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L'affaire Cormier-Denis

L'affaire Cormier-Denis
Un contingent du Front antifasciste populaire à Montréal, le 23 avril 2026.

Le jeudi 23 avril 2026, le Front antifasciste populaire (aussi nommé Front pop) a perturbé l'enregistrement d'une émission de Nomos-TV, média indépendant fondé par le militant d'extrême droite Alexandre Cormier-Denis.

J'ai appuyé cette action directe de façon instinctive via une publication Facebook que j'ai écrite le soir même. Je n'étais pas présent sur les lieux de l'événement, et selon les informations dont j'avais accès, il s'agissait d'une action de blocage en mode festif, sans violence physique. Une vingtaine de militant·e·s ont bloqué temporairement le véhicule de Cormier-Denis, ont posé des autocollants sur sa voiture, puis des gens ont dansé avec leurs costumes gonflables à proximité de l'immeuble où se trouve le studio de Nomos-TV.

Je ne m'attendais pas au fait que Cormier-Denis republie immédiatement mon commentaire Facebook durant son émission en direct. J'étais déjà dans son viseur depuis l'automne dernier, compte tenu que je le présentais occasionnellement comme l'une des figures les plus virulentes de l'extrême droite québécoise.

Comme j'ai refusé de débattre avec lui, il en a profité pour se moquer de moi, m'accusant d'être un « communiste », un « petit prof cryptototalitaire avec ses milices bolchéviques ». Ça m'a fait rire. Contrairement à ma blonde, je n'ai pas encore reçu de commentaires haineux du genre « retourne dans ton pays ». Je reviendrai plus tard sur ces accusations, mais je sais maintenant que je suis sur la liste noire des professeurs Antifa.

Un personnage haut en couleur

Bien qu'il récuse l'étiquette de fasciste, Alexandre Cormier-Denis s'identifie fièrement comme « ethno-nationaliste », « militant patriote » ou encore héritier de la « Nouvelle Droite ». Il a participé récemment à un camp de formation de l'Institut Iliade (think tank se revendiquant des idées de Dominique Venner, ancien membre de l'organisation terroriste OAS). Selon Wikipédia, cet institut est:

un cercle de réflexion français d'extrême droite, fondé en 2014, qui appartient à la mouvance identitaire et se donnerait pour mission de défendre la « race blanche ». [...] L'association fonctionne comme une école de formation pour ses activistes d'extrême droite afin de diffuser une pensée xénophobe.

L'émission du 23 avril de Nomos-TV portait justement sur le dernier livre de Jean-Yves Le Gallou intitulé Remigration: Pour l'Europe de nos enfants. Le Gallou a théorisé l'idée « préférence nationale » en 1985 via le Club de l'Horloge, et a cofondé l'Institut Iliade qui forme la jeunesse néoréactionnaire sur le plan intellectuel. Pour celles et ceux qui ne le savent pas, la notion de « remigration » est un projet politique d'expulsion massive des « non-assimilés », version Donald Trump mais avec un peu de sauce piquante pour ultra-nationalistes exaltés.

Lors de son dernier passage en France, Cormier-Denis a participé à une école d'été de l'Institut Iliade pour tisser des solidarités avec ses camarades d'extrême droite. Il a d'ailleurs partagé sur X l'extrait d'un entretien où il parle sans gêne de la théorie du complot du Grand remplacement, du gauchisme culturel, d'islamisation, d'africanisation de la France et de déferlement migratoire.

Rappelons que Cormier-Denis s'est fait connaître en 2016 pour avoir accueilli avec enthousiasme Marine Le Pen lors de son passage au Québec. Il fut alors exclu de la plupart des milieux nationalistes et souverainistes (comme la Société Saint-Jean-Baptiste, le Parti québécois et le Bloc québécois), qui ont heureusement pris leurs distances avec cette frange extrémiste de la droite identitaire.

Cormier-Denis se défend d'être raciste, mais il n'arrête pas de répéter que la nation québécoise repose d'abord sur les personnes d'ascendance canadienne-française (les Québécois de souche). Pour lui, l'ethno-nationalisme signifie « l'impérialisme du bloc canadien-français sur le reste de la société québécoise », ce qui veut dire en gros: « si tu n'est pas content et refuse de t'assimiler, retourne dans ton pays ».

Il a déjà affirmé que les personnes noires avaient en moyenne un QI inférieur, et il parle souvent des immigrants/étrangers comme des « non-blancs ». Lors de son passage à l'émission Dutrizac du 27 avril 2026 pour dénoncer le « guet-apens antifa », Cormier-Denis en a profité pour dire que « Le Canada se transforme en Inde », et qu'on est passé d'une immigration économique » à une « immigration de remplacement ». Rien de moins.

Un suprémaciste blanc?

