Réflexions sur l'activisme délibératif
Dialoguer et/ou combattre?
Suite à mon texte sur l'affaire Cormier-Denis, plusieurs internautes (de droite comme de gauche) m'ont adressé une objection que je prends au sérieux : comment peut-on appuyer des actions directes de perturbation contre des groupes d'extrême droite tout en se réclamant de l'idéal démocratique?
La démocratie ne signifie pas seulement voter, mais aussi et surtout la délibération dans l'espace public et une participation citoyenne élargie. Depuis mes recherches doctorales, et comme je l'ai écrit dans mon livre Réinventer la démocratie (PUO, 2023), mes réflexions théoriques et mon engagement politique se situent dans le sillage de la « démocratie délibérative ».
J'entends par là une conception forte et substantielle de la démocratie, selon laquelle la légitimité des décisions politiques découle d'abord de la confrontation des points de vue par l'argumentation entre des citoyens libres et égaux. La démocratie délibérative ne se limite pas à la discussion rationnelle entre individus aux opinions contraires, mais présuppose un ensemble de valeurs, de normes, de conditions politiques et matérielles, incluant la liberté d'expression, un certain niveau d'égalité socio-économique, la protection des droits des minorités, le respect de l'État de droit, etc.
Or, est-ce que l'antifasciste qui bloque un véhicule ou perturbe un enregistrement d'une émission de droite radicale ne se contredit pas lui-même en recourant à des moyens non-persuasifs pour défendre des idéaux fondés sur la délibération démocratique? N'y a-t-il pas une contradiction entre l'usage la confrontation préconisée par certains groupes militants et l'usage de la raison publique entre citoyens égaux devant la loi?
Cette tension mérite d'être examinée avec rigueur philosophique plutôt qu'être balayée du revers de la main. Comme on le dit parfois au sein des débats philosophiques lorsqu'on doit assumer les conclusions complexes découlant de nos hypothèses et justifier nos positions jusqu'au bout: « I bite the bullet ».
Je voudrais ici m'appuyer sur les travaux du philosophe et politologue Archon Fung que j'ai eu la chance de lire au début de mon doctorat, car il défend la démocratie délibérative avec un souci des contraintes du réel. Dans son article Deliberation before the Revolution (2005), Fung propose une éthique de la démocratie délibérative pour un monde imparfait. Sa réflexion m'offre les outils conceptuels pour répondre aux objections reçues, et pour clarifier ma propre position, que j'appellerais une « éthique de la confrontation démocratique ».
On pourrait aussi nommer cela une « théorie de la guerre (culturelle) juste », étant donné que Cormier-Denis mobilise lui-même le lexique de la guerre culturelle pour décrire son combat visant à « dégauchiser la société ». Notons que ce militant identitaire utilise un mélange de moyens discursifs et plus coercitifs, comme des campagnes de ciblage et de diffamation contre de professeurs d'université.
L'idéal délibératif et ses conditions difficiles
La démocratie délibérative, dans ses versions classiques chez Habermas, Cohen ou Gutmann et Thompson, postule que les décisions collectives légitimes émergent d'un échange de raisons entre des participants libres et égaux, qui s'engagent mutuellement selon une norme de réciprocité : je t'écoute, tu m'écoutes, nous nous soumettons à la force du meilleur argument. C'est un idéal puissant et séduisant, et c'est celui que je partage en bonne partie.
Mais voilà le problème : cet idéal présuppose des conditions de fond qui n'existent nulle part pleinement. Le philosophe Jürgen Habermas, qui s'inscrit plutôt dans une perspective idéaliste et rationaliste, reconnaît lui-même qu'une sphère publique délibérative exige une égalité robuste et une société libérée des systèmes de domination. Comme il le dit sans son livre Droit et démocratie (1997):
La sphère publique informelle doit [...] pouvoir s'appuyer sur un socle sociétal dans lequel l'égalité des droits civiques est devenue une réalité sociale. Ce n'est que dans une société de citoyens égaux, qui s'est affranchie des clivages de classe et s'est libérée des chaînes millénaires de la stratification sociale et de l'exploitation, que le potentiel d'un pluralisme culturel sans entraves peut s'épanouir pleinement.
D'autres auteurs comme Knight et Johnson (1997) ajoutent que la participation délibérative requiert un certain niveau de ressources matérielles et culturelles sans lequel les capacités délibératives des individus restent asymétriques. Autrement dit, la démocratie délibérative idéale est, en un sens, révolutionnaire : elle appelle des conditions d'égalité qui n'existent pas encore.
