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Une première ministre ordinaire

Une première ministre ordinaire
Photo: Valérian Mazataud. La candidate à la direction de la CAQ Christine Frechette sur la scène du Centrexpo. Source: Le Devoir

Christine Fréchette a gagné la course à la chefferie contre son rival Bernard Drainville. Elle devient ainsi la deuxième femme de l'histoire du Québec à occuper le poste de première ministre, ce qui n'est pas un fait banal.

Or, comme l'ont remarqué plusieurs, il est étrange qu'une femme élue par 9148 membres de la CAQ (57,9 % des 15 800 voix exprimées) puisse occuper une une telle fonction de première ministre. Sa légitimité se trouve donc affaiblie, et elle subira sans doute le même sort que Kim Campbell qui fut première ministre du Canada du 25 juin au 4 novembre 1993.

Au niveau idéologique, c'est l'aile "modérée", "pragmatique" ou "gestionnaire" de la CAQ qui l'a remporté. Si plusieurs identifient la CAQ à la droite nationaliste plus ou moins autoritaire, rappelons que la Coalition Avenir Québec créée par François Legault a toujours eu cette composante « centriste » dans son ADN. Cela a permis fédérer autour de lui des ex-péquistes, ex-libéraux et ex-adéquistes sur une base autonomiste.

De son côté, Bernard Drainville incarne l'aile plus "radicale", populiste et "nationale-identitaire" de la CAQ, en faisant de la surenchère sur le dos des demandeurs d'asile et l'immigration, mais aussi au niveau de mesures économiques de droite dure. Je m'attendais personnellement à ce que Drainville réussisse à mobiliser une base militante de « droite crinquée » et à faire mentir les sondages, mais il a échoué son pari avec 42,1% des voix.

Cela témoigne d'un fait intéressant à ne pas négliger: si la droite décomplexée a le vent dans les voiles ces dernières années, elle n'est pas hégémonique ou toute-puissante. De plus, sa surenchère identitaire peut parfois se retourner contre elle. La société québécoise reste encore une société relativement centriste et consensuelle, même si l'extrême droite pousse ici comme ailleurs.

À mon sens, une partie de l'électorat sera sans doute rassuré par le style plus posé, doux et gentil de Christine Fréchette, qui se montre davantage "à l'écoute" de la population. Si elle semble une femme raisonnable et sympathique, il faut aussi reconnaître son côté "beige" et son absence de charisme. Son discours de victoire était ennuyant, avec des phrases creuses et une rhétorique de "renouveau" qui sonnait faux, avec des applaudissements timides au sein de la foule.

Mais elle paraît tout de même comme une femme "normale", compétente et joviale dans sa manière d'être. Les gens peuvent facilement s'identifier à elle, mais sans grand enthousiasme. Fréchette apparaît comme une femme humble et accessible, ni trop jeune ni trop vieille, elle n'aime pas la chicane, elle semble dénuée d'idéologie et dotée de "gros bon sens". Cela correspond à plusieurs traits de caractère de la société québécoise comme l'a bien décrit Mathieu Bélisle dans son excellent essai Bienvenue au pays de la vie ordinaire.

Christine Fréchette serait ainsi une "première ministre ordinaire", dans tous les sens du terme. Son style politique est sans éclat, rassurant, pragmatique, évitant les clivages et les extrêmes, favorisant le maintien du statu quo. Si elle gouvernera assurément à droite, son discours sera plutôt appuyé sur le lexique de l'extrême centre ou de la "médiocratie", pour reprendre les notions d'Alain Deneault.

On parle ici d'une vision post-politique, managériale et vide, même si elle rassure par son langage ronronnant et bienveillant. Avec Fréchette, la CAQ va modérer son discours en matière d'enjeux identitaires (avec la restauration du PEQ par exemple), tout misant sur un programme économique de droite néolibérale. Après tout, elle est issue d'une chambre de commerce, avec une posture de droite modérée gentille, souriante, et ouverte aux immigrants. On peut le prédire tout de suite, Mathieu Bock-Côté ne sera pas content, et écrira une diatribe contre elle.

Les tourments de la droite dure

Le style "ordinaire" de Fréchette contraste fortement avec la posture plus colérique, arrogante et pugnace de Bernard Drainville. Sa ligne dure sur les enjeux d'immigration et les demandeurs d'asile génère beaucoup d'engagement dans la sphère médiatique et les réseaux sociaux, mais cette hypervisibilité ne se traduit pas forcément en appuis sur le terrain.

