Une idée bien sage
Voilà une sage décision des membres Québec solidaire qui proposent une taxe sur les fortunes dépassant 25 millions de dollars. Dans cet article du Devoir, on apprend que:
un gouvernement solidaire mettrait en place « un impôt […] de 1 % sur la tranche de fortune entre 25 millions et 100 millions », puis de « 2 % au-delà de 100 millions ». Il inclurait également dans le calcul de l’impôt 100 % des gains en capital, avec des exemptions « comme pour la résidence principale et certains biens agricoles ». [...] Selon les calculs de son parti, mettre en place une taxe sur les grandes fortunes rapportera « cinq milliards de dollars » à l’État québécois à chaque année.
QS a appris des erreurs de la campagne électorale de 2022. Les fameuses « taxes oranges » commençaient avec des actifs de 1 M$, de sorte que les classes moyennes supérieures et des personnes dont la maison était l'unique épargne en vue de la retraite se sentaient directement visées.
En excluant la résidence principale et des biens agricoles, QS fait en sorte que ça ne sera pas 5% de la population qui sera visée par cette taxe, mais bien le 1%, voire le 0,1% le plus riche. Bref, on cible plus précisément la fortune des membres de l'oligarchie, afin de financer des projets sociaux de première nécessité.
Par ailleurs, une erreur tactique de QS en 2022 était que cette taxe sur les hautes fortunes était lancée en plein milieu de campagne électorale, sans préparation préalable. Or, dès qu'on adopte des réformes plus « musclées » visant les classes dominantes, il faut bien se préparer à des cris d’orfraie. Ce fut le cas avec l'entrepreneur et millionnaire François Lambert qui s'est déchaîné hier soir sur Facebook en disant le plus sérieusement du monde: « À tous les Québec solidaire de ce monde… vos yeules ».

Pour que l'idée de taxer les ultra-riches puisse être vue comme « allant de soi » ou faire partie du « sens commun », et non pas comme une proposition « marxiste » ou « radicale », il faut préparer le terrain, mener une bataille culturelle sur cette idée, bref faire de la pédagogie et de l'éducation populaire. Le fait de lancer ce débat quelques mois avant les élections permet d'ouvrir un débat public sur le fait que des gens ont tout simplement « trop » d'argent, alors qu'une personne locataire sur trois souffre d'insécurité alimentaire présentement.
Enfin, l'idée de faire crier les ultra-riches sur des mesures de justice fiscale permet aussi de recadrer la sphère médiatique sur la question sociale ou la « lutte de classes », au lieu toujours s'attarder sur des enjeux comme l'immigration et l'entrisme religieux qui font le pain et le beurre de la droite réactionnaire.
Un récit à construire
Pour normaliser l'idée qu'il est tout à fait légitime, nécessaire et même urgent de taxer les ultra-riches, il nous faut des arguments et un récit convaincants. Je proposerais ici de façon rapide deux arguments formulés par la philosophe Ingrid Robeyns qui a écrit le livre Limitarianism: The Case Against Extreme Wealth (2025). Selon elle, la justice fiscale implique de mettre des limites fortes sur l'accumulation extrême de richesse.

Soulignons d'emblée que pour Ingrid Robeyns, l'existence même de personnes riches ne pose pas de problème moral en soi. Dans son livre Having too much (2023), elle défend un « limitarianisme instrumental », c'est-à-dire l'idée selon laquelle l'imposition de limites ou de taxes pour les hautes fortunes vise à réaliser des valeurs plus hautes de justice sociale et de démocratie.
Cela signifie que dans une société hypothétique qui serait réellement juste et démocratique, l'existence de personnes très riches ne serait pas un problème. Pour elle, les riches ne sont pas des « parasites » comme l'affirme de façon péremptoire François Lambert. Mais leur richesse démesurée pose problème dans la société extrêmement inégalitaire dans laquelle nous sommes.
À l'inverse, une personne qui serait adepte du « limitarianisme intrinsèque » considère que l'existence même des très riches représente un problème moral, et que toute société devait toujours limiter l'accumulation de richesses au-delà d'un certain seuil, même si les besoins de base sont comblés pour la majorité. Si je suis personnellement en faveur du « limitarianisme intrinsèque », car je crois par exemple qu'il serait bien d'implanter un écart de richesses à un ratio 1:5 pour l'ensemble de la société, je crois que la perspective de Robeyns est plus crédible pour les sociétés libérales dans lesquelles nous vivons.
En gros, ses deux arguments se formulent comme suit: 1) la richesse extrême représente une menace pour la démocratie et l'égalité citoyenne qu'elle suppose, car elle favorise une concentration du pouvoir qui permet aux classes dominantes d'orienter les lois et les décisions des gouvernements ; 2) la richesse extrême est immorale lorsqu'il y a des besoins sociaux urgents et non satisfaits, faisant en sorte que plusieurs personnes sont privées de leurs droits fondamentaux et de conditions matérielles nécessaires pour mener une vie épanouie.
Bref, la possibilité de devenir multi-millionnaire ou milliardaire est illégitime dans un monde où des dizaines de milliers de personnes ont faim ou vivent dans la rue. Pour illustrer cette idée, voici une photographie illustrant un panneau publicitaire faisant la promotion de l'entrepreneur Luc Poirier, à côté d'un campement de personnes en situation d'itinérance. Comme le dit l'adage: une image vaut mille mots:

Ainsi, deux arguments devraient être martelés dans l'espace médiatique: 1) l'oligarchie représente une menace pour la démocratie, et la concentration extrême de pouvoir et de richesses est incompatible avec l'équité ; 2) tant que des gens seront privés de leurs droits fondamentaux et qu'on forcera la population à se serrer la ceinture pour financer les services publics et l'explosion du budget de l'armée, il faudra que les ultra-riches paient leur « juste part ». Pas plus compliqué que ça.
On pourra ensuite donner des chiffres, statistiques et autres données à l'appui, et un réel travail d'enquête sera nécessaire pour exposer l'extrême richesse de l'oligarchie, en montrant par exemple combien une collection de voitures Ferrari pourraient nourrir de familles.
Et il faudrait ensuite enrober cet argumentaire autour d'un récrit plus englobant, visant à concurrence le récit du « Grand remplacement ». Par exemple, on pourrait rappeler que le « modèle québécois » et les services publics ne sont pas actuellement menacés par la soi-disant « submersion migratoire », mais plutôt par le « Grand démantèlement » opéré depuis une trentaine d'années de gouvernements néolibéraux qui ont contribué à faire exploser les écarts de richesse, à éroder le filet social et à faciliter la vie de l'oligarchie.
Autrement dit, on devra proposer un récit convaincant et accessible au sens commun des classes moyennes et populaires au Québec en 2026. Peut-être que le mot « oligarchie » est trop compliqué pour le commun des mortels, mais on devra trouver des expressions similaires et audibles pour désigner cette réalité. Peut-être que la « démocratie » est en crise et que peu de gens défendent cet idéal, mais on devra la reformuler pour qu'elle signifie une « puissance retrouvée sur nos vies ».
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