La question pratique et urgente est donc celle-ci: qu'est-ce qu'une personne qui défend la démocratie délibérative doit faire ici et maintenant, dans un monde profondément inégal? Comment interagir avec des acteurs qui refusent délibérément de jouer le jeu de la réciprocité argumentative, en particulier les militants d'extrême droite qui ne reconnaissent pas la légitimité des étrangers, des immigrants, des wokes, etc.?
Deux réponses insuffisantes
Archon Fung identifie deux positions extrêmes, toutes deux insatisfaisantes. La première exige des démocrates délibératifs qu'ils s'en tiennent exclusivement aux moyens communicatifs, même face à l'adversité la plus extrême. C'est la position dogmatique du « dialogue absolu ».
C'est une forme de désarmement politique unilatéral qui, loin de servir les valeurs qu'elle prétend défendre, les trahit concrètement. En gros, cela consiste à dire à un homme juif qu'il ne devrait pas mentir face à un officie nazi qui viendrait le chercher pour l'envoyer dans un camp de concentration, sous prétexte que le mensonge serait mal en général. Quand notre interlocuteur n'est prêt à s'engager de bonne foi dans la délibération, ceux qui s'y limitent ne parviennent pas à soumettre les décisions collectives à la raison. Ils se trouvent à vouloir respecter les règles d'un jeu que leurs adversaires refuser de jouer délibérément.
La seconde position soutient qu'avant la révolution, tout est permis : les conditions politiques actuelles autoriseraient les démocrates délibératifs à agir exactement comme n'importe quel acteur politique ordinaire, en déployant la pleine gamme des ressources disponibles, dont la force, et ce sans retenue. Le problème ici est différent : cette position vide l'idéal délibératif de tout contenu normatif pratique. Si les partisans de la démocratie délibérative agissent comme tout le monde, en quoi est-elle encore un idéal qui guide l'action?
Entre ces deux pôles, Fung propose ce qu'il nomme l'activisme délibératif : une éthique de l'action politique non-persuasive et parfois coercitive, mobilisée non pas malgré l'idéal délibératif mais au service de cet idéal, dans des conditions qui le rendent temporairement inaccessible.
Les quatre principes de l'activisme délibératif
L'argumentation de Fung repose sur une analogie avec la désobéissance civile. Tout comme l'individu qui commet un acte de désobéissance civile transgresse la loi en se réclamant d'une fidélité plus profonde à la justice, l'activiste délibératif recourt à des moyens non-persuasifs en se réclamant d'une fidélité à la délibération démocratique. Et tout comme la désobéissance civile obéit à des contraintes éthiques strictes, l'activisme délibératif est balisé par quatre principes.
1) Le principe de fidélité exige que l'activiste délibératif reste réellement engagé envers la méthode délibérative comme idéal régulateur, et envers la préservation de l'esprit démocratique. Ce n'est pas un partisan de l'insurrection qui souhaite renverser brusquement toutes les institutions et qui se croit tout est permis: il considère que les institutions peuvent être améliorées, abandonnées ou transformées, l'horizon étant toujours de bâtir une société démocratique.
2) Le principe de charité requiert d'agir comme si les interlocuteurs potentiels étaient capables de bonne foi, jusqu'à preuve du contraire. On ne présume pas d'emblée la mauvaise volonté ; on la constate, après avoir tenté l'engagement.
3) Le principe d'épuisement précise que les moyens non-persuasifs ne deviennent légitimes qu'une fois que les moyens délibératifs ont été raisonnablement tentés et épuisés. Comme l'adepte de la désobéissance civile doit d'abord avoir épuisé les voies légales, l'activiste délibératif doit d'abord avoir cherché le dialogue.
4) Le principe de proportionnalité établit que la portée des moyens coercitifs ou non-persuasifs doit être calibrée à la gravité du refus de réciprocité et de l'inégalité dans un cas précis. Plus le rejet est profond et systématique, plus l'éventail d'actions légitimes s'élargit.
L'extrême droite comme cas-limite
Ces quatre principes permettent de revenir à l'affaire Cormier-Denis avec une plus grande précision accrue. Quelle est la nature des conditions délibératives dans ce contexte particulier?
Alexandre Cormier-Denis n'est pas un interlocuteur qui refuse temporairement ou par inattention les normes de la réciprocité délibérative. Son projet politique est structurellement anti-délibératif : il diffuse des idées qui nient la légitimité de la présence même de pans entiers de la population dans l'espace public. Sa défense de la « remigration » signifie l'exclusion symbolique et physique de ceux qu'on refuse de reconnaître comme des interlocuteurs valables.
L'idéologie ethno-nationaliste n'est pas simplement une position avec laquelle on peut être en désaccord dans le cadre d'un échange démocratique ; elle nie les conditions de possibilité de cet échange pour ceux qu'elle désigne comme étrangers, non-assimilés, non-blancs, hostiles à l'identité nationale, etc.