Cormier-Denis rejette aussi l'accusation de diffuser des idées proches du suprémacisme blanc. Et pourtant, il semble oublier le fait que l'Institut Iliade auquel il s'associe s'inscrit directement dans ce courant, comme en témoigne cet entretien récent qui a pour titre évocateur « Qui sont les Blancs? ».

Lors de son émission du 23 avril, Cormier-Denis a parlé sans gêne des idées de Martin Sellner, un militant autrichien de la mouvance identitaire. Ce nostalgique du régime nazi a été mis sous les projecteurs en 2024 pour avoir proposé un plan détaillé de remigration dans un meeting secret de l'extrême droite allemande:

En novembre 2023, il présente lors d'une réunion secrète à Potsdam un plan d'expulsion massive des Allemands d'origine étrangère « non-assimilés » et des étrangers vivant en Allemagne, y compris les réfugiés politiques. Le projet implique le déplacement d'environ 2 000 000 de personnes en Afrique du Nord. Des membres de l'Alternative pour l'Allemagne participent à cette réunion secrète, notamment les députés Roland Hartwig et Gerrit Huy.

Bref, Alexandre-Cormier sait tout à fait à quel camp il appartient. Ses récusations comme quoi il serait un simple adepte de la « droite nationaliste » ne sert qu'à enfumer les gens qui n'ont pas eu la chance de parcourir son pedigree peu reluisant. Il n'hésite pas à faire circuler au Québec les idées les plus extrémistes de la droite identitaire européenne, et c'est pourquoi il fait partie, à mes yeux, de la nébuleuse de la « nouvelle internationale fasciste », pour reprendre l'expression du chercheur français Ugo Palheta.

Je ne voudrais pas donner davantage de visibilité au personnage, mais comme c'est déjà fait, je me permets ici de le dire ouvertement: Cormier-Denis est l'un des principaux agitateurs de l'extrême droite québécoise. Il est une sorte de « Mathieu Bock-Côté sur les stéroïdes », poussant la fenêtre d'Overton encore plus vers la droite radicale.

Si on avait à faire une comparaison avec la droite aux États-Unis, Bock-Côté serait l'équivalent de Charlie Kirk, assumant un conservatisme radical proche du trumpisme, et jouant la carte de la normalisation médiatique. Par contraste, Cormier-Denis serait un commentateur politique extrémiste analogue à Nick Fuentes, un suprémaciste blanc misant sur les marges, la surenchère idéologique et une base militante radicalisée.

Cormier-Denis a une influence médiatique mineure mais non négligeable, avec 48 000 abonnés sur la plateforme X. Les médias traditionnels gardaient jusqu'ici un certain « cordon sanitaire », mais celui-ci est en train de s'effriter tranquillement avec un reportage du média Urbania et son invitation à QUB Radio.

Alors, pourquoi donner de la visibilité à Cormier-Denis, qui est un personnage marginal aux yeux du grand public, mais un influenceur très connu au sein de la fachosphère québécoise? Pour les gens qui me lisent, je crois qu'il faut surveiller Cormier-Denis de près, tout comme Nick Fuentes, car ils sont des « baromètres » de la fascisation des esprits. Au lieu de jouer à l'autruche, vaut mieux tenter de déjouer l'adversaire, et tenter de désamorcer ce phénomène avant qu'il ne soit trop tard. La question stratégie se pose alors: que faire?

Une action violente ou festive?

Revenons aux événements du 23 avril 2026, où des militant·e·s du Front Pop ont bloqué le véhicule le Cormier-Denis et manifesté devant le studio de Nomos-TV. Est-ce que cette action fut un succès ou un échec d'un point de vue tactique ou stratégique? Est-ce que ce genre d'action directe de perturbation peut être qualifiée de « violente » ou « criminelle », comme l'a prétendu Cormier-Denis?

Tout d'abord, celui-ci a prétendu qu'on l'avait « séquestré » dans son véhicule. Si Cormier-Denis a effectivement été encerclé par une vingtaine de militant·e·s durant une brève période alors qu'il était dans sa voiture, il avait toujours la possibilité de s'en aller, ce qu'il a fait au final. Il a aussi prétendu que des coups avaient été donnés sur sa voiture, et j'ignore si c'est le cas. Mais les images qui ont circulé ensuite montrent surtout que des autocollants ont été posé sur sa voiture. Je ne suis pas au courant des détails du code criminel, mais on dirait qu'il s'agit ici d'une action relativement bénigne et inoffensive.

De mon côté, je me suis toujours opposé à la violence physique contre des adversaires politiques, sauf dans les cas extrême de légitime défense. Si une action a été commise en ce sens, je me dissocie bien sûr de ces agissements. Or, entre le serein débat des idées et l'action violente contre les individus, il y a toute une gamme d'actions possibles.

Dans ce cas-ci, il s'agit clairement d'une action de perturbation, visant à entraver une activité précise: l'enregistrement d'une émission de Nomos-TV portant sur la remigration. Sur ce plan, l'action du Front Pop fut une réussite: l'émission a été retardée, et Cormier-Denis semblait visiblement déstabilisé, malgré ses rires et ses rugissements habituels. Et cela détonnait notamment avec les accusations de violence à son endroit, car il semblait surtout s'en moquer avec joie et conviction.

À mes yeux, cela entre dans le registre d'actions de perturbation relativement soft, visant d'abord à le dissuader. Si Cormier-Denis a affirmé que cette action directe le motivait davantage, et qu'il ne va jamais se taire, il sait très bien que les antifascistes ont repéré l'adresse du studio de Nomos-TV, et qu'il devra redoubler de prudence. Des militant·e·s du Front Pop ont d'ailleurs commencé à faire du tractage et de la sensibilisation dans le voisinage où se trouve cette chaîne de propagande d'extrême droite, afin de mobiliser la communauté face à la présence de militant·e·s identitaires dans leur quartier.

Source: Compte Instagram du Front Pop

Cela constitue-t-il une bonne tactique dans ce contexte précis, où cela ne risque-t-il pas de donner plus de munitions à Cormier-Denis qui va se victimiser, chercher à crinquer sa base militante, et augmenter encore plus sa visibilité dans l'espace médiatique? Admettons-le, c'est évidemment un risque majeur, et on le constate déjà avec la tribune qu'il a obtenu à QUB Radio où il a diffusé ses idées extrémistes (anti-immigration et anti-avortement) le 27 avril.

On pourrait donc parler ici d'un « effet Barbara Streisand », c'est-à-dire une dynamique médiatique involontaire, où la tentative de cacher une information ou une personne de la vue du public contribue paradoxalement à augmenter sa visibilité dans la sphère publique.

Cela dit, est-ce que l'objectif du Front Pop est d'« annuler » Cormier-Denis ou de faire fermer sa chaîne Nomos-TV ? Je ne le sais pas, mais à mes yeux ,la stratégie me semble plutôt de dénoncer publiquement ses agissements et de mobiliser la communauté contre lui, en le rendant visible alors qu'il se cachait dans le confort de son studio privé.

Et loin d'être violente, la manifestation dansante qui s'en est suivie a été plutôt conviviale, loin de l'image diabolique que l'extrême droite et les trumpistes utilisent généralement pour démoniser les antifas.

Qui menace qui?

Enfin, Alexandre Cormier-Denis m'a invité à plusieurs reprises à débattre avec lui. Dans son émission du 23 avril, il a d'ailleurs montré son exemplaire de mon livre Fascisme tranquille, et a partagé une photo de ma page professionnelle sur le site web de l'Université Saint-Paul, avec mon numéro de téléphone professionnel et mon numéro de bureau. Dans le langage militant des groupes antifas ou d'extrême droite, on appelle ça du « doxxing », soit une incitation gentille à me cibler.

Par ailleurs, Cormier-Denis m'a accusé d'être un professeur « crypto-totalitaire » et un complice des « anarcho-bolchéviques ». S'il se victimise et se moque constamment de se faire traiter de « fasciste », il semble rendre la pareille à ses adversaires. Par ailleurs, il m'a invité à me désolidariser du mouvement antifasciste, sans quoi des professeurs d'université comme moi, payés par l'argent des contribuables, devraient être congédiés. Belle menace. Il s'agit là d'une tactique bien connue des milieux d'extrême droite: faire des pressions et des menaces sur les employeurs des personnes qui les critiquent publiquement.

À cet égard, notons que l'Université Saint-Paul est basée à Ottawa, de sorte que mon salaire provient d'abord des contribuables ontariens et des frais de scolarité (exorbitants) payés par les étudiant·e·s, afin de leur rendre un service public.

Ensuite, Cormier-Denis ne cesse de prétendre qu'il n'est pas un fasciste, car il est en faveur de la liberté d'expression, qu'il appuie le système démocratique et le fait de se présenter aux élections, et qu'il est avant tout « légaliste », afin que toutes les voix puissent être entendues. Si c'était bien le cas, je le féliciterais de cette posture, mais en réalité, il propage des idées autoritaires, xénophobes, islamophobes et anti-démocratiques.

Il propose carrément d'expulser massivement les « non-québécois » dans leurs pays d'origine, à moins qu'ils soient pleinement « assimilés ». C'est assez violent merci. Le fait que des gens comme Éric Zemmour, Donald Trump ou Viktor Orbán se présentent aux élections ne fait pas en sorte qu'ils soient moins d'extrême droite.

Qui plus est, Cormier-Denis a appelé à de nombreuses reprises sur sa page X qu'il fallait mettre le mouvement antifasciste sur la liste des organisations terroristes, comme l'a fait Trump récemment. S'il prétend être pour la liberté d'expression, il en appelle à la répression de l'État pour littéralement criminaliser la gauche antifasciste qui ne pense pas comme lui. Et cela inclut donc des gens comme moi, qu'il accuse implicitement de m'associer à une mouvance violente et terroriste.

Bref, la plupart des gens comprendront que tout cela ne me donne pas vraiment le goût de débattre avec le bonhomme.

Personnellement, je me méfierais de lois visant à criminaliser des gens comme Cormier-Denis, sachant bien que ce genre de mesures peuvent aussi être utilisées pour criminaliser des groupes de gauche. Je suis davantage partisan du débat public et d'actions directes non-violentes qui font partie des libertés publiques, qui impliquent notamment la liberté de manifester, de contester les lois, de dénoncer, de perturber, etc.

Cormier-Denis peut tout à fait me dénoncer et me traiter de « bolchévik antifa », mais je me réserve le droit de l'associer aux mouvements de l'extrême droite identitaire et de propager des idées fascisantes, comme je le fais ici.

Image satirique produite par le Front Pop, qui a perturbé l'enregistrement d'une émission de la chaîne d'extrême droite Nomos-TV. Le militant Alexandre Cormier-Denis avait qualifié ces militant·e·s de communistes, d'anarchistes et d'antifascistes bolchéviks.

Je refuse donc de dialoguer avec lui directement pour ne pas lui donner trop de visibilité et garder un cordon sanitaire à son endroit. S'il tient mordicus à vouloir débattre avec moi, il n'a qu'à écrire un texte ou faire un exposé sur les raisons pour lesquelles il m'associe au marxisme culturel ou au bolchévisme, et je lui rendrai la pareille en démontrant pourquoi Nomos-TV est un média d'extrême droite faisant la promotion de discours haineux et d'idées anti-démocratiques.

Combattre intelligemment

Pour terminer, je soulignerais que je ne souhaite pas encourager les gens à utiliser la violence physique contre Alexandre Cormier-Denis. S'il y a bien une ligne rouge de mon côté, c'est bien celle-ci.

Mais je crois qu'il est possible, nécessaire et même utile ici d'« inquiéter » nos adversaires politiques par différents moyens et actions collectives, surtout quand ceux-ci utilisent déjà la violence de leurs idées pour inquiéter différents groupes sociaux et politiques. Depuis une dizaine d'années, Cormier-Denis et ses collaborateurs ont ciblé plusieurs groupes via leur propagande d'extrême droite: personnes immigrantes, demandeurs d'asile, personnes non-blanches, libéraux, gauchistes, multiculturalistes, féministes, musulmans, personnes trans, etc.

Cormier-Denis le fait déjà avec moi en me doxxant en direct de son émission, et en revendiquant la criminalisation du mouvement antifasciste. Il plaide pour une remigration des personnes qui ne rentrent pas dans sa catégorie fétiche du « bon Canadien français », comme si les « Québécois de souche » étaient en train de se faire remplacer par je ne sais quel complot.

L'extrême droite gagne du terrain un peu partout dans le monde, y compris au Québec, et c'est par le biais de ces influenceurs identitaires radicalisés que plusieurs jeunes hommes viennent à embrasser les idées les plus rétrogrades et réactionnaires à notre époque.

Je ne dispose pas de recette magique, mais je crois qu'il faut miser sur une complémentarité de deux fronts pour faire barrage à la montée du néofascisme. Il faut allier l'antifascisme de rue, avec son énergie, sa combativité et sa créativité tactique, misant sur la construction d'un rapport de forces avec l'adversaire, et l'antifascisme théorique, menant la bataille culturelle au niveau des idées, des récits et des imaginaires.

Pour opérer ce maillage, je commence d'ailleurs à envisager un prolongement de cette infolettre Métapolitiques via un projet de balado visant à réfléchir aux stratégies pour lutter efficacement contre le capitalisme, l'extrême droite et différents systèmes d'oppression.

Le projet est encore au stade des balbutiements, mais un nom m'est venu à l'esprit suite à cette affaire: De la rue aux idées. Il faut relire et se réapproprier la pensée d'Antonio Gramsci (militant communiste italien emprisonné par le régime fasciste de Mussolini), qui a été détourné par l'extrême droite dans les dernières années. Il faut nourrir un dialogue entre les militant·e·s de terrain et les intellectuel·le·s de gauche, d'ici et d'ailleurs, pour favoriser une réelle praxis, c'est-à-dire l'unité dynamique de la théorie et la pratique.

Bref, il nous faut combattre intelligemment. Cela veut dire combattre de façon réflexive, et amener les apprentissages de la rue dans la sphère des idées.