Cela veut-il dire que la droite dure incarnée par Drainville a été vaincue pour de bon? Rien de moins sûr, car cette base électorale existe bel et bien, et elle est chaudement convoitée par deux partis politiques: le PQ mené par Paul St-Pierre-Plamondon et le PCQ dirigé par Éric Duhaime.

Le fait que PSPP ait accordé une longue entrevue à Rebel News ne m'apparaît pas scandaleux, même s'il s'agit d'un média militant de droite radicale misant souvent sur la désinformation. Malgré la petite controverse qui a eu lieu à ce sujet, cela m'a paru tout à fait prévisible; la stratégie de PSPP consiste à mobiliser une base électorale conservatrice, plutôt que de chercher à rallier la gauche. Il s'agit d'un nième symptôme de la droitisation accélérée du PQ depuis 2023.

Si cette stratégie a fonctionné pendant un temps, on sent déjà que les appuis au PQ commencent à se dégonfler, notamment dans le dernier sondage Léger publié le 12 avril 2026 qui montre une légère avance du PLQ dans les intentions de vote. Comment expliquer la stagnation du PQ et la montée spectaculaire des Libéraux depuis quelques semaines?

Projections électorales tirées d'un sondage Léger. Source: Qc125

Si PSPP a réussi à occuper le vide laissé par l'effondrement de la CAQ depuis deux ans, son étoile a pâli depuis. Plusieurs facteurs expliquent cette stagnation. Il y a d'abord ses nombreuses sorties médiatiques clivantes, dont celle accusant le milieu culturel de "manque de loyauté", qui a été la goutte qui a fait déborder le vase.

D'autre part, la combativité de PSPP dans un contexte de chute la CAQ a été utile pour mobiliser une base militante de souverainistes désillusionnés, notamment par une promesse claire d'un référendum dans un premier mandat et un indépendantisme décomplexé.

PSPP a aussi été capable de mobiliser les nationalistes identitaires cherchant une alternative à la CAQ, avec une ligne dure face à l'immigration et l'entrisme religieux. Et il convoite aujourd'hui la droite économique avec une rhétorique anti-bureaucratie et des positions inspirées du Parti conservateur du Québec.

Cette stratégie cherchant à hégémoniser l'électorat conservateur au Québec a été payante à court terme, mais elle frappe un mur aujourd'hui. PSPP n'est pas le seul à occuper ce créneau, d'autres figures comme Duhaime ou Drainville pouvant aussi miser sur cette surenchère droitiste. Jadis, on disait que la gauche avait tendance à se fragmenter. En 2026, on sent plutôt que la division du vote s'opère à droite, avec cette concurrence farouche entre le PQ et le PCQ (ou encore Drainville qui a échoué son pari). La droite décomplexée se trouve dans une situation compliquée.

Trois blocs divisés

En résumé, nous aurons trois blocs électoraux aux prochaines élections: 1) le bloc de gauche incarné par Québec solidaire, lequel gravite autour de 9% et qui a été considérablement affaibli depuis 2022 ; 2) un bloc de droite libérale molle et gestionnaire, où Christine Fréchette et Charles Milliard se feront concurrence ; 3) un bloc de droite dure où PSPP et Éric Duhaime sont en compétition directe.

Photo-montage des prochaine·e·s candidat·e·s aux élections provinciales de 2026, tiré d'images de l'émission Tout le monde en parle. Source: Thomas Gerbet

À travers tout ça, la fracture sur la question nationale occupera une place majeure, mais pas centrale. Le débat classique opposant souverainistes et fédéralistes sera de retour, avec la rivalité historique entre le PQ et PLQ, mais on n'assistera pas forcément à un retour du bipartisme. Le jeu politique se complexifie, avec le PCQ qui concurrence le PQ sur sa droite mais avec une base autonomiste/trumpiste. Pour une fois, la droite dure est divisée.

De son côté, Charles Milliard avec sa bine sympathique et son discours rassurant d'extrême-centre devra se démarquer du style similaire mais féminin de Christine Fréchette, qui souhaite mettre de côté la rhétorique populiste/identitaire au profit d'une approche gestionnaire axée sur l'économie. De plus, les deux partis s'entendent pour ne pas tenir de référendum, en incarnant une apparence de "renouveau" sans substance: le PLQ reste le PLQ, tout comme la CAQ. Bref, la droite molle est divisée.

Reste le bloc de gauche qui pourrait profiter de cette fragmentation relative du champ politique, malgré la prédominance du PQ et du PLQ au niveau des intentions de vote. À mes yeux, il ne faut pas voir cet apparent retour du bipartisme comme une tendance lourde ou insurmontable. Le PQ sous le leadership de PSPP a été capable de consolider son bloc "national-populiste" qui stagne autour de 30-33%. Sa base militante est chauffée à bloc, mais elle sert aussi de repoussoir pour le reste de la population qui ne se reconnaît pas dans cette rhétorique belliqueuse.

Le PQ réussira peut-être à gagner les élections avec cette stratégie de droite dure et d'indépendantisme décomplexé, car les appuis au PLQ se concentrent surtout dans la région de Montréal. Mais le scénario d'un gouvernement péquiste majoritaire s'éloigne à vue d’œil. PSPP n'apparaît plus comme la grande alternative ou le sauveur de la nation, surtout dans un contexte d'insécurité économique et géopolitique alimenté par les dérives néofascistes de l'administration Trump.

Dans cette période turbulente qui est la nôtre, beaucoup de gens au Québec ne veulent pas se lancer tête baissée dans une démarche référendaire, comme s'il s'agissait de la priorité absolue. Le coût de la vie augmente, le prix de l'essence explose, plusieurs recherchent tout simplement la "sécurité", la stabilité, la paix, un vivre-ensemble tranquille sans polarisation extrême.

Bref, une partie du Québec moyen souhaite tout simplement une "vie ordinaire", plutôt que la révolution sociale ou l'indépendantisme héroïque visant à sauver la "Nation" de la submersion migratoire. Malgré un virage conservateur généralisé de la société québécoise, il reste encore un fond "bon-enfant", tolérant, consensuel et centriste qui résiste aux tentatives de manipulation de la droite populiste radicale.

Une lueur d'espoir

Cela veut-il dire que notre seul horizon consiste à célébrer l'extrême centre, la médiocratie et la droite molle gestionnaire comme ultime rempart contre les menaces de la droite nationaliste décomplexée?

Personnellement, je crois sincèrement que Fréchette fera moins de tort au Québec, au vivre-ensemble et aux minorités que si Drainville avait été choisi comme premier ministre. Par exemple, le projet de constitution (PL1) décrié par le barreau du Québec et l'ONU pour son caractère autoritaire risque de tomber à l'eau sous sa gouverne.

Je crois aussi que Charles Milliard représente à court terme une option "moins pire" que PSPP depuis sa radicalisation à droite, et ce même si je reste indépendantiste, à gauche, et méfiant face à l'historique de corruption du Parti libéral. En fait, je crois sérieusement que le discours actuel de PSPP à l'endroit de la gauche, des minorités et de l'immigration contribue à affaiblir l'appui à l'indépendance au sein de la population, en braquant les gens les uns contre les autres, au lieu de créer des ponts.

Dans un contexte où le PQ s'aligne sur la droite indépendantiste albertaine et se tait face aux dérives néofascistes de l'administration Trump, je préfère repousser le moment d'accession à l'indépendance pour qu'une coalition large, sociale et démocratique puisse se former, au lieu de miser sur une coalition nationaliste de droite dure privilégiant des alliances avec Éric Duhaime et Maxime Bernier.

En d'autres termes, le projet d'indépendance est trop important pour miser sur une stratégie rapide et clivante, et potentiellement bâclée, au lieu de bien faire les choses, lentement mais sûrement. À mes yeux, il faut créer une base sociale large qui dépasse la simple défense des intérêts du bloc "canadien-français" contre la submersion migratoire, pour reprendre le vocabulaire de la droite nationaliste décomplexée.

Je n'invite pas les gens à voter Milliard en se bouchant le nez, mais à envisager d'autres stratégies pour sortir du bipartisme apparent entre le PQ et le PLQ. Comment peut-on profiter de l'effondrement de la CAQ, de la posture ordinaire de Christine Fréchette et du centrisme mou du PLQ, et du plafonnement de PSPP qui lutte sans merci pour chercher la base électorale de Duhaime, afin de créer une alternative progressiste rassembleuse et crédible?

Je n'ai pas de réponse toute faite, mais j'y réfléchis ardemment.

Pour terminer, la vraie bonne nouvelle du 12 avril 2026 n'est pas la victoire de Fréchette dans la course à la chefferie de la CAQ, qui restera sans doute un épisode banal dans l'histoire politique du Québec. C'est plutôt la défaite du premier ministre hongrois Viktor Orbán, icône de l'extrême droite à l'échelle mondiale, qui s'est fait balayé après 16 années de règne autoritaire.

On voit ici un point de bascule qu'il faudra analyser avec soin pour réfléchir aux modes de résistance à l'autoritarisme national-populiste et aux adeptes de la "démocratie illibérale".