Selon Fung, nous nous trouvons ici face à un cas-limite. Des acteurs politiques opposés se combattent dans un contexte d'inégalité substantielle, constitué par l'asymétrie de ressources médiatiques, institutionnelles et économiques entre la gauche antifasciste et les réseaux identitaires transnationaux (qui ont accès à des médias de droite radicale financés par des milliardaires).
De son côté, l'extrême droite dira qu'elle est censurée par la « gauche totalitaire » et les médias de masse infiltrés par les théories marxistes ou wokes. À l'inverse, la gauche radicale dira qu'elle est marginalisée dans l'espace médiatique. Les antifascistes chercheront à perturber des événements de la droite identitaire pour les déstabiliser, alors que l'extrême droite préconise carrément de criminaliser les antifascistes en les considérant comme des organisations terroristes.
Dans ce contexte où la volonté de réciprocité délibérative est nulle ou quasi-nulle des deux côtés, comment devrait-on agir? L'appel centriste à rejeter les extrêmes et à préconiser le dialogue n'a pas réellement d'effectivité ici.
Face à cette configuration, le principe d'épuisement est déjà satisfait. Cormier-Denis n'a jamais été un interlocuteur sérieux qui attendait qu'on l'engage de bonne foi dans un débat gauche/droite dans la recherche de la vérité, malgré ses appels rhétoriques au dialogue.
Ses dix années d'agitation identitaire, ses connexions avec l'Institut Iliade (préconisant le suprémaciste blanc), son soutien public aux idées de remigration de Sellner, tout cela précède et déborde largement les événements du 23 avril.
Par ailleurs, j'ai moi-même refusé de débattre avec lui précisément parce qu'un tel débat ne serait pas une délibération ; ce serait lui accorder une légitimité et une tribune qu'il utiliserait pour amplifier ses idées haineuses, et non pas pour chercher la vérité en commun. Depuis cet incident, il n'a cessé d'ailleurs de multiplier les attaques contre moi dans différents médias, dont l'émission de Dutrizac à QUB Radio, le podcast Ian et Frank, etc. Il s'en donne à cœur joie.
Le principe de proportionnalité valide ensuite le type d'action que le Front Pop a menée le 23 avril : une perturbation ciblée, festive, sans violence physique, visant à entraver une activité précise de propagande (une émission sur la remigration) et à alerter la communauté locale sur la présence d'un média d'extrême droite dans son voisinage. Je précise ici que je ne souhaite pas encourager des actions potentiellement criminelles contre lui, que ce soit des actes de vandalisme ou d'autres méfaits. L'objectif n'est pas d'utiliser une coercition arbitraire ; mais de miser sur une réponse graduée, créative et publique face à un refus structurel de réciprocité.
Pour ma part, je n'aurais pas soutenu un tel événement s'il y avait eu une attaque directe contre Cormier-Denis ou une action plus violente contre son studio. Ainsi, l'idée est d'avoir recours à des pratiques non-dialogiques dans un contexte précis d'intimidation idéologique de la part de ce groupuscule d'extrême droite. L'objectif est de modérer leurs pratiques par la pression publique, la honte sociale et un rapport de forces défavorable. Cela va-t-il fonctionner? Ça reste à voir.
Répondre à l'objection démocratique
La principale objection que j'ai reçue peut se formuler ainsi : « En perturbant Cormier-Denis, les antifascistes portent atteinte à sa liberté d'expression et à la démocratie qu'ils prétendent défendre ».
Cette objection souffre d'une confusion fondamentale entre deux niveaux. La liberté d'expression est un droit légal que l'État doit respecter et protéger. Mais la démocratie délibérative n'est pas simplement un ensemble de règles formelles sur le droit de parole; c'est un idéal substantiel qui exige des conditions réelles d'égalité et de réciprocité. Cormier-Denis peut légalement diffuser ses idées (et il le fait) ; cela ne signifie pas que ses opposants ont l'obligation morale de se limiter à des réponses purement verbales envers ses attaques et ignominies.
À titre de comparaison, Archon Fung donne l'exemple du doyen Joseph Nye qui s'est opposé à l'occupation de l'université Harvard en 2001 par des étudiants qui réclamaient un salaire décent. Nye prétendait que l'université était un espace de délibération rationnelle et que l'occupation en bafouait les principes. Fung montre que cette prétention était fausse en pratique : les décisions salariales à Harvard n'étaient pas prises par délibération inclusive, mais par des hiérarchies administratives fermées à toute réciprocité réelle. La rhétorique délibérative servait à disqualifier moralement la protestation tout en préservant une structure décisionnelle non-délibérative.
Cormier-Denis fait quelque chose d'analogue quand il se réclame de la « liberté d'expression » et du « légalisme » pour disqualifier l'antifascisme : il utilise le vocabulaire procédural de la démocratie libérale pour protéger un contenu idéologique qui en sape les fondements.
Tout le projet de Cormier-Denis consiste justement à détruire les fondements de la démocratie libérale et de la société pluraliste, le tout au nom d'un nationalisme autoritaire décomplexé où le « bloc canadien-français » devrait exercer sa suprématie sur le reste de la société. Ceci serait justifié parce que le groupe ethnique majoritaire serait « chez lui » et donc le propriétaire exclusif des frontières nationales. Ce militant d'extrême droite n'appelle pas à débattre avec ses adversaires, malgré sa rhétorique pseudo-libérale ; il appelle à les criminaliser comme organisation terroriste.
La complémentarité des fronts
La lecture de Fung ne conduit pas à légitimer toutes les formes d'action directe antifasciste sans discrimination. Elle invite au contraire à une réflexion exigeante sur les conditions, les formes et les finalités de l'action non-persuasive.
Le principe de proportionnalité implique que la violence physique envers des individus (que j'ai toujours récusée), reste hors limites, car elle dépasse largement ce que la situation requiert actuellement et fragilise la cause antifasciste sur le terrain de l'opinion publique.
Le principe de fidélité implique que toute action de perturbation doit rester orientée vers l'idéal délibératif qu'elle prétend défendre, et non vers la simple élimination de l'adversaire. En ce sens, je rejette l'idée du philosophe et juriste ultra-conservateur Carl Schmitt (lequel a flirté avec le régime nazi quelques années), pour qui la vie politique est fondamentalement structurée sur le rapport ami/ennemi, et dont la guerre civile serait le point extrême.
La perspective de l'activisme délibératif me permet de préciser ce que j'entendais dans mon premier texte par la « complémentarité de deux fronts ». L'antifascisme de rue et l'antifascisme théorique ne sont pas simplement deux stratégies parallèles ; ils sont les deux versants d'une même vision politique.
L'un travaille les conditions pratiques de la délibération (en rendant coûteuse la propagande haineuse, en mobilisant les communautés, en établissant un rapport de forces); l'autre travaille sur les conditions intellectuelles et culturelles (en critiquant les récits de l'extrême droite, en offrant des cadres interprétatifs alternatifs, en alimentant une culture politique de gauche robuste).
Fung rappelle d'ailleurs que des expériences élargies de démocratie participative, que ce soit à Porto Alegre au Brésil et au Kerala en Inde, ont toujours impliqué des transformations institutionnelles importantes et ont nécessité, à leur origine, des partis et mouvements politiques de gauche prêts à imposer ces réformes contre la résistance de ceux qui bénéficiaient du statu quo. La délibération démocratique ne tombe pas du ciel : elle se conquiert par la lutte.
Délibérer, c'est aussi se battre
Je reviens, pour conclure, au titre provocateur de l'article de Fung : Deliberation before the Revolution. L'avant de la révolution, c'est maintenant. Ce n'est pas un état d'exception temporaire avant un retour à la normalité délibérative, à l'instar de la fameuse « dictature du prolétariat » qui devrait s'imposer avant l'avènement hypothétique d'une « société sans classes ».
C'est la condition ordinaire de la politique actuelle dans des sociétés traversées par des inégalités profondes et des mouvements autoritaires en progression. Dans cette condition, être fidèle à la démocratie délibérative ne signifie pas s'y soumettre comme à une contrainte abstraite absolue qui désarme les plus vulnérables face aux plus puissants.
Cela signifie la viser comme horizon, s'en réclamer comme boussole, et accepter, avec réticence, avec discernement, avec les garde-fous de la proportionnalité et de l'épuisement, de recourir parfois à des moyens pratiques plus dissuasifs pour déjouer les forces réactionnaires, dépasser les obstacles institutionnels et démanteler les puissances qui contribuent aux dérives autoritaires en cours, afin que la démocratie redevienne possible un jour.
C'est ainsi que j'entends l'appui que j'ai accordé à l'action du Front Pop le 23 avril. Ce n'est pas un aveu de renoncement à la démocratie, mais un acte imparfait et situé en sa faveur, contre des forces autoritaires qui veulent la détruire en pratique, et ce malgré leur rhétorique victimaire et pseudo-démocratique.
Si le mouvement antifasciste doit demeurer non-violent et délibératif dans la mesure du possible, en préconisant des méthodes démocratiques partout où elles peuvent peuvent fleurir, l'activisme délibératif doit demeurer réaliste et vigilant pour affronter adéquatement la vague autoritaire en cours, y compris ses forces les plus réactionnaires.
Member discussion