réactualisant la doctrine sociale de l'Église face aux menaces de l'industrie numérique états-unienne à l'ère du trumpisme, le pape ne révolutionne pas la théorie critique, mais il la fait atterrir dans le sens commun:

Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public [...] avec le risque qu’il soit monopolisé par des élites restreintes motivées par des intérêts particuliers ou idéologiques.

Somme toute, la question du désarmement redevient un enjeu stratégique majeur, surtout à l'heure où les réformismes à la Guilbeault ont échoué. Par exemple, le mouvement des Soulèvements de la Terre appelle explicitement à un désarmement des infrastructures industrielles écocidaires, comme les méga-bassines ou les industries de béton.

D'autres mouvements protestent contre le réarmement généralisé, surtout lorsqu'il se combine à des mesures d'austérité dans les programmes sociaux et les services publics. On définance les infrastructures de care qui favorisent la reproduction de la vie, au profit d'infrastructures militaires au service du contrôle social et la mort.

Bien sûr, il y a de grandes divergences entre le mouvement des Soulèvements de la Terre, l'appel à « désarmer l'IA » du pape Léon XIV, et d'autres critiques du militarisme ambiant au sein de la société civile. Mais cela signifie qu'un problème commun émerge comme une cible stratégique pour différentes luttes sociales.

La deuxième vérité politique de la démission de Guilbeault se résume comme suit: la transition écologique échoue, non par manque de volonté, mais parce que les élites considèrent que le réarmement est plus lucratif à court terme, et que la satisfaction des besoins sociaux et la protection de la vie sur Terre sont des objectifs secondaires.

Face à ce constat, une chose est claire : la prochaine séquence politique ne se jouera pas sur le terrain du réformisme institutionnel, mais sur celui des rapports de force. Guilbeault a montré ce qu'on peut arracher de « petites victoires » depuis l'intérieur du système, et ses limites sont désormais documentées.

Ce qui s'ouvre maintenant, c'est une période de recomposition des luttes, où le fil conducteur n'est plus la négociation de légers gains environnementaux dans les coulisses du pouvoir, mais la construction d'un bloc social capable de nommer l'ennemi commun: un ordre socio-économique qui préfère armer le monde plutôt que le nourrir, le surveiller plutôt que le soigner, l'exploiter plutôt que le régénérer.

Désarmer cet ordre-là, c'est-à-dire le système capitaliste, colonial, patriarcal et écocidaire qui bénéfice d'abord à l'oligarchie au détriment des peuples et du vivant, tel est le chantier politique de notre